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Allégations de racisme au Collège Louis-Riel : des anciens élèves témoignent

Des élèves arrivent au Collège Louis-Riel.

Le Collège Louis-Riel, au cœur du quartier de Saint-Boniface, à Winnipeg, est l'une des écoles secondaires de la Division scolaire franco-manitobaine.

Photo : Radio-Canada

Certains anciens élèves du Collège Louis-Riel (CLR), une école secondaire française de Winnipeg, ont raconté à Radio-Canada avoir été victimes de racisme de la part de camarades de classe, mais aussi d’enseignants au sein de l’établissement. Des dizaines d’incidents sur une période qui se situe entre 2002 et 2019 ont été relatés par une vingtaine de personnes. Plusieurs gardent un goût amer de leur passage au CLR. De son côté, la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) dit vouloir ouvrir le dialogue.

Avertissement : certains lecteurs pourraient être choqués par le contenu de cet article.

Vous, vous êtes une bande de négros. Ces mots-là, David Mugugu s’en souvient comme si c’était hier. Quand un de ses enseignants a lancé cela à son groupe d'amis et à lui, ils ont été sous le choc. Une dizaine d’années plus tard, la frustration est encore palpable. C’était vraiment horrible, tu te sens comme si tu n’avais aucune valeur, raconte-t-il aujourd’hui.

Ce témoignage fait partie des nombreuses histoires racontées à Radio-Canada sur des cas de racisme au Collège Louis-Riel. Interrogé sur cet incident, l’enseignant en question dit ne pas s’en souvenir. Ce mot ne fait pas partie de mon vocabulaire, dit-il. Le directeur et le directeur adjoint de l’époque, Marcel Matte et Robert Stanners, affirment ne pas avoir entendu parler de cet événement non plus, ni d’aucun autre incident comportant du racisme de la part d’enseignants.

L’élément déclencheur de ces témoignages est une publication sur Instagram datant du 14 juin. Un ou une ancien(ne) élève du CLR y a relaté avoir vécu un événement raciste à son école. Il est notamment question d’un livre lu à voix haute en classe, dans lequel le mot en n en anglais revient souvent. Un mot que les élèves étaient obligés de prononcer à voix haute, selon cette publication.

Sur le réseau social Instagram, le compte It Happens in Winnipeg, recueille des témoignages de racisme vécus dans la capitale manitobaine. En quelques jours, le message portant sur le CLR y a été crédité de plus de 1000 mentions J’aime et des dizaines d’anciens élèves se sont manifestés. Les mots qui reviennent souvent sont : Moi aussi.

Interrogé sur ces histoires, le directeur général de la Division scolaire franco-manitobaine, Alain Laberge, se dit surpris par ces allégations.

La DSFM prend à cœur le bien-être de ses élèves et de ses employés, dit-il. Ceci nous amène à poser des questions et aller vérifier des choses.

Le racisme n’a sa place dans aucune de nos écoles.

Alain Laberge, directeur général, Division scolaire franco-manitobaine

Ornella Atangana fait partie des personnes qui ont raconté ce qu'elles ont vécu. Ce témoignage sur Instagram lui a rappelé des histoires dont elle ne pensait pas se souvenir un jour. Ainsi, il y a une quinzaine d’années, elle a suivi un cours où l’enseignant faisait lire à tous les élèves, à voix haute, un livre mentionnant le mot en n en anglais.

Le livre en question était une pièce de théâtre portant sur les relations entre Blancs et Noirs en Afrique du Sud. Étant la seule personne noire de la classe avec un autre camarade, Ornella a senti qu'elle était comme une cible. Mais elle n’a pas exprimé son malaise à son enseignant. Lorsqu’on lui demande pourquoi, Ornella a du mal à trouver ses mots. Elle évoque un sentiment difficile à exprimer, car parfois très subtil.

Adolescente, je n’avais pas la confiance ou le vocabulaire pour comprendre ce qu’il se passait et je n’ai pas vraiment réalisé les choses à ce moment-là, avoue-t-elle.

Ce n’est qu’en grandissant que je me suis rendu compte que ce n'était pas normal.

Ornella Atangana, ancienne élève du Collège Louis-Riel

Quelques années plus tard, David Mugugu et Emmanuel Kazadi ont essayé d’exprimer leur gêne face à ce mot. Cette fois-ci, c’était dans le cadre d’un classique de la littérature américaine et une lecture obligatoire pour les élèves de cet établissement. Ce livre est d'ailleurs toujours au programme actuellement.

Une chaise seule au milieu d'une salle vide.

Lors de la lecture de livres comportant le mot en n, des élèves noirs du Collège Louis-Riel se sentaient devenir comme des cibles.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Emmanuel a demandé de ne pas lire à voix haute le mot en question, par respect. Selon lui, il dénigre les Noirs.

Lire le mot en n en anglais ne dérangeait pas David Mugugu dans le cadre d’un cours et d’une oeuvre. C’est surtout le comportement de certains élèves qui le mettait mal à l’aise, quand ils ralentissaient le débit de leur lecture en arrivant sur ce mot, tout en regardant leurs camarades noirs de la classe. Des élèves, se rappelle-t-il, ont eu beau faire remarquer ces agissements à l’enseignant, celui-ci leur répétait : Ce n’est qu’un mot. Au bout du compte, David a laissé tomber.

En réaction à ce témoignage, le directeur général de la DSFM, Alain Laberge, ne voit pas l’utilité de forcer un élève à dire ce mot, surtout dans un cours où la manière de lire et la prononciation sont évaluées en général. Il ajoute qu’un livre comme celui qui était inscrit au programme de lecture nécessite une mise en contexte en début de semestre pour expliquer l’usage de ce mot dans l’oeuvre et son histoire.

Clichés et manque de sensibilité

Quand un enseignant lui a demandé si elle vivait dans les arbres lorsqu’elle était en Afrique, Danielle Nsegue n’a pas compris.

Tout le monde sait qu’en Afrique il y a des maisons comme partout dans le monde, non?

Danielle Nsegue, ancienne élève du Collège Louis-Riel

Lorsque cet événement a eu lieu, il y a environ cinq ans, elle en a discuté avec un conseiller, mais n’avoir jamais eu de réponse par la suite.

Il y a moins d’un an, Patrick Kabongo a lui aussi pris l’initiative de parler. Il a interpellé la direction du CLR quand une des enseignantes de sa fille, Merveille, a affirmé, pendant un cours, que le racisme est un droit au Canada. Plus tard, Merveille a été témoin d’un élève qui justifiait des propos racistes en répétant les mots de l’enseignante.

Après cet incident, Patrick Kabongo a envoyé un courriel à la direction, intitulé Promotion du racisme au sein de Louis-Riel. Un échange a suivi, et l’enseignante s’est excusée auprès de la famille dans un courriel.

Mais selon lui, la DSFM doit être plus attentive et écouter davantage les témoignages des élèves et des parents.

À la maison, nous faisons des efforts constants pour expliquer aux enfants les lois du Canada et leur éviter un quelconque penchant de nature discriminatoire, explique Patrick Kabongo.

Mais, hélas, si maintenant c'est un membre du personnel de l'éducation qui transmet pareilles valeurs, il y a de quoi s'inquiéter sérieusement.

Patrick Kabongo, parent d’une ancienne élève du Collège Louis-Riel

Ce laisser-faire a été vécu, il y a quelques années, par un ancien élève d’origine arabe, que Radio-Canada a accepté de ne pas nommer parce qu’il craint d’exposer sa famille. Lorsque des camarades ont commencé à le traiter de terroriste de façon répétée, son ami, également d’origine arabe, et lui ont alerté un enseignant pour faire changer les choses. Il a ri et nous a dit que c’était seulement une blague, se remémore-t-il. Ce n’est qu’après avoir parlé à un deuxième enseignant, plusieurs semaines plus tard, que la situation a cessé.

Une élève qui a fréquenté le CLR entre 2009 et 2014, dont Radio-Canada a choisi de préserver l'anonymat a, pour sa part, un souvenir qui remonte à une dizaine d’années. Elle raconte avoir demandé à ouvrir la fenêtre un jour de grande chaleur. En réponse, son enseignant lui aurait lancé : Tu viens d’Afrique, tu devrais avoir l’habitude de la chaleur, c’est plutôt à nous de nous plaindre. Devant les rires de la classe, elle s’est sentie humiliée et s’est rassise.

Un couloir du Collège Louis-Riel avec une mappemonde sur le mur.

Au sein du Collège Louis-Riel, certains anciens élèves avaient le sentiment d’être traités différemment par le corps professoral.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Outre ces exemples de propos directs, il y a aussi un sentiment décrit par d’anciens élèves, celui d’être traité différemment.

Venue de Montréal, Ornella Atangana avait ainsi l’impression que le corps professoral partait du principe qu’elle venait d’Afrique et qu’elle avait des difficultés.

Cette impression a été la même pour l'élève qui y était entre 2009 et 2014 et qui pense avoir été freinée dans ses études à cause de ses origines. Son père est allé voir la direction pour qu’elle soit acceptée dans un cours essentiel à la poursuite de ses études postsecondaires. Il ne comprenait pas pourquoi on disait que sa fille n'avait pas le niveau nécessaire, alors que ses notes étaient semblables à celles de ses camarades, qui avaient pu s’y inscrire.

Au final, l'élève et son père ont obtenu gain de cause. Elle a intégré le cours avec un an de retard et a obtenu son diplôme en 2014 au lieu de 2013. Elle se considère comme chanceuse que son père, qui connaissait le système scolaire canadien, ait pu défendre ses intérêts. Aujourd’hui étudiante à l'Université de Saint-Boniface, elle s’interroge : Combien d’enfants qui n’ont pas forcément eu ce soutien de leurs parents ont été freinés dans leur parcours scolaire?

Alain Laberge précise que le processus de recrutement des enseignants comprend une formation pour sensibiliser le personnel à l’inclusion et à l’acceptation de l’autre. Il précise aussi que son organisation a travaillé avec Mamadou Ka pour offrir des ateliers aux directions d’abord, puis à chaque école.

Professeurs à l’Université de Saint-Boniface, Mamadou Ka et Jacob Atangana-Abe ont publié un article sur l’intégration des élèves nouveaux arrivants dans les écoles francophones (Nouvelle fenêtre) et offert des ateliers dans plusieurs organismes.

Entre résignation et volonté de faire changer les choses

Pour David Mugugu, Ornella Atangana, Emmanuel Kazadi et plusieurs autres, l’expérience au CLR est un aller sans retour. Aujourd’hui installé à Gatineau, Emmanuel Kazadi ne passe plus devant son ancien établissement lorsqu’il retourne à Winnipeg.

Profondément attaché à la langue française, David Mugugu ne voit pas comment la DSFM et le Collège Louis-Riel vont réussir à se réformer. À l’heure actuelle, ni l’un ni l’autre ne sont une option pour ses futurs enfants.

Mais ces anciens espèrent aussi, par leurs témoignages, pouvoir éveiller les consciences et amorcer des actions concrètes.

Une fresque murale du Collège Louis-Riel avec le drapeau franco-manitobain.

Pour certains anciens élèves du Collège Louis-Riel comme David Mugugu, la francophonie occupe une place importante. D'où le goût amer qu'ils gardent après leur expérience au sein de l'établissement.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Parmi eux, il y a Vanessa Byusa. Cette ancienne élève garde un bon souvenir du CLR, bien qu'entaché par certaines expériences de racisme. Elle regrette aujourd’hui de ne pas avoir agi avec ses camarades pour faire entendre leur voix et faire changer les choses. Pendant sa période au CLR, entre 2014 et 2018, elle ne se sentait pas confortable de se confier aux enseignants ou à l'administration.

Avec du recul, elle aurait aimé avoir une plateforme pour en discuter et s’unir avec d’autres élèves.

Ce serait une initiative intéressante aux yeux d’Alain Laberge. Le directeur général de la DSFM assure que les élèves ont déjà la possibilité de parler à des conseillers. Il évoque aussi un projet pilote de boîte noire avec des témoignages anonymes dans certains établissements.

Il ne faut pas que les jeunes aient crainte de parler. Nous devons les écouter et les supporter.

Alain Laberge, directeur général, Division scolaire franco-manitobaine

La DSFM et son directeur général veulent entendre les anciens élèves et leur tendre la main sur ces questions de racisme. À l’évocation de certains des témoignages cités dans cet article, Alain Laberge assure ne pas avoir été au courant de tels agissements et vouloir chercher des réponses.

Comme pour les questions LGBTQ+, il est ouvert à organiser des rencontres et des tables rondes pour briser la glace, écouter les histoires vécues et aller de l’avant. Pour lui, l’heure est à des actions concrètes. Des actions qui nécessitent, dit-il, un travail d’équipe entre élèves, actuels et anciens, enseignants, et directions.

Radio-Canada est sensible au choix des mots, à plus forte raison lorsqu’il est question de désigner des individus, quelle que soit leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ou leur religion. Il y a longtemps que nous, à Radio-Canada, n'utilisons plus le mot « nègre » pour désigner des personnes à la peau noire. Cependant, il peut arriver que le sujet de l'article impose son utilisation.

Dans cet article, l’emploi du mot « négro » est justifié, puisqu’il figure dans une citation attribuée à l’un des jeunes ayant dénoncé des actes racistes au Collège Louis-Riel. 

Par contre, nous avons choisi d’écrire mot en n en lieu et place d’un autre mot anglais, également connu comme le « n word », qui est perçu comme l’une des pires, sinon la pire des insultes qu’on puisse proférer à l’endroit d’une personne à la peau noire. Il s’agit, selon nous, d’une question de respect.

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