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COVID-19 : un désastre en cours dans le milieu du théâtre québécois

Scène de la pièce The Thin Man

La crise actuelle oblige des personnes travaillant pour le milieu du théâtre à envisager une nouvelle carrière professionnelle, selon le CQT.

Photo : Trudie Lee

Fanny Bourel

Le Conseil québécois du théâtre (CQT) a publié, cette semaine, un rapport sur les effets de la crise de la COVID-19 (Nouvelle fenêtre) qui met en lumière la situation inquiétante dans laquelle cette pandémie a plongé le milieu du théâtre québécois.

Ce rapport dresse un portrait instantané des impacts tragiques de la COVID-19 sur notre milieu, explique Sylvie Meste, directrice générale du CQT. C’est important d’amener cette réalité sur la place publique.

Basée sur un sondage réalisé, au mois d’avril, auprès d’artistes et d’organismes produisant ou diffusant du théâtre, cette publication met en évidence l’ampleur du coût humain de cette crise de la COVID-19 sur des milliers de personnes et des dégâts provoqués dans un secteur déjà fragile avant la pandémie.

C’est tout l’écosystème théâtral qui menace de s’affaisser, abîmant au passage l’architecture humaine et structurelle que des décennies d’implication personnelle et collective ont mise à bâtir, indique le rapport.

Un milieu en souffrance

Pertes financières importantes, craintes de faillites de nombreuses compagnies de théâtre, détresse psychologique des travailleurs et travailleuses… Les conséquences de la crise de la COVID-19 sont critiques et multiples.

D’après le sondage, 98 % des répondants et répondantes ont été victimes de pertes de cachets, et 87 % ont vu leurs spectacles s’arrêter. Les trois quarts des personnes ayant répondu au sondage ont perdu des occasions de travail et la même proportion affirme souffrir de conséquences psychologiques de cette crise.

Pour tout le monde, c’est un désastre; le mot n’est pas trop fort. Je suis très inquiet, réagit le metteur en scène Serge Denoncourt, qui juge que ce rapport reflète bien ce que son milieu vit depuis bientôt quatre mois.

Les sous annoncés [par le gouvernement] concernent les nouveaux projets, mais rien ne vient compenser les contrats perdus et les représentations annulées, ajoute-t-il.

Le risque de la perte de talents

La synthèse du CQT met également en évidence le fait que la crise actuelle oblige des personnes travaillant pour le milieu du théâtre à envisager une nouvelle carrière professionnelle.

Un grand nombre de gens du milieu songent à se trouver un autre métier, soit dès maintenant, soit lorsque le confinement sera terminé et que rouvrira le marché du travail, souligne le rapport.

Aux ruptures de contrats s’ajoutent des mises à pied d’urgence qui en poussent plusieurs à se réorienter, privant le milieu de précieuses expertises, peut-on également lire.

Autour de lui, Serge Denoncourt note cette même nécessité de changer de métier pour survivre : En bout de ligne, le théâtre québécois perdra des talents.

Serge Denoncourt est assis dans les studios de «Bonsoir, bonsoir!»

Le metteur en scène Serge Denoncourt

Photo : Radio-Canada

Une relance complexe

L’autorisation des rassemblements intérieurs de 50 personnes, qui pourrait être élargie aux rassemblements de 250 personnes à partir du 15 juillet, a ouvert la porte à la reprise des spectacles.

Toutefois, le redémarrage du domaine des arts vivants est compliqué non seulement par la capacité d’accueil limitée des salles – afin de respecter les règles de distanciation physique –, mais aussi par l’incertitude, causée notamment par l’arrivée d’une possible deuxième vague de COVID-19 à l'automne de même que par une programmation qu'il reste à rebâtir.

Les œuvres présentées devront permettre le respect d’une certaine distance physique entre les personnes sur scène. Demander aux interprètes de jouer à deux mètres les uns des autres risque de venir brider la spontanéité du jeu, avertit Sophie Devirieux, responsable de la recherche et des stratégies politiques au sein de CQT et coautrice du rapport.

Il faut penser la relance avec beaucoup de sensibilité et de compréhension de la pratique théâtrale, ajoute-t-elle.

De plus, comme l’explique le rapport du CQT, le report de nombreux événements dans un calendrier déjà chargé provoquera des conflits d’horaires difficilement solubles.

Serge Denoncourt observe déjà ce phénomène à l’œuvre dans le milieu du cinéma et de la télévision. Un acteur que je connais s’est retrouvé avec cinq projets en même temps, explique-t-il. Les vedettes qui attirent le public au théâtre vont avoir plein de travail en même temps et vont choisir la télé et le cinéma plutôt que le théâtre, car c’est plus payant.

À court terme, la réouverture des théâtres ne viendra donc pas mettre fin aux difficultés que vit le théâtre québécois.

Nous aurons moins de rôles à jouer, moins de décors à concevoir, moins de costumes à confectionner, moins de tout.

Serge Denoncourt

Le metteur en scène, qui parle d’une reprise pas concertée et un peu toute croche, cite l’exemple de Broadway, qui a décidé de rester fermé jusqu’à la fin de l’année. Au Québec, on a décidé de rouvrir, mais à quelles conditions? On rouvre les théâtres pour éviter d’avoir à payer [les gens du milieu du théâtre] jusqu’à la fin de l’année.

Le public sera-t-il au rendez-vous?

Autre défi à gérer pour les théâtres québécois : le maintien du lien avec le public, qui est lui aussi fragilisé. Pourtant, le contact avec ce public est la raison d’être de la pratique des arts vivants.

Le renouvellement des abonnements pour la saison 2020-2021 est déjà à la baisse, et il est ardu d’imaginer, à l’ère de la distanciation physique, combien de spectateur.trice.s pourront seulement franchir les portes d’un théâtre dans les mois à venir, est-il écrit dans le rapport.

Entre les craintes de retourner dans les théâtres pour les personnes âgées, qui représentent une partie importante de la clientèle, l’effet économique de la crise de la COVID-19 sur le budget des gens et la priorité donnée aux écoles à l’enseignement en classe plutôt qu’aux sorties scolaires, le CQT s’attend à une baisse de la fréquentation des spectacles, même une fois que les salles auront retrouvé leur pleine capacité d’accueil.

Un joyau à protéger

Dans son rapport d’une trentaine de pages, le CQT dit craindre, à moyen terme, une baisse du financement public dans la culture afin de combler les pertes budgétaires occasionnées par la crise et, à plus long terme, [un] désengagement des gouvernements par rapport aux arts pour mettre l’argent vers des services plus essentiels.

À cela, s’ajoute une réduction des commandites déjà constatée par les organisations du secteur. Les donateurs réorientent leurs dons vers la santé et le milieu communautaire, explique Sylvie Meste.

Déjà précaire, le théâtre québécois a donc besoin d’aide pour préserver l’ensemble des maillons de la chaîne et pour continuer à déployer la créativité qui fait sa renommée jusqu’à l’international.

L’art théâtral québécois fait vraiment partie du bien commun; c’est un joyau qu’il faut protéger.

Sylvie Meste

Le CQT voit également son rapport comme un mémoire sur cette crise inédite vécue par le théâtre québécois qui servira, par la suite, à tirer des leçons de ce désastre.

Cela met en lumière la grande précarité de cette catégorie socioprofessionnelle de la société québécoise et la fragilité des modèles d’affaires des lieux de théâtre, résume Sylvie Meste.

Si on accepte de soumettre notre culture au jeu du marché, on se rend compte que tout se détricote à grande vitesse dès qu’il y a un pépin, ajoute Sophie Devirieux.

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