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Fini le narguilé dans les lieux publics à Edmonton ou jusqu'à 500 $ d’amende

Un homme fume de la chicha dans un bar.

L'interdiction est entrée en vigueur le 1er juillet 2020.

Photo : getty images/istockphoto / alexkich

La consommation du narguilé, appelé aussi chicha ou arghila, est désormais interdite dans les espaces publics à Edmonton, depuis le 1er juillet. Le conseil municipal de la Ville veut garantir à tous un espace intérieur public sans fumée. La décision de la Ville divise des gens; certains se demandent si l'utilisation de la pipe est une pratique culturelle à radier ou à conserver en dépit des enjeux de santé publique.

L'interdiction des pipes à l'eau est la cerise sur le gâteau selon le propriétaire du restaurant Mazaj Mediterranean Bar & Grill, Chaouki Monsef. Il offre principalement des séances de narguilé à ses clients. 

« Si la Ville interdit la chicha, je ne peux pas payer le loyer. Je dois payer 45 000 $ de loyer chaque mois.  »

— Une citation de  Chaouki Monsef, propriétaire, Mazaj Mediterranean Bar & Grill

Avec cette économie, la [vente de] nourriture seule ne suffira pas, dit Chaouki Monsef.

Deux hommes assis fumant la chicha.

Le narguilé est aussi connu sous le nom de arghila ou chicha.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Activité qui repose sur une tradition

La chicha fait partie des traditions, raconte ce dernier. Elle a toujours existé.

La plupart des gens qui viennent ici viennent pour fumer avant de manger et non l’inverse. Il y en a qui viennent juste pour fumer, travailler à leurs ordinateurs, boire du thé, socialiser, mais toute l’activité économique repose sur la chicha.

Même son de cloche au restaurant LAVA Mediterranean Cuisine. Son propriétaire Sami Ramahi explique que son entreprise, située à quelques pâtés de maisons d’un pub et d’une pizzeria, a acquis sa notoriété sur cette pratique culturelle originaire du Moyen-Orient.

Comme pour Chaouki Monsef et Sami Ramahi, plus de 60 % des revenus du propriétaire du Lounge Euphoria, Jasdeep Singh, proviennent du narguilé. 

« Mon entreprise n’aurait eu aucune chance, sans cela. Je pense que nous allons fermer nos portes. »

— Une citation de  Sami Ramahi, propriétaire, LAVA Mediterranean Cuisine
Embout d'une chicha.

Fumer le narguilé est considéré comme un rassemblement social attirant des clients d’origine africaine ou moyen-orientale.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Question de santé publique, selon la Ville

Le maire d’Edmonton, Don Iveson, dit être conscient du lien qui existe entre les salons de chicha et une pratique culturelle, mais aussi de celui entre la fumée intérieure et les problèmes de santé publique.

« Le conseil municipal s'est prononcé pour la santé publique, la santé au travail et le principe de sécurité. »

— Une citation de  Don Iveson, maire d’Edmonton

Selon la Ville, l’objectif de la démarche est d'assurer à tous un espace intérieur public sans fumée, provenant notamment de la cigarette et du vapotage.

En cas de non-respect du règlement, les entreprises s'exposent à une amende pouvant aller de 500 $ jusqu’à la perte de leur licence d’exploitation, selon la Ville. Les individus quant à eux s'exposent à 250 $ d'amende. 

Un tableau qui indique l'équivalent d'une session de narguilé par une cigarette.

Une session de narguilé est l'équivalent d'une seule cigarette, selon l'OMS et le Public Health Report.

Photo : Radio-Canada

Mieux vaut tard que jamais, tranche Les Hagen, directeur du groupe Action on Smoking & Health, qui se bat pour cette cause depuis de nombreuses années.

Les Hagen demande maintenant au gouvernement de l’Alberta d’emboîter le pas et d'uniformiser cette mesure à l’échelle de la province. Il note que fumer le narguilé est encore permis à Calgary et dans d'autres villes albertaines.

Les pratiques culturelles sont bien quand personne n'en souffre. Mais dans ce cas, nous savons que la fumée secondaire est un agent cancérigène et que chaque exposition est mortelle et nocive. Nous devons étendre cette protection à tous. Ces pratiques peuvent continuer, mais elles ne devraient pas avoir lieu dans des établissements publics, affirme ce dernier.

« Tous les travailleurs méritent d'être protégés de la fumée secondaire dans leur lieu de travail. »

— Une citation de  Les Hagen, directeur du groupe Action on Smoking & Health
Morceau de charbon sur le dessus d'une chicha.

L'amende est de 500 $ pour les entreprises et de 250 $ pour le public, selon la Ville d'Edmonton.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Une discussion qui ne date pas d’hier

Don Iveson encourage maintenant les propriétaires à se tourner vers les subventions mises à la disposition des petites entreprises pour les soutenir durant la pandémie.

Mais cet argument ne tient pas la route pour les trois propriétaires qui rappellent que la situation fait l'objet de discussions depuis bien avant la pandémie.

En 2018, pour pouvoir continuer leurs activités, ces entreprises ont reçu l'ordre du conseil municipal d'améliorer leur système de ventilation.

Un an plus tard, la Ville a pris la décision de bannir la fumée intérieure de tous les établissements publics à compter du 1er juillet 2020.

Un revirement de situation que Chaouki Monsef ne comprend pas, y voyant une perte d'investissements pour de nombreux propriétaires d'entreprises.

« Pourquoi demander d'installer un système de 60 000 $ si c’est pour le bannir plus tard?  »

— Une citation de  Chaouki Monsef, propriétaire du Mazaj Mediterranean Bar & Grill

La Ville n'a pas expliqué pour l'instant ce revirement de situation ni confirmer si elle avait mené une étude sur l’efficacité des systèmes de ventilation avant d’en arriver à cette décision. 

Selon Les Hagen, il n’y a pas de solution miracle de ventilation. Il est très difficile de régler un problème de fumée secondaire dans un environnement fermé. Je suis désolé pour ces établissements, car ces systèmes sont coûteux, mais ils ne fonctionnent pas, croit-il.

Un système de ventilation.

Le système de ventilation installé dans le restaurant de Chaouki Monsef.

Photo : Radio-Canada / Genevieve Tardif

Culture versus santé publique?

Le fait de fumer pendant à peu près 60 minutes la chicha, en termes d’irritatif ou oncogénique ou cancéreux, c’est l'équivalent de fumer 100 cigarettes pour la personne qui la fume. Alors, c’est immense et donc l’exposition est gigantesque, confirme Mathieu Simon, qui est pneumologue et chef des soins intensifs à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Le narguilé se fume par des dispositifs à multitête. Cela fait partie du partage de la fumée, si bien que lorsque tu fumes la chicha avec quelqu’un ou avec plusieurs autres personnes, tu partages également leurs particules virales, infectieuses et autres. Il y a des cas d’éclosion d’influenza, de tuberculose, d’herpès qui sont liés à la consommation en groupe de la chicha. 

« Si on ajoute le contexte de la COVID-19, j’ai beaucoup de mal à trouver un argument qui rendrait la poursuite de l’utilisation publique de la chicha, un argument de santé publique efficace. »

— Une citation de  Mathieu Simon, pneumologue et chef des soins intensifs à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec

C’est une belle tradition qui malheureusement est mise à mal ces temps-ci, soutient Mathieu Simon. Il ajoute que la chicha expose les gens qui ne la fument pas, mais qui sont présents lors de l’utilisation de l’appareil, à des quantités immenses de cancérigènes et de toxine irritative pouvant favoriser l’éclosion d’un cancer chez les gens qui travaillent dans les endroits où la chicha est permise. 

Rachad Antonius, qui est expert sur les dimensions culturelles de l'intégration, spécialiste du Moyen-Orient et professeur de sociologie à l'UQAM, croit cependant que même si cette décision aura un effet positif pour la santé, le facteur social est à considérer dans ce contexte.

Rectificatif:

Une version précédente de ce texte identifiait à tort Rachad Antonius comme étant Antonius Rachad.

« Pour les groupes immigrants, c’est le lieu où ils se retrouvent. C’est une façon de rompre l’isolement, de rétablir les liens sociaux. »

— Une citation de  Rachad Antonius, expert sur les dimensions culturelles de l'intégration, spécialiste du Moyen-Orient et professeur de sociologie à l'UQAM

Les gens continueront de se rassembler et de fumer chez eux, dit-il. Tous ceux qui vont dans ces endroits y vont en toute connaissance de cause. Alors on peut se poser la question à savoir si ces gens qui sont là, qui se retrouvent entre eux, s’il n’est pas mieux de les responsabiliser pour qu’ils assument eux-mêmes leurs décisions et les risques de santé

Il faut étudier les pratiques et ensuite chercher des solutions de rechange, note Rachad Antonius. Est-ce que les gens qui viennent là, passent six heures à fumer ou une à une heure et demie? Est-ce que ce sont de grands ou plutôt des petits groupes? 

Compte tenu de la spécificité de la chicha par rapport à d’autres habitudes et de sa fonction sociale, je pense qu’il aurait fallu prendre plus de temps pour analyser toutes les options disponibles, conclut-il.

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