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L'histoire des lynchages derrière les nœuds coulants

Les nœuds de pendu sont des symboles racistes qui réapparaissent à Toronto.

Un homme, de dos, brandit une pancarte sur laquelle il est écrit: « Black Lives Matter » dans un nuage de gaz lacrymogène.

Depuis le début du mois de juin, de nombreuses manifestations ont lieu autour du globe pour dénoncer le racisme contre les Noirs.

Photo : Reuters / Lindsey Wasson

Quatre nœuds coulants ont été retrouvés sur trois chantiers de construction dans la Ville Reine au mois de juin. Ces apparitions sont lourdes de sens et constituent des symboles racistes rappelant les lynchages des personnes noires en Amérique du Nord.

Astrid Jacques est organisatrice communautaire et résidente de East York. C’est dans ce quartier que deux des quatre nœuds coulants ont été trouvés sur un chantier de construction. Pour elle, cette découverte évoque l’acharnement vécu par la communauté noire.

C’est vraiment un symbole de lynchage, c’est une menace de mort, des gens sont morts comme ça.

Astrid Jacques, organisatrice communautaire, quartier East York

Correction : une première version disait qu'Astrid Jacques vivait dans le quartier Regent Park de Toronto où l'un des noeuds coulants a été retrouvé. Elle vit plutôt dans le quartier East York, non loin de l'hôpital Michael Garron où deux noeuds coulants ont également été trouvés.

La police de Toronto enquête sur ces découvertes et les considère comme des crimes haineux. Elle dit également avoir remarqué une augmentation d’incidents à caractère haineux depuis le début de l’année, par rapport à 2019.

Astrid Jacques.

Astrid Jacques, organisatrice communautaire dans le quartier East York

Photo : Photo remise par Astrid Jacques

Le nœud coulant, un symbole raciste

Entre la fin du 19e siècle et le milieu du 20e siècle, plus de 4000 Afro-Américains ont été lynchés, et la plupart étaient pendus à des arbres publiquement, explique le professeur d'histoire à l'UQAM Greg Robinson.

C’était une épidémie de terreur qui a duré des années et de façon presque quotidienne dans le sud des États-Unis. C’était symbolisé par le nœud coulant, qui est ensuite resté un symbole de lynchage du Ku Klux Klan, tout comme la croix enflammée.

Greg Robinson, professeur d'histoire à l'UQAM

Le lynchage est principalement apparu dans le sud du pays, pendant la période de la Reconstruction (1863-1877), quand les Blancs ont imposé les lois dites de Jim Crow et la ségrégation raciale. Cette tactique permettait de maintenir un contrôle racial en victimisant l’ensemble de la communauté afro-américaine.

Greg Robinson.

Greg Robinson, professeur d'histoire à l'UQAM

Photo : Émilie Tournevache/UQAM

Quand les Noirs ont commencé à avoir du succès financier, ça n'a pas plu à tous les entrepreneurs blancs. Beaucoup de gens ont été lynchés en étant accusés de crimes qu'ils n'avaient pas faits, et par jalousie, souligne l’experte en immigration et en histoire des Noirs au Canada Rachel Décoste.

C'était une manière de garder un contrôle sur les corps noirs, ajoute la professeure en travail social à l'Université de Waterloo Kathy Hogarth.

Le lynchage a diminué après les années 1930, sans pour autant totalement disparaître. Durant le mouvement des droits civiques [années 50-60], il y avait certainement des lynchages qui ont été pratiqués par le Ku Klux Klan et leurs alliés, ajoute M. Robinson.

L'un des derniers lynchages à avoir été rapportés fut celui de l'Afro-Américain Michael Donald en 1981 par le KKK.

Rachel Décoste.

Rachel Décoste, experte en immigration et en histoire des Noirs au Canada

Photo : CRÉDITS PHOTO : RACHEL DÉCOSTE

Si ces nœuds coulants se sont retrouvés sur les chantiers de construction de Toronto, ce n'est pas un hasard, selon Rachel Décoste.

C'est un symbole aujourd'hui. Les gens qui ont mis ces nœuds coulants sur ces chantiers savaient exactement ce qu'ils faisaient.

Rachel Décoste, experte en immigration et en histoire des Noirs au Canada
Kathy Hogarth.

Kathy Hogarth, professeure de travail social à l'Université de Waterloo

Photo : Photo remise

C'est une tentative d'intimider les corps noirs pour qu'ils se soumettent. Ces cordes ont été mises pendant un mois de manifestations de Black Lives Matter. Elles envoient des messages clairs aux Noirs : taisez-vous, ou bien nous vous ferons taire.

Kathy Hogarth, professeure de travail social à l'Université de Waterloo

La situation au Canada

Il n’y a pas d’évidence d’une vague de lynchages au Canada, même si c’est sûr qu’il y a eu des violences raciales. C'est beaucoup plus caché et moins fréquent, comme dans le nord des États-Unis, indique M. Robinson.

Pourtant, le Canada a aussi vu des lynchages, même si seulement deux sont répertoriés dans les archives, indique Kathy Hogarth.

Il serait faux de dire que nous n’en avons pas eu ici. L’histoire suggère qu’il y en a eu au moins deux, un homme autochtone et un homme noir, dit-elle.

Deux visiteurs au mémorial de Montgomery, en Alabama, aux États-Unis.

Un mémorial consacré à la mémoire des victimes de lynchage entre 1877 et 1950 a été inauguré jeudi à Montgomery, en Alabama, aux États-Unis.

Photo : The Associated Press / Beth Harpaz

Rachel Décoste rappelle aussi que même si l'histoire des Noirs date d'il y a 400 ans au Canada, elle demeure très peu documentée. Le lynchage était par ailleurs un spectacle aux États-Unis, ce qui explique qu'il y en ait davantage de preuves.

Le village venait y assister, on se passait les photos, on en faisait des cartes postales. Il n'y a pas eu cette tradition d'en faire un spectacle au Canada, dit-elle.

Racisme sur les chantiers de construction

L'apparition de ces nœuds sur des chantiers de construction est lourde de sens, estime d'ailleurs Rachel Décoste.

Après la guerre, l'industrie voit arriver de nombreux migrants européens. Mais malgré le boom de la construction et la forte croissance de l'immigration au pays depuis, la discipline, elle, n'a pas changé pour autant.

Ce sont toujours des Blancs, des hommes. Il y a très peu de femmes, très peu d'Autochtones, et les immigrants peinent à intégrer ces métiers-là, souligne Mme Décoste.

Un noeud coulant dans un immeuble en construction.

Le nœud coulant a été installé au plafond d'un immeuble en construction.

Photo : Photo offerte par la police de Toronto

Les syndicats demandent qu'il y ait du mentorat dans le milieu, avec des stages. Selon Rachel Décoste, le problème est qu'il existe encore de nombreux préjugés raciaux, qui font en sorte que les apprentis noirs ont plus de difficulté à intégrer la profession.

Greg Robinson pense aussi que le domaine de la construction est un lieu de contestation entre les ouvriers syndiqués, traditionnels, et les nouveaux ouvriers.

Selon la Stratégie d'apprentissage de l'Ontario de 2018, moins de 2 % des personnes en apprentissage dans la province sont des minorités visibles.

Seulement 6 % des Noirs canadiens qui ont été formés pour travailler dans le milieu de la construction en ont fait leur métier, selon Statistique Canada.

Mais ils [les travailleurs noirs du secteur de la construction] nous disent personnellement que c'est un milieu hostile. Le racisme, le sexisme et la xénophobie sont monnaie courante.

Rachel Décoste, experte en immigration et en histoire des Noirs au Canada

Ce n'est pas la première fois que des nœuds coulants sont retrouvés sur des chantiers. Des événements similaires se sont produits par le passé, notamment en 2015 et en 2017.

Ça soulève des questions : pourquoi ces compagnies n'ont pas agi avant?, se demande Mme Décoste.

Les directions des deux entreprises où ont été retrouvés les nœuds coulants disent avoir ouvert des enquêtes internes et engagé la conversation avec leurs employés.

Une murale sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, sur laquelle on peut lire : «Black Lives Matter. C'est l'temps que ça change!!!».

Le mouvement «Black Lives Matter», né aux États-Unis, a trouvé écho dans plusieurs grandes villes à travers le monde, dont Montréal.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Taliana

Astrid Jacques dit aussi avoir été surprise lorsqu'elle a compris que ce genre d'incident arrivait régulièrement sur ces lieux de travail.

Ce n'était sur le radar de personne, et j'ai compris que c'était parce que ça arrivait tout le temps. Apparemment, c'est quelque chose qui fait partie de cette industrie, et ça me rend malade, dit-elle.

Selon elle, il existe aussi une amnésie au Canada concernant l'histoire du pays, et une réticence à reconnaître le racisme systémique.

C'est une contagion; ça n'existe pas qu'aux États-Unis, on a les preuves devant nous : on a aussi ces problèmes de racisme au Canada, conclut-elle.

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