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L’enfer des travailleurs agricoles sans statut en Ontario

Des centaines de travailleurs sans statut sont à la merci d’un système qui les exploite et qui a favorisé l'apparition de foyers d’infection dans des exploitations agricoles dans le Sud-Ouest de l’Ontario.

Un homme marche à côté d'un grand mur transparent qui semble être en plastique.

Un homme marche à côté d'une serre à Leamington (Archives).

Photo : Radio-Canada / Colin Côté-Paulette

Thilelli Chouikrat

Alors que les autorités ontariennes prennent des mesures pour venir à bout des éclosions de COVID-19 parmi les travailleurs saisonniers dans le Sud-Ouest de l’Ontario, Radio-Canada a recueilli le témoignage d’un de ces ouvriers agricoles. Son récit permet de comprendre comment les conditions de travail et de logement des travailleurs migrants, en particulier ceux qui sont sans statut, ont favorisé l'apparition de foyers d’infection dans des exploitations agricoles.

Dans le Sud-Ouest de l'Ontario, les travailleurs agricoles sont largement surreprésentés parmi les personnes infectées par le coronavirus. Depuis le début de la pandémie, près de 1000 d’entre eux l’ont contracté, soit près d’un tiers des cas confirmés dans cette région. Parmi eux, bon nombre sont des ouvriers migrants sans statut. Ils travaillent sous la coupe d’un système organisé qui échappe aux inspections et aux dépistages. Pourtant, les autorités sont informées de leur existence.

Lors d’une entrevue télévisée à CBC News le 24 juin, le maire de Windsor Drew Dilkens estimait d’ailleurs que 2000 travailleurs agricoles sont sans statut dans le comté d’Essex.

Juan Alvarez* a été l’un d’entre eux. Il a séjourné pendant deux mois à Leamington. Il dévoile un système parallèle qui repose sur l’exploitation de travailleurs qui, en l’absence de permis de travail, craignent de dénoncer ces pratiques.

Radio-Canada a accepté que deux travailleurs agricoles migrants [dont le nom est suivi d'un *] témoignent sous des noms d'emprunt pour éviter qu'ils ne soient victimes de représailles de la part de leurs ex-employeurs. Deux autres personnes apparaissent avec des noms d’emprunt, afin de protéger l’identité des deux travailleurs et de leurs collègues.

Un recrutement frauduleux

Juan arrive au Canada à l’automne 2019 muni d’un visa de touriste. Pendant plusieurs mois, il vit à Toronto. Puis à la fin du mois de mars, il prend la direction de Leamington après avoir répondu à une annonce publiée sur un groupe Facebook. Un certain Roberto* recherche des personnes pour travailler dans une exploitation agricole. L’homme promet qu’il sera nourri et logé dans un hôtel et qu’il gagnera 13 $ de l’heure pour 70 heures de travail par semaine.

Une bonne occasion, pense alors Juan. D’autant plus que son interlocuteur est rassurant.

Ne rate pas cette occasion, la chambre est pour toi, lui assure-t-il.

Une première anicroche met toutefois Juan mal à l’aise. Pour se rendre dans le Sud-Ouest de l’Ontario, Roberto lui impose le mode de transport. C’est ça ou rien, affirme le recruteur.

Juan monte donc, avec six autres personnes, dans une camionnette qui part pour Leamington.

En tout, 26 personnes sont du voyage, dans trois véhicules différents.

Tous doivent débourser 150 $ pour payer le transport.

Logement insalubre et surpeuplé

Une fois sur place, Juan est conduit dans une maison, plus précisément dans le sous-sol de celle-ci. Il y découvre un espace de vie qui ne correspond en rien à ce que Roberto lui avait promis.

C’était horrible. Il n’y avait rien : pas de couvertures, pas de nourriture, une odeur horrible parce que les toilettes sont mal faites. Quand tu les utilises, toute l’odeur des excréments sort. C’est irrespirable.

Les matelas sont sales, ils empestent, raconte-t-il aussi. Nous ne pouvions pas dormir dessus. Et on ne nous a jamais apporté de nourriture. Nous n’avons rien mangé jusqu’au jour suivant.

Juan contacte alors la personne qui l’a fait venir à Leamington. Il m’a répondu que ce n’était pas son problème, pas de sa responsabilité , raconte-t-il.

Selon lui, 21 personnes occupaient la maison. On est alors en pleine crise du coronavirus. Toutes sont, comme lui, sans statut et travaillent dans des exploitations agricoles.

Un réseau qui exploite des travailleurs sans statut

Le lendemain, un chauffeur se présente à 7 h du matin pour emmener Juan et ses nouveaux collègues au travail.

J’ai refusé d’y aller. Je n’avais pas dormi, pas mangé, je n’avais pas de forces. J’ai demandé à parler au responsable, pour qu’il m’explique pourquoi il m’avait arnaqué.

Selon lui, le chauffeur lui répond qu’il ne connaît pas la personne qui l’a amené jusqu’ici et n’a aucun contact avec lui.

Sur place, c’est un certain Ares* qui dirige les opérations. Il joue le rôle d'intermédiaire entre plusieurs exploitations agricoles et les travailleurs. C’est aussi lui qui les paye.

Un homme habillé pour travailler est debout dans une allée avec des bacs pour mettre les légumes derrière lui. Il a les bras dans les feuilles pour cueillir un concombre.

Un travailleur saisonnier en train de cueillir des concombres dans une serre, dans le Sud-Ouest de l'Ontario (Archives).

Photo : Radio-Canada / Archives

C’est donc à cet Ares que Juan se plaint de ses conditions de vie. Au bout d’une semaine dans le sous-sol, l’intermédiaire lui propose finalement de déménager dans une chambre d’hôtel qu’il partage avec trois autres personnes. Parmi elles, un jeune homme de 24 ans, Rogelio Muñoz Santos. Ce dernier mourra des suites du coronavirus deux mois plus tard.

Ensemble, ils vivent dans le même espace pendant plusieurs semaines; une chambre qui leur est facturée 2400 $ par mois, soit 600 $ par personne.

Loin de chez eux, dans une région où ils ne connaissent rien ni personne, Juan et ses compagnons sont pris dans les mailles d’un système qui les rend constamment débiteurs.

Il faut tout payer, tout le temps , explique-t-il, la nourriture, le logement, mais aussi le transport vers les entreprises agricoles.

Plusieurs personnes travaillent avec Ares. Juan a identifié quatre chauffeurs et des propriétaires de maisons dans lesquelles logent d’autres migrants sans statut. Il y a aussi les exploitations où lui et ses collègues travaillent.

Il raconte aussi qu’on lui fait miroiter de bien meilleures conditions de logement. Selon lui, l’un de ses employeurs lui fait du chantage pour l’encourager à travailler davantage.

Il a dit qu’il nous donnerait une maison pour vivre, mais si nous travaillions bien. Sinon, nous n’aurions rien. Et toutes les semaines c’était le même refrain : travaille, travaille, sinon je ne te donnerai pas de maison.

Shelley Gilbert, coordonnatrice des services de travail social de l'Aide juridique de Windsor, connaît bien cette méthode de recrutement et d’exploitation de travailleurs migrants dans l'industrie agricole de la région.

Une femme s'adresse aux journalistes.

La coordonnatrice des services de travail social de l'Assistance juridique Windsor, Shelley Gilbert

Photo : Radio-Canada / Katerina Georgieva

Il y a toujours plusieurs personnes impliquées , raconte-t-elle. Il y a un employeur, mais il y a aussi souvent un recruteur qui travaille avec plusieurs exploitations agricoles. Et ce dernier place des travailleurs sans statut dans ces entreprises.

Juan, lui, travaille dans trois exploitations différentes.

Tous les matins, une camionnette vient chercher les travailleurs pour les déposer dans différentes entreprises. Jusqu’à 21 personnes sont transportées dans un même véhicule, alors que les autorités sanitaires préconisent déjà le respect de la distanciation physique.

Selon Juan, les travailleurs déclarés et les travailleurs sans statut ne se mélangent pas dans les productions agricoles.

Il explique par ailleurs qu’aucune information ne lui est fournie sur le coronavirus. Personne ne lui distribue de masque, de gants, et les distances de sécurité ne sont pas respectées.

Pas d’inspections, pas de tests

Juan affirme n’avoir vu aucun inspecteur lors de son séjour à Leamington : ni dans les trois entreprises qui l’employaient ni dans la maison ni à l’hôtel.

Le 25 juin, le bureau de santé publique de Windsor-Essex affirme pourtant avoir procédé à l’inspection de 800 logements de travailleurs agricoles depuis le début de l’année. Ces inspections sont toutefois effectuées avant que les travailleurs n’arrivent sur les lieux ou en cas de signalement, indique l’agence sanitaire.

Un porte-parole du bureau de santé explique par ailleurs que ce dernier inspecte les logements des travailleurs étrangers temporaires qui appartiennent à des propriétaires ou à des exploitants agricoles. Il précise aussi qu’il ne visite pas les résidences privées, et qu’il ne connaît pas le statut des travailleurs logés.

Selon Juan, les ouvriers sans statut ne sont pas non plus présentés aux équipes médicales qui viennent tester les employés dans les entreprises agricoles.

Les serres sont très grandes, on peut facilement s’y perdre, explique-t-il. Parfois, ils nous faisaient travailler, mais sans pause, donc tu ne te rends compte de rien. Personne ne sait que tu es là.

Une équipe de CBC qui s’est rendue à Leamington dit avoir parlé avec plusieurs travailleurs sans statut qui affirment qu’eux non plus n’ont jamais été testés.

Des travailleurs accroupis dans un champ.

Le maire de Windsor, Drew Dilkens, estime que près de 2000 travailleurs agricoles sans statut exercent dans le comté d'Essex (Archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Aucun secours

La dernière semaine d’avril, Juan et ses colocataires commencent à présenter des symptômes de la COVID-19.

Tout le monde est tombé malade, mais Ares a continué à nous envoyer travailler. Il disait que tout allait bien, que le virus n’existait pas, que c'était un mensonge, qu’il s’agissait seulement d’une grippe, se rappelle Juan.

Selon lui, une trentaine de personnes présentent des symptômes de la maladie à ce moment-là. La plupart voyagent dans le même véhicule.

Juan raconte par ailleurs qu’une fois que ses colocataires et lui-même sont contaminés et dans l’incapacité de travailler, ils sont laissés à eux-mêmes. Ares ne leur donne plus signe de vie.

J’ai dû dire : "Allons à l’hôpital", parce que Rogelio avait de la fièvre, il tremblait la nuit, il suait, se souvient-il.

Début mai, ils se rendent à l’hôpital de Leamington par leurs propres moyens. 

Ils ne sont jamais venus me voir. Ils m’ont abandonné à mon sort. Ils ne m’ont rien donné, à Rogelio non plus. Lui aussi ils l’ont abandonné parce qu’on ne leur servait plus à rien, on ne travaillait plus, s’indigne-t-il.

Rogelio est alors hospitalisé pendant deux semaines.

Sans travail et sans revenu, Juan décide de partir, en dépit de l'insistance d’Ares, qui souhaite qu’il reste à Leamington. Juan prend un taxi et quitte la région pour Toronto, la dernière semaine de mai.

Une fois dans la métropole, il reste en contact téléphonique avec Rogelio pendant qu'il est hospitalisé.

Rogelio meurt le 5 juin à l’hôpital de Windsor.

Plusieurs voix dénoncent la situation des travailleurs agricoles

Trois jours après sa mort, l’organisation Migrant Workers Alliance for Change publie un rapport accablant sur la situation des travailleurs agricoles étrangers.

Elle a recueilli les témoignages de 1162 travailleurs sur leur expérience : surpopulation dans les logements, insalubrité de ces derniers, absence de protection contre le coronavirus, notamment.

Santiago Escobar, représentant national du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce Canada (TUAC), dénonce le système d’exploitation des travailleurs sans statut qui fonctionne actuellement dans le Sud-Ouest de la province.

Un homme devant la façade d'un bureau ornée d'une murale.

Santiago Escobar, représentant national du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce Canada (TUAC)

Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Des individus profitent des travailleurs migrants et des travailleurs sans statut et ils fournissent leur travail à des exploitations non scrupuleuses, explique-t-il.

Selon lui, certains travailleurs ne reçoivent que la moitié du salaire que des exploitations agricoles versent aux intermédiaires comme Ares.

Chris Ramsaroop, de Justicia for Migrant Workers, une organisation ontarienne de défense des droits des travailleurs, s’insurge lui aussi contre les rouages du système qui a exploité Juan et ses anciens collègues.

Il dénonce lui aussi un mécanisme qui repose sur la présence d’intermédiaires comme Ares et dont bénéficient des entreprises agricoles.

Ils fournissent des travailleurs à un ou plusieurs employeurs. Nous pensons que les producteurs agricoles doivent être eux aussi tenus pour responsables parce qu’ils profitent de l’exploitation de ces travailleurs.

D’autres voix viennent aussi confirmer le témoignage livré par Juan Alvarez à Radio-Canada.

Notamment celle de Maria Lupez*, qui a travaillé dans une exploitation agricole de Leamington jusqu’en mars dernier. Selon elle, des personnes sans permis travaillaient dans l’entreprise en question.

Ils venaient de Toronto, parce que l’exploitation leur avait dit qu’ils pourraient y travailler et promis qu’elle leur donnerait un document qui leur permettrait de travailler légalement, explique-t-elle.

Selon ce que ses anciens collègues lui ont raconté, leur salaire était payé par l’exploitation agricole et une partie était reversée au recruteur par ces employés.

À ces propos s’ajoutent ceux de responsables politiques.

Des autorités alertées

En entrevue le 19 juin dernier, Irek Kusmierczyk, secrétaire parlementaire de la ministre fédérale de l’Emploi et député de la circonscription Windsor-Tecumseh, décrit lui aussi le mode opératoire de ces réseaux qui contribuent à la propagation du coronavirus.

Le portrait d'un homme

Le député Irek Kusmierczyk

Photo : Radio-Canada / Dale Molnar

Il explique que c’est un enjeu qui est ressorti d’échanges qu’il a eus avec plusieurs responsables locaux, dont le maire de Windsor, le maire de Tecumseh, la mairesse de Leamington, des responsables d’hôpitaux et le bureau de santé publique de Windsor-Essex.

Une des préoccupations soulevées à plusieurs reprises par l’un des maires concernait le fait que des personnes recrutent des travailleurs saisonniers pour les exploitations. On m’a dit que plus de 2000 travailleurs seraient touchés. Le problème, c’est que certains des recruteurs ne suivent pas les consignes sanitaires, déplore-t-il.

On m’a parlé de situations où, même quand un groupe a été déclaré positif et devrait s’isoler, ces recruteurs les mettent dans une camionnette et les font travailler dans une autre ferme , ajoute le député.

Selon lui, il s’agit de travailleurs étrangers temporaires, d’ouvriers agricoles locaux qui ont le droit de travailler, et de travailleurs sans statut.

Dans son plan en trois points dévoilé le 24 juin pour augmenter le dépistage et réduire la propagation du coronavirus dans Windsor-Essex, le gouvernement affirme avoir la volonté de protéger les travailleurs saisonniers. Plusieurs organisations de défense des droits des travailleurs migrants critiquent toutefois vivement le plan, qui, selon elles, ne s’attaquerait pas aux vrais problèmes auxquels font face ces ouvriers.

Le 29 juin, l’organisation Justicia for Migrant Workers publie un communiqué dans lequel elle réclame la fermeture immédiate de l'ensemble de l'industrie agricole jusqu'à ce que chaque lieu de travail soit entièrement désinfecté et que des mesures de sécurité soient mises en place pour garantir que les travailleurs ne risquent pas leur vie et leur santé.

De son côté, l’Association des producteurs de légumes en serre de l'Ontario affirme qu’elle encourage ses membres à faire tester tous ses travailleurs, quelle que soit la manière dont ils ont été embauchés.

Témoigner pour que ça change

Juan est l’un des rares travailleurs sans statut à oser prendre la parole pour briser l'omerta qui sévit dans ce milieu.

Je veux que ça change, parce que nous ne sommes pas des animaux

Juan Alvarez, travailleur saisonnier sans statut

Je veux que les gens sachent que nous devons parler, nous défendre. Que nous apprenions et que nous changions des choses. Il faut s'informer. Demander, pour pouvoir défendre nos droits. Parce que nous avons des droits. Nous n’avons pas de papiers, mais nous avons le droit de venir à la recherche d’un bon avenir.

Il souhaite aussi que ses compatriotes qui travaillent dans le secteur agricole cessent d’avoir peur.

C’est un mal qui nous ronge. Mais la peur, c’est toujours le pire qu’il puisse t’arriver. La peur et le doute. Je me sens mal parce que j’aurais pu faire plus. J’aurais pu demander plus, et je ne l’ai pas fait.(...) Là-bas, il y a beaucoup de gens qui ont besoin d’aide. Mais ils ne le savent pas, ils ne s’informent pas. Et les gens continuent à vivre sur notre dos, parce qu’ils profitent tous de notre travail.

Avec la collaboration de Madeline McNair et Jonathon Gatehouse de CBC

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