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Élevage et abattage des animaux : êtes-vous prêts pour un changement?

Comment concilier notre appétit collectif pour la viande et le bien-être animal? C’est la question que s’est posée le journaliste Janic Tremblay dans le cadre de sa série Des animaux et des hommes.

Gros plan d'un bœuf.

Un bœuf de la ferme Saint-Vincent.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

L’élevage industriel tel qu’il est fait maintenant, gouverné par des considérations strictement financières, il va falloir qu’on en revienne! Même chose pour l’abattage. On ne peut pas traiter les animaux comme des objets!

Georges Chapouthier, neurobiologiste et expert en comportement animal

Georges Chapouthier parle d’abus scandaleux quand il évoque les conditions de vie et de mort des animaux dans notre système agro-industriel. Il pense notamment au confinement extrême dans de minuscules espaces pour des porcs qui ne verront jamais la lumière du jour ou encore aux poussins mâles, broyés ou asphyxiés à la naissance dans l’industrie avicole de production des œufs.

C’est également un souci important pour Jocelyne Porcher, sociologue à l’Institut national de recherche agronomique en France et ancienne éleveuse de brebis.

Jocelyne Porcher assise dans le bois à côté d'un cochon et d'une poule.

Jocelyne Porcher, sociologue et directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique, en France

Photo : Radio-Canada / Courtoisie de Jocelyne Porcher

Évidemment, si on considère un animal comme une chose industrielle, on peut en faire ce que l’on veut. Le broyer vivant ou couper les becs et les organes génitaux à froid. Cette violence et cette maltraitance envers les animaux, elles se justifient seulement par la recherche du profit. Ces systèmes industriels sont un désastre pour les animaux et même pour notre humanité, affirme-t-elle.

Depuis environ 2 millions d’années, la viande fait partie des habitudes alimentaires de l’humanité. Et si la tendance se maintient, avec une population mondiale qui a encore plus les moyens de s’offrir des produits carnés, nous en consommerons encore davantage. Cela signifie encore plus d’élevage et plus d’abattage d’animaux. De plus en plus de voix s'élèvent pour repenser l'industrialisation à grande échelle de ce système.

Des bœufs dans leur enclos en train de brouter.

Les bœufs de la ferme Saint-Vincent, élevés au fourrage et relativement libres sur le site de l’exploitation.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Yves Saint-Vincent est fermier depuis 1958. Il a évidemment vécu de très près les transformations du monde agricole. Il a embrassé la productivité avant de se tourner vers une exploitation biologique, plus respectueuse selon lui du bien-être animal. Il explique que dans l’agriculture conventionnelle, les animaux sont parqués dans des espaces étroits et nourris au grain.

Ils mangent et ils dorment. C’est tout ce qu’ils font. Et ils sont prêts en 12 mois. Sauf que ce ne sont pas des granivores, ce sont des ruminants. Ils engraissent, mais ils ont des maux de ventre. Ce n’est pas la vraie manière de faire des bœufs.

Yves Saint-Vincent, fermier

Gros plan d'Yves Saint-Vincent assis.

Yves Saint-Vincent s'est converti à l'agriculture biologique pour le bien-être de ses animaux.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

L’agriculteur raconte qu’il a pratiqué ce type d’élevage pendant 25 ans, car c’est ce que tout le monde ou presque faisait. Un jour, il en a eu assez.

Mes animaux n’étaient pas heureux. Ils étaient bousculés. Il n’avaient pas le temps de vivre comme j’aurais voulu qu’ils vivent. Il fallait qu’ils sortent vite. Quand tu élèves des animaux, tu les aimes. Tu les trouves beaux. Tu les trouves intéressants, pour ne pas dire intelligents. J’ai réalisé que je ne leur donnais pas l’occasion de s’épanouir. J’avais de la difficulté à manger même mon propre produit.

Du jour au lendemain, il a tout vendu, y compris son quota de lait. Avec le profit important qu’il a réalisé, il a décidé de parcourir le monde à la recherche de pratiques inspirantes. Il dit l’avoir trouvé dans le nord de l’Italie, où les gens se soucient davantage de la provenance de leurs aliments. C’est ce qui l’a convaincu de se lancer dans l’agriculture biologique. Aujourd’hui, ses bêtes sont nourries au fourrage et elles sont libres d’aller et venir entre le pré et l’étable. Il dit que le goût de la viande, évidemment plus chère, est aussi incomparable.

L'éleveur de bœufs nourrissant ses animaux.

Yves Saint-Vincent nourrissant ses bœufs.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Je sais bien que les animaux vont mourir. C’est comme ça. Si on veut continuer à manger de la viande, il faut élever et abattre. Par contre, on peut faire les choses proprement. Je sais très bien aujourd’hui que mes animaux vivent heureux, affirme-t-il.

Petits producteurs, petits abattoirs, petite révolution

Il faut entendre le peintre et documentariste Marc Séguin parler de ses animaux pour comprendre l’attachement profond qu’il leur porte. Il dit de ses juments de race canadienne Clarisse et Aléna qu’elles lui ont probablement sauvé la vie lors des passages à vide.

Il y a eu des moments où je me suis rendu au bout, confie-t-il. Il n’y avait plus de mèche. J’étais brûlé. Or, juste de m’asseoir à califourchon sur la clôture pendant 2 ou 3 heures et de calquer ma respiration sur la leur, de les regarder aller ou se nourrir avec leur démarche un peu inquiète, cela m’a toujours fait énormément de bien.

Marc Séguin devant deux chevaux, l'hiver.

Marc Séguin avec ses deux juments.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il s’émerveille aussi des porcs qu’il élève en liberté dans un immense parc. Des bêtes curieuses qui labourent et mangent tout ce qui leur tombe sous la dent. Il faut les voir sortir de leur abri et se précipiter pour manger les noix de noyer noir quand ils les entendent tomber du haut des arbres. C’est fabuleux.

Marc Séguin possède aussi des poulets Chantecler. Une race patrimoniale moins productive que les races modernes, qui survit bien à l’hiver et qui faisait l'affaire auparavant, autant pour les œufs que pour la chair.

Marc Séguin chasse et abat lui-même ses bêtes. Il cultive aussi des légumes. La quête d’une certaine autarcie. Le titre galvaudé de gentleman-farmer le fait un peu rire, mais la démarche n’en est pas moins sérieuse. Le peintre milite en faveur d’une agriculture de proximité qui s'oppose au modèle dominant caractérisé par la production de masse. Il regrette beaucoup la distance qui s’est installée entre les habitants des villes et ceux de la campagne.

On ne sait plus d’où les choses viennent. Je ne suis pas d’accord avec les moyens mis en place par l’industrialisation pour nous nourrir même si c’est le meilleur modèle pour l’instant... par défaut. On devrait essayer de moins dépendre des systèmes et tendre vers une agriculture de proximité où l’on sait que les choses ont été bien faites. Il faudrait se poser ces questions au quotidien pour la viande, le lait et tout le reste.

Marc Séguin
Gros plan de Marc Séguin regardant la caméra.

Marc Séguin à l'intérieur de sa cabane à sucre.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Mais, pour que cette agriculture de proximité puisse voir le jour, il faut notamment des abattoirs. Or, leur nombre a fondu au cours des dernières années au Québec. C’est ce que Marc Séguin et ses associés veulent changer avec le projet Le petit abattoir, qui a récemment obtenu une subvention de 375 000 $ du gouvernement du Québec.

En ce moment, dans certains cas, il faut faire 800 kilomètres pour aller faire abattre son poulet ou son oie. C’est ridicule. Ce n’est pas une belle fin de vie pour des oiseaux. Le petit abattoir, c’est un concept très simple et peu coûteux. Quatre ou cinq conteneurs maritimes soudés. On peut en faire plusieurs facilement. Cela favoriserait assurément l’agriculture de proximité. Si nous continuons à manger des animaux, ce serait bien de tendre vers une certaine éthique. Du début jusqu’à la fin.

Un peu partout, de nombreux producteurs essaient d’améliorer le bien-être animal en optant pour des modes de production différents. C’est même vrai pour un aliment très controversé : le foie gras.

Plan large de Natacha Jobin derrière un comptoir.

Natacha Jobin derrière le comptoir de son entreprise.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

À la ferme Québec-Oies, la copropriétaire Natacha Jobin rejette sans hésitation les accusations de cruauté animale maintes fois formulées à l’égard des producteurs de foie gras. Au premier chef, elle explique qu’elle et son conjoint ont notamment choisi l’oie parce que c’est un volatile qui peut avoir une bonne qualité de vie en élevage.

Elles ne sont pas en cage. C’est un des seuls oiseaux qu’on peut mettre au pâturage. Elles passent la majorité de leur vie à l’extérieur dans des conditions naturelles où elles peuvent marcher. Elles mangent de l’herbe et des insectes. Le bien-être animal, c’est important pour nous, confie-t-elle.

Les critiques jurent de leur côté que la production de foie gras est totalement incompatible avec la notion même de bien-être animal. Notamment en raison du gavage que les animaux subissent pour engraisser leur foie au point où cela les rendrait malades. Natacha Jobin n’est pas d’accord.

Ça dépend comment c’est fait. Ici le gavage ne dure que 14 jours. Les oiseaux ne sont pas en contention et peuvent bouger. Ce sont de petites doses répétées 5 fois par jour et ça ne prend que 2 secondes. Si jamais une oie est blessée lors du processus, ce qui est rare, on arrête tout et rapidement le foie retrouve sa taille normale. On ne leur inflige donc pas une maladie. Nous ne procédons pas de façon industrielle : j’en serais de toute façon incapable.

Natacha Jobin agenouillée tenant une chaudière contenant de la moulée pour oies.

Natacha Jobin pose dans un enclos à gavage à la ferme Québec-Oies. Les volatiles y sont regroupés par groupes de 14. Ils peuvent se mouvoir dans le petit parc.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

N’empêche que la production de foie gras est bannie dans une quinzaine de pays. C’est aussi le cas en Californie et ça le sera dans l’État et la ville de New York dès 2022. Natacha Jobin voit bien que les plaques tectoniques sont en train de bouger.

Pour la première fois, l’an dernier, elle a donc produit du foie gras sans gavage, en misant sur la faculté naturelle de ses oies de faire des réserves avant la migration. Quand la température refroidit et que les journées raccourcissent, les oies se gavent naturellement pour se préparer à une éventuelle migration. Sauf que le rendement n’est pas du tout le même.

Plan d'un enclos à gavage, vide.

Enclos à gavage à la ferme Québec-Oies. Les volatiles y sont regroupés par groupes de 14. Ils peuvent se mouvoir dans le petit parc.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

C’est deux fois plus long qu’avec le gavage traditionnel et les foies gras sont aussi beaucoup moins volumineux. Ce qui nous force à le vendre beaucoup plus cher, à 350 $ le kilo. Nous le faisons parce que nous croyons que, dans l’avenir, tout devra se faire de façon naturelle afin de favoriser le bien-être animal. De plus en plus de gens le réclament.

Le bien-être animal, ce n’est pas seulement l’affaire des circuits alternatifs et des petits éleveurs.

Le président de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec, Paulin Bouchard, dit que le bien-être animal est devenu très important pour les éleveurs. Les cages individuelles traditionnelles sont en voie de disparition. Il n’est même plus possible d’en acquérir.

Nous voulons maintenant que les poules soient en mesure d’exprimer leur comportement naturel. Cela veut dire se nourrir et manger évidemment. Mais la science nous a aussi appris qu’elles ont besoin de se percher, de gratter le sol et de pouvoir pondre dans un endroit restreint et plus sombre. Les cages de nouvelle génération permettent tout ça, affirme-t-il

Paulin Bouchard a aussi des volières. Les poules y sont en liberté. Mais elles ne sont pas nécessairement en meilleure santé, selon lui.

Il faut être plus attentif. Il y a plus de risque, car comme les oiseaux bougent beaucoup, il y a plus de fractures. Elles se blessent et peuvent même se pendre. Parfois aussi, elles vont manger dans les litières et développent des maladies. On a davantage besoin d’antibiotiques dans les volières que dans les élevages traditionnels. Tout cela fait évidemment monter les coûts. Il appartient aux consommateurs de choisir s’ils sont prêts à payer davantage pour des œufs de poules en liberté.

Paulin Bouchard devant sa ferme.

Paulin Bouchard, président de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec.

Photo : collaboration Fédération des producteurs du Québec

En Suisse, les consommateurs ont fait leur choix. Comme nous l’expliquions dans un précédent reportage, les producteurs d’œufs sont tenus de laisser leurs animaux en liberté.

La détention en cage, même celles de nouvelle génération, est interdite. Il est impossible de détenir plus de 18 000 oiseaux dans un élevage. Et les Helvètes pourraient aller encore plus loin.

Au cours des prochaines années, la population se prononcera par référendum sur l’interdiction de l’élevage industriel. Une initiative de démocratie directe du groupe antispéciste Sentience Politics.

En cas de victoire, cela entraînerait une importante réduction de la taille des fermes et l’universalisation du mode de production biologique. Les producteurs d’œufs, par exemple, ne pourraient plus détenir plus de 2000 poules sur site. Ce serait un changement très considérable. Le coprésident de Sentience Politics, Naoki Peter, pense que le moment est venu.

Il y a 20 ans, une telle initiative aurait été impossible. Mais, plus maintenant. Le public est plus ouvert. Le bien-être animal est très important pour des tas de gens. Ils veulent que les animaux d’élevage soient mieux traités.

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