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Quelle marge de manoeuvre a l'Occident face à la Chine?

Le régime chinois n'entend pas se faire dicter sa conduite.

Des immeubles à Shanghai.

Vue de Pudong, le quartier financier de Shanghai, le 7 avril 2018.

Photo : Getty Images / JOHANNES EISELE

La montée en puissance de la Chine n’a rien de neuf, elle s’est amorcée depuis des décennies. Au fil des ans et des délocalisations, l’Empire du Milieu est devenu la deuxième économie mondiale et une puissance à part entière. Les Occidentaux semblent prendre à peine aujourd’hui la mesure du changement.

Pendant des années, la Chine a été la manufacture du monde, explique Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

Les entreprises tiraient parti de la main-d’oeuvre bon marché pour y fabriquer des jouets et d’autres produits à faible valeur ajoutée exportés un peu partout sur la planète. Les consommateurs occidentaux profitent encore pleinement des bas coûts des produits faits en Chine.

Au fil des ans se sont ajoutés la production et l’assemblage de produits technologiques à plus grande valeur ajoutée. Ainsi, de nos jours, les entreprises occidentales dépendent énormément de la Chine pour s'approvisionner en biens intermédiaires et pour l'assemblage final de produits de consommation, notamment dans le domaine de l'électronique.

Aujourd'hui, lorsqu'on achète un téléphone intelligent, un ordinateur ou une tablette, en général, c'est fait en Chine, note M. Leblond.

Une femme masquée tient une composante dans les mains.

Une travailleuse inspecte une composante d'un ordinateur portable dans une usine de Lu'An qui fabrique des pièces pour Toshiba, Matsushita et d'autres multinationales.

Photo : Getty Images / STR

Cette ouverture à la production chinoise permettait aux entreprises d’ici d’espérer une certaine réciprocité dans l’accès au marché chinois, en même temps que les dirigeants occidentaux entrevoyaient une certaine ouverture politique et une éventuelle démocratisation du pays, explique Loïc Tassé, spécialiste de la Chine, chargé de cours à l'Université de Montréal.

On s'imagine, à l'époque, dans certains cercles intellectuels en Occident, surtout aux États-Unis, que le développement économique va automatiquement apporter la démocratie, soutient M. Tassé, qu’une fois qu’ils se seront enrichis, les Chinois ne voudront plus compter sur le Parti communiste pour surveiller leurs richesses, mais vont plutôt vouloir un gouvernement plus responsable, donc plus démocratique. C'est totalement faux comme théorie, la réalité est beaucoup plus complexe.

L’espoir d’un changement politique, déjà refroidi avec le massacre de la place Tiananmen en 1989, est complètement mis sur la glace après l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.

Outre un durcissement politique et militaire, notamment en mer de Chine, Pékin annonce en 2015 la politique Made in China 2025, selon laquelle 80 % des produits dans dix secteurs clés devront être fabriqués en Chine.

Ce rêve que les entreprises occidentales caressaient d’accéder au marché chinois se trouve amoindri de beaucoup, parce que tous les produits intéressants à forte valeur ajoutée seront fabriqués en Chine à l'horizon 2025.

Loïc Tassé, chargé de cours à l'Université de Montréal.

C’est dans ce contexte que Donald Trump est élu à la présidence des États-Unis, en 2016, en dénonçant l’ampleur du déficit commercial américain avec la Chine et les pratiques déloyales de cette dernière. Deux ans plus tard, la guerre commerciale est déclarée.

Qui plus est, les Chinois ont profité des transferts de technologie que leur ont faits les Occidentaux, puis les Russes, pour améliorer grandement leurs capacités. C’était une des conditions pour leur donner accès au marché chinois.

Pendant des années, les Américains ont transféré leur technologie aux Chinois sans trop réfléchir aux conséquences, souligne M. Tassé. On pensait que les Chinois ne seraient jamais capables de rattraper la technologie américaine et que ce n’était pas si grave de la leur donner, d’autant plus qu’il s’agissait de la technologie de deuxième et de troisième ordre.

On se disait qu’avant qu'ils n’arrivent à nous rattraper, ça prendrait beaucoup de temps et que nous, on inventerait d'autres choses.

Loïc Tassé, chargé de cours à l'Université de Montréal.

Les ordinateurs fabriqués en Chine concurrencent maintenant les américains et les japonais, ce sont eux qui dominent les palmarès en ce qui a trait au nombre de demandes de brevets déposées, notamment dans le domaine de la télécommunication quantique, et ils sont la première puissance mondiale en termes de publications scientifiques, rappelle Loïc Tassé. On ne pensait pas que les Chinois deviendraient aussi puissants si rapidement, conclut-il.

Une Chine conquérante

Mais la Chine de Xi Jinping n’est plus celle d’il y a 20 ans. Cette nouvelle Chine conquérante s’affirme sans complexes sur la scène mondiale, grâce notamment à l’initiative des Routes de la soie, qui lui a permis d’étendre son pouvoir et son influence un peu partout sur la planète.

Xi Jinping défile à l'occasion du 70e anniversaire de la République populaire de Chine.

Xi Jinping, qui a encore renforcé l'autorité du Parti communiste chinois depuis son arrivée au pouvoir fin 2012, est parfois considéré comme le plus puissant dirigeant chinois depuis le règne de Mao.

Photo : Reuters / Thomas Peter

C’est une nouvelle réalité avec laquelle il va falloir apprendre à composer, souligne Gordon Houlden, directeur du China Institute à l’Université de l’Alberta. Ce n'est pas simplement une puissance économique et commerciale, c'est une puissance politique, stratégique et militaire, affirme-t-il.

Et elle n’entend pas se faire dicter sa conduite. Les remontrances des Occidentaux sur la situation des Ouïgours, au Xinjiang, ou la répression à Hong Kong, l’irritent au plus haut point.

On va vivre avec cette grande puissance pendant longtemps et la période d'adaptation sera difficile.

Gordon Houlden, directeur du China Institute à l’Université de l’Alberta.

Tenir tête à la Chine

Pour les Canadiens, le choc a été brutal. Dans le contexte de l’épidémie de COVID-19, nous nous sommes rendu compte de notre dépendance à l'égard des manufacturiers chinois dans plusieurs secteurs cruciaux, dont l’équipement médical.

Et avec l’affaire des deux Canadiens arrêtés et accusés d’espionnage par la Chine dans la foulée du cas de Meng Wanzhou, nous avons bien mesuré notre impuissance. On pensait pouvoir changer la Chine, mais c’était une illusion. Elle a bien plus d’influence sur nous que nous n'en avons sur elle, avance M. Houlden.

Si, du point de vue commercial, nous ne sommes pas aussi dépendants de la Chine que nous ne le sommes des États-Unis, notre marge de manoeuvre est quand même assez réduite, note Patrick Leblond.

Les entreprises dépendent de la Chine pour s'approvisionner en biens intermédiaires en vue de la fabrication de biens finaux, mais les usines chinoises sont devenues le lieu d’assemblage final de produits de consommation, notamment dans le domaine de l’électronique, souligne le chercheur.

Des travailleurs portent des masques.

Des employés d’une usine de Shanghai, en Chine, portent des masques, le 24 février 2020.

Photo : Reuters / Aly Song

Dans le contexte de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, les grandes entreprises nord-américaines ont essayé de diversifier leurs chaînes de production en se tournant vers d’autres pays asiatiques comme le Vietnam. Mais ce n’est pas simple de retrouver les mêmes conditions ailleurs, estime M. Leblond.

Le gouvernement chinois a fait des investissements énormes pour développer toutes les infrastructures de commerce, ce qui donne à la Chine un avantage concurrentiel, explique-t-il.

Si les relations s’envenimaient au point qu’on en arrive à un découplage des économies, cela impliquerait une réorganisation des chaînes de production et un réajustement, prévoit l’expert. Ultimement, les consommateurs devraient encaisser une importante augmentation des coûts de plusieurs produits.

Solidarité internationale

Quoi qu’il en soit, un front uni est nécessaire pour faire face à la Chine, soulignent les spécialistes.

L’approche américaine d'y aller seuls et de créer une guerre commerciale pour essayer de forcer la Chine à modifier ses comportements a été un échec, croit M. Leblond. Si l'on veut infléchir la conduite des dirigeants chinois, que ce soit au niveau politique ou économique, il faut le faire de concert avec nos alliés, affirme-t-il.

La difficulté, cependant, c’est qu’il n’y a pas de leader fort en Occident, pense Loïc Tassé. Ce qui nous manque, c'est un chef d'orchestre, souligne-t-il. Lors de la guerre froide, les États-Unis menaient la résistance à l'URSS. Or, en ce moment les États-Unis ont des problèmes internes graves. On se demande donc comment ils pourraient véritablement arriver à créer un bloc.

À l’inverse, sous la gouverne de Xi Jinping, la Chine se durcit de plus en plus et se dirige vers le totalitarisme, croit M. Tassé. Si la Chine continue sur cette lancée, elle ne sera plus un adversaire, mais littéralement un ennemi, note-t-il.

Des soldats de l'Armée populaire de libération (APL) défilent lors d'une journée portes ouvertes à la base navale de Stonecutters Island, à Hong Kong, Chine, le 30 juin 2019.

Des soldats de l'Armée populaire de libération (APL) défilent lors d'une journée portes ouvertes à la base navale de Stonecutters Island, à Hong Kong, Chine, le 30 juin 2019.

Photo : Reuters / Tyrone Siu

C'est pour cela qu’il faut éviter de la contrer frontalement et procéder plutôt de façon prudente, pour ne pas braquer les Chinois, qui pourraient réagir en se coupant de l'Occident, estime Patrick Leblond.

L’économie mondiale a besoin de la Chine, dont la croissance a permis un accroissement de la richesse collective. Le Canada, en particulier, à cause de sa grande dépendance à l'égard du marché américain, a spécialement besoin d’un système multilatéral et d’une gouvernance économique mondiale, croit le chercheur.

Il faut s'assurer qu'on ne se retrouve pas dans une économie mondiale complètement fragmentée et fermée. Ce serait le pire des scénarios pour le Canada.

Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

C’est également l’avis de Gordon Houlden, qui pense qu’on doit travailler en vue d’atteindre une coordination internationale. La Chine ne disparaîtra pas, au contraire, elle va se renforcer. Alors, couper le contact avec 20 % de la planète, à long terme, ça va nous limiter, affirme-t-il.

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