•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
analyse

Repenser la mondialisation, le libre-échange et le commerce mondial

Le président américain Donald Trump, entouré d'Enrique Pena Nieto et de Justin Trudeau qui se serrent la main.

L'ACEUM, signé le 30 novembre 2018, est entré en vigueur le 1er juillet.

Photo : Reuters / Kevin Lamarque

La COVID-19 nous oblige à repenser notre rapport au monde, à la mondialisation et à l’ouverture des marchés, un peu comme l’élection de Donald Trump nous appelait à cette réflexion il y a près de quatre ans et comme la montée des inégalités nous oblige aussi à repenser la création et la répartition de la richesse.

La preuve est faite depuis longtemps : l’ouverture des marchés a eu des effets positifs, c’est indéniable. Mais elle a aussi des impacts négatifs.

Les personnes en faveur du libre-échange ou des accords commerciaux affirment qu’au final, le bilan net est positif. Celles et ceux qui s’opposent à ces ententes rappellent combien ça peut créer de la souffrance partout où les usines ferment et sont délocalisées. Ces gens rappellent aussi combien les enjeux environnementaux sont souvent oubliés dans ces accords ou très modestement abordés.

On peut donc se demander aujourd’hui, en ces temps si particuliers, si les accords commerciaux conclus par le Canada dans les dernières années avec l’Union européenne puis avec les États-Unis et le Mexique devront déjà être revus, repensés et renégociés.

Je m’explique.

Canada-Europe : l’enjeu écologique

En Europe d’abord, au moment où l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne entre en vigueur de façon transitoire, le président de la France Emmanuel Macron a dit le 29 juin qu’il n’avait aucun tabou à propos de cet accord. Si l’évaluation montre qu’il n’est pas conforme à la trajectoire de Paris, a-t-il dit, je serai le premier à proposer qu’on l’abandonne.

La trajectoire de Paris, c’est l’accord conclu par 195 pays en décembre 2015 (avant le retrait des États-Unis sous la présidence de Donald Trump) et qui prévoit des engagements des pays participants à limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale au-dessous de 2 degrés Celsius, si possible à 1,5 degré Celsius.

Cette menace est sérieuse. Le président de la France a vu son parti perdre des points lors des élections municipales du 28 juin au profit des écologistes, menant même à la démission de son gouvernement. Et devant lui pourrait se dresser l’ancienne ministre française de l’Écologie Ségolène Royal à la prochaine présidentielle, alors qu’elle annonce être prête à mener la bataille pour 2022.

Elle se positionne d’ailleurs comme étant la femme politique qui a su travailler au fil du temps avec les socialistes, les écologistes, les centristes. Face à Emmanuel Macron, qui a su créer une coalition de gauche à droite à la dernière présidentielle, Ségolène Royal pourrait arriver avec un programme qui rassemble autour de l’écologie.

Et donc, c’est cet enjeu politique qui pourrait amener Emmanuel Macron à atténuer son enthousiasme pour l’accord commercial entre l’Europe et le Canada, voire à l’abandonner. Il faut renégocier l’accord avec le Canada selon le rapport que vient de déposer la Convention citoyenne pour le climat, un forum démocratique créé par le président Macron et qui réunit 150 personnes, des gens qui représentent la diversité de la population française.

Ces gens ont remis au président, le 21 juin, un rapport contenant une série de propositions visant à réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre du pays en 2030 par rapport au niveau de 1990. L’une des propositions, c’est de ne pas ratifier l’Accord et de rouvrir les négociations sur ce texte. La France doit aussi dénoncer l’application provisoire de l’accord, selon la Convention citoyenne pour le climat.

Les temps changent. Et le message citoyen et politique qui émane de la France commence à faire craquer le vernis de l’Accord commercial entre le Canada et l’Union européenne.

Des conteneurs sont déchargés d'un bateau au port de Montréal

Des conteneurs sont déchargés d'un bateau au port de Montréal.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

ACEUM : un accord appuyé sur le mercantilisme

Par ailleurs, le virage franchement protectionniste de notre partenaire américain rend de plus en plus complexe l’application des accords commerciaux nord-américains. L’ACEUM, l’Accord Canada–États-Unis–Mexique, qui est entré en vigueur le 1er juillet, est un enchevêtrement d’exceptions et de limitations, de nouvelles règles qui viennent encadrer le commerce entre les trois pays, bien plus que de le libéraliser.

Tout cela s’accompagne d’une nouvelle menace de l’administration Trump d’imposer de nouveaux tarifs douaniers sur l’aluminium canadien. En appliquant des droits de 10 % sur l’importation d’aluminium en sol américain, de l’aluminium que les Américains soupçonnent d’arriver de Chine par l’entremise du Canada, Washington donnerait ainsi raison à la demande déposée par deux producteurs représentant 5 % du marché de l’aluminium aux États-Unis.

Un tel tarif douanier aura pour conséquence d’augmenter les prix de l’aluminium pour les consommateurs américains. Mais ce même consommateur fera-t-il le lien entre les tarifs douaniers du président Trump et le prix de l’aluminium acheté en magasin? Il y a de bonnes chances, en retour, que la politique protectionniste et dure à la frontière du président serve davantage son image politique à quatre mois de l’élection présidentielle.

Les temps changent, je vous disais. Et la popularité du libre-échange n’a pas cessé de s’étioler depuis le premier accord signé fin des années 1980 par le Canada et les États-Unis, par le premier ministre Brian Mulroney et le président George H. Bush.

Le professeur Richard Ouellet, spécialiste du droit international économique, explique bien, dans un texte d’analyse publié récemment, combien la perception de l’ouverture des marchés a changé au fil du temps.

L’ALENA a été négocié alors que les politiques de libre-échange et le multilatéralisme économique connaissaient leur âge d’or. L’ACEUM a été négocié dans une perspective mercantiliste, alors que le système commercial multilatéral incarné par l’OMC est en panne et que les méga-accords commerciaux régionaux semblent être le véhicule privilégié par plusieurs grandes nations commerçantes dans leur politique commerciale, écrit-il.

Le mercantilisme, qui se trouve à être la recherche du gain pour son propre pays, que le président Trump a imagé avec l’expression America First, tend à se répandre dans l’univers commercial mondial ces jours-ci. Et, selon Richard Ouellet, l’ACEUM est un accord où les pays n’ont pas l’intention d’approfondir entre eux l’intégration économique et politique, mais bien plutôt de conférer à leurs gouvernements respectifs un contrôle accru sur les flux commerciaux entre leurs marchés nationaux.

Il ajoute : L’ACEUM participe d’un élan. Il est une illustration d’une phase de la mondialisation basée sur l’arbitrage des intérêts nationaux, sur le régionalisme plutôt que sur le multilatéralisme, sur la pression économique plutôt que sur la règle de droit, sur des disciplines sur la gestion des flux des échanges plutôt que sur un socle uniforme de disciplines sur la liberté de commerce.

Ce repli, qui s’exerce sur le commerce, nous éloigne du multilatéralisme, qui est pourtant essentiel à notre monde pour affronter les défis actuels. La communauté des États doit sans tarder relever des défis globaux, dit Richard Ouellet. Ces défis sont sanitaires, environnementaux, sécuritaires, sociaux, migratoires. Ils appellent des réponses multilatérales, coordonnées, basées sur des règles et des valeurs partagées et reposant sur des institutions multilatérales fortes et bien dotées.

Voilà. Tout est dit.

---

Je vous souhaite un bon été! Je fais une pause pour vous revenir plus énergisé que jamais en septembre avec une couverture économique plus large et plus approfondie encore. On a de belles surprises pour vous, vous allez voir...

À bientôt!

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Économie