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Envoyé spécial

Quand le rêve américain de Broadway s'écroule

Symbole d'une crise sans précédent dans la Grosse Pomme, les enseignes des théâtres de Broadway sont éteintes et accumulent la poussière. Et cela risque de perdurer puisque cette industrie ne rouvrira pas ses portes avant 2021.

Le reportage de Frédéric Arnould

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Jeremy Kushnier, un acteur canadien originaire de Winnipeg, contemple la torpeur dans laquelle est plongée sa ville d'adoption. Cela fait une vingtaine d'années qu'il a déposé ses valises dans la mégalopole new-yorkaise.

Même si son but n'était pas de devenir une vedette de comédies musicales sur Broadway, sa carrière qu'il a commencée en jouant le personnage de Kevin Bacon dans Footloose a changé sa vie.

Depuis, il a enfilé les rôles dans les comédies musicales telles que Jersey Boys ou encore Jesus Christ Superstar. En mars dernier, il était prêt à remonter sur les planches pour un nouveau spectacle intitulé Flying over Sunset. Mais la pandémie a tout changé et la première n'a jamais eu lieu.

Un homme assis joue de la guitare devant une clôture en bois.

Jeremy Kushnier est un acteur canadien originaire de Winnipeg.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Certains jours, vous vous réveillez prêt à tout, et d'autres fois vous avez de la difficulté à sortir du lit, parce qu'à quoi bon? constate-t-il aujourd'hui dans l'appartement dans lequel il vit avec sa conjointe.

Il suffit de lui parler de Broadway pour que ses yeux s'illuminent : Même si la pièce, les textes et les chansons sont les mêmes chaque jour, mis à part ceux qui sont dans la salle, vous assistez à une version de spectacle unique, dont vous seul êtes témoin, c'est enthousiasmant et follement romantique.

On se console comme on peut, car avec l'annonce de la fermeture de Broadway jusqu'au moins janvier 2021, le moral n'est évidemment pas au beau fixe.

Un théâtre à Broadway.

97 000 personnes travaillent dans le secteur de Broadway et elles ont été touchées durement par la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Puiser dans ses économies pour manger

Pour l'instant, même s'il vit dans la précarité, Jeremy Kushnier va probablement être capable de traverser la crise. On ne peut pas en dire autant des 97 000 personnes qui travaillent dans le secteur de Broadway. Loin des paillettes et des vedettes, la pandémie a frappé durement ceux qui travaillent dans les coulisses des spectacles.

Joe Cabatit, qui travaille depuis 17 ans comme personnel de salle dans un théâtre de Broadway, en est un bon exemple. Lui qui se faisait un point d'honneur à vivre ce rêve américain en côtoyant les bêtes de scène et en accueillant le public avide de se plonger dans l'univers du divertissement, vit aujourd'hui un véritable cauchemar.

Je l'ai rencontré dans son appartement du quartier Chelsea. Ou plutôt dans un débarras. Car une fois qu'il m'accueille, c'est à peine si la porte d'entrée ne touche pas son lit.

Son logement fait à peu près huit mètres carrés. Pas de cuisinette, juste un petit évier en arrière de la porte. Accoté au mur, un aquarium géant dans lequel vit une grosse tortue d'eau. Le loyer? 1200 $ US...

Aujourd'hui, le chômage qu'il touche permet tout juste de payer le loyer. Le reste, il puise dans ses modestes économies pour pouvoir se payer à manger. Je suis venu ici de l'État de Washington, sur la côte Ouest, pour Broadway, c'est pour ça que je reste ici. C'est un centre de créativité de l'Amérique, maintient-il.

C'était son rêve américain à lui. D'ici quelques semaines, il devra prendre la décision déchirante, celle de retourner vivre avec ses parents de l'autre côté des États-Unis.

Un séisme qui va durer

Sans aucune date de réouverture avant de nombreux mois, Broadway souffre, très loin des projecteurs. Charlotte St-Martin dont la grand-mère était originaire de Québec représente la Broadway League qui regroupe entre autres les propriétaires de salles et les producteurs de spectacles.

Certains des 97 000 employés mis de côté risquent de ne pas revenir, dit-elle. Chaque semaine, on perd 35 millions de dollars juste en termes de vente de billets. Il y a des producteurs qui ont investi 15-30 millions de dollars dans des spectacles qui ne verront jamais le jour. Chaque dollar est perdu.

Une femme assise en entrevue.

Charlotte St-Martin représente la « Broadway League » qui regroupe entre autres les propriétaires de salles et les producteurs de spectacles.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Lacelle

Quand on lui demande si imposer une distanciation physique est possible dans les théâtres, elle répond tout de go que c'est impossible, car le modèle financier ne peut pas fonctionner.

L'espoir fait survivre

Les choses dont on est privé et dont on a le plus besoin dans ces moments difficiles, c'est l'art, soutient Jeremy Kushnier. Or, tout est paralysé jusqu'à nouvel ordre. Malgré tout ce ressac, avec le recul, des artisans de l'industrie du divertissement new-yorkais ne changeraient rien à leur choix pour l'instant.

Si je voulais partir, je n'ai pas besoin d'attendre, mais c'est mon chez-moi, c'est ici que je vis, donc je ne peux pas imaginer partir, explique-t-il. Il reste que les débouchés pour les prochains mois sont plutôt minces.

Pour Joe Cabatit, à qui je rappelle les paroles de la chanson de Sinatra New York, New York, si on peut réussir ici, on peut réussir ailleurs, il réplique oui, mais cela ne veut pas dire tu peux y arriver n'importe où. Un dur réalisme...

Mais comme Broadway vend du rêve, il n'y a rien pour décourager Jeremy Kushnier, qui a déjà hâte à la prochaine réouverture, peu importe quand.

Juste penser à être sur la scène, je n'ose même pas imaginer le feeling. J'ai hâte de retrouver cette connexion pour partager toutes ces histoires. Comme on dit ici, The show must go on, le spectacle doit continuer...

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