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Poutine pour la vie : un vote fait sur mesure pour l’homme fort de la Russie

Selon les résultats préliminaires, les Russes auraient déjà massivement voté en faveur des changements inédits à la Constitution du pays lors d’un référendum qui prend fin mercredi. La nouvelle loi permettra vraisemblablement à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu'en 2036.

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Plan moyen de Vladimir Poutine, de biais, le pouce en l'air.

Le reportage de Tamara Alteresco

Photo : Reuters / Maxim Shemetov

Le petit village de Sevkabel a peu changé depuis qu'Anna Golubev y a grandi dans les années 1970.

Elle revient tous les étés avec son mari et ses petits-enfants pour profiter de la datcha qu'elle a héritée de son père et de la simplicité de la vie à la campagne.

Anna est retraitée, son mari est photographe. Ils vivent plutôt modestement, mais à 60 ans, ils n'imaginent pas vivre ailleurs qu’en Russie, même si l'occasion de la quitter s’est présentée plus d’une fois. 

Mon mari a une maison familiale en Espagne, mais on préfère être ici, dit-elle avant que son mari ne l'interrompe.

J’ai su toute ma vie que je pouvais partir même durant les années soviétiques, mais regardez ici, c’est tellement mieux.

Ramon Gonzales

Mieux que quoi? Mieux que ce qui se passe dans le reste du monde, répond Ramon presque instinctivement en regardant par la fenêtre.

Ils incarnent toute une génération aux valeurs traditionnelles, qui ne peut concevoir la suite sans celui qui gouverne leur pays depuis 20 ans.

Portrait moyen d'un homme et d'une femme assis.

Ramon et Anna dans leur datcha.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Tous les deux parlent de Vladimir Poutine comme d'un dieu qui a sauvé la Russie du pétrin et de l’humiliation post-soviétique. 

C'est un homme, un homme fort, un vrai, et qui tient le pays à bout de bras.

Ramon Gonzales

Ramon et Anna ont voté oui au référendum en cours depuis quelques jours.

Oui à des changements qui, entre autres choses, permettront à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036 s’il le veut. La Constitution actuelle l’aurait obligé à tirer sa révérence dans quatre ans, et ce, pour de bon.

Poutine le mérite et on ne peut pas se permettre le laxisme; tout risque de s’écrouler, regardez ce qui passe en Amérique, c’est un vrai cauchemar!, dit Ramon.

Des valeurs conservatrices enchâssées dans la Constitution 

En vertu de la Constitution révisée, les mandats passés de Vladimir Poutine seront remis à zéro pour qu'il puisse en solliciter deux autres. Parmi les autres changements prévus, on trouve :

  • enchâsser la foi en Dieu comme valeur fondamentale de la nation russe;
  • interdire le mariage aux couples homosexuels;
  • garantir l'indexation des régimes de retraite;
  • élargir les pouvoirs du président pour lui permettre de nommer ou limoger des juges.

Pour encourager les gens à voter, le Kremlin a ajouté des changements sociaux dans sa réforme, dit le commentateur politique Sergey Markov, un proche du Kremlin, dont le discours reflète celui de la télévision d'État.

Plan moyen d'un homme marchant dans la rue.

Le commentateur politique Sergey Markov.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Poutine s'affiche ainsi comme le grand rassembleur du peuple, le père conservateur de la nation et le seul bouclier capable de défendre la Russie des hostilités externes.

Les Russes comprennent très bien qu’il faut changer le président un jour, mais pas tous les cinq ans, peut-être chaque décennie, oui. Mais il est hors de question de changer le commandant en chef alors que nous sommes en guerre.

Sergey Markov, commentateur politique

Selon lui, la décision Vladimir Poutine de quitter ou pas le pouvoir dépendra de l'état des relations de la Russie avec le reste du monde. 

Si les États-Unis et l’Union européenne continuent de mener une guerre hybride à la Russie, Poutine devra rester, soutient l'analyste.

Autrement dit, Poutine partira quand l’Occident cessera d’y rêver, nargue Sergey Markov, le sourire en coin.

Gros plan de Vladimir Poutine en entrevue à la télévision.

Vladimir Poutine en entrevue à la chaîne de télévision Rossiya 1.

Photo : Radio-Canada

Dans une entrevue télévisée, Poutine a même expliqué qu’il lui faut cette option de rester à la tête de la Russie, car désigner son successeur, avance-t-il, serait une menace à la stabilité du pays.

Sinon, je sais exactement ce qui va arriver parce qu’on l'a déjà vu. Tous les yeux seront tournés vers un potentiel successeur, c’est contre-productif. Il faut travailler, pas chercher un remplaçant, a déclaré le président.

Le Kremlin s’est engagé à respecter la volonté du peuple advenant que le non l'emporte au référendum. Mais le risque d’une défaite est quasi impossible, puisque les changements proposés ont déjà été adoptés et le texte modifié de la Constitution est déjà en vente dans plusieurs librairies de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

Un bureau de vote installé dans un gymnase. À l'avant-plan, un drapeau de la Russie et un panier de basketball.

Un bureau de vote dans la région d'Omsk.

Photo : Reuters / Alexey Malgavko

En vertu des sondages préliminaires menés à la sortie des bureaux de vote lundi, 76 % des électeurs auraient voté oui aux changements proposés.

Commencé jeudi dernier, le scrutin a été étalé sur plusieurs jours pour permettre la distanciation physique chez les électeurs, à qui l’État a promis des cadeaux et même la possibilité de gagner des voitures et des appartements.

Nos voix ne comptent pas

Il n’y a aucune raison objective, pas une seule, qui puisse justifier un règne éternel de Vladimir Poutine, affirme de son côté l’auteur et journaliste Dmitry Glukhovsky.

Pour Vladimir Poutine, c’est une question d'orgueil, d'ambition personnelle et de cupidité. Il ne peut simplement pas s’imaginer ailleurs qu'à la tête de la Russie.

Dmitry Glukhovsky

Si Vladimir Poutine a pu bénéficier pendant des années d’un taux d'approbation de plus de 80 %, c’était grâce, entre autres, à la croissance économique qu'a connue le pays, selon lui, mais c'est maintenant du passé. La Russie traverse depuis des années une période d’inertie.

Mais pour la majorité des Russes, la seule façon d'interagir avec l’État c’est d'en éviter tout contact, les gens savent qu'ils n'ont pas le pouvoir d’influencer les décisions. Ils perçoivent les élections et les votes populaires comme un exercice de loyauté pour lesquels il seront récompensés d'une façon ou d’une autre, poursuit M. Glukhovsky.

Selon lui, le plus grand problème de la Russie n’est pas le manque de démocratie, mais plutôt l’absence de droits fondamentaux.

Plan large de deux jeunes femmes sur un pont.

Deux jeunes femmes venues admirer le soleil de minuit sur un pont de Saint-Pétersbourg.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Et c’est aussi ce que pensent la plupart des jeunes que notre équipe a rencontrés sur un des ponts qui entourent le palais impérial de Saint-Pétersbourg, où les foules se massent pour admirer le soleil de minuit qu’offrent les nuits blanches ces jours-ci.

Poutine sera là pour encore deux décennies et c’est néfaste pour notre génération, dit Valeria, 30 ans. La jeune femme explique surtout craindre l'impact sur le système judiciaire du pays. C’est mauvais, très mauvais, dit-elle, les yeux rivés vers le soleil qui commence tranquillement à se fondre dans le golfe de Finlande.

Un pont levant, de soir.

Le célèbre pont du Palais de Saint-Pétersbourg, fenêtre sur l'Occident.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Si Saint-Pétersbourg a été fondée et construite comme fenêtre sur l’Occident, l’Europe pourtant si proche n’a jamais paru si loin pour ces jeunes qui devront vivre avec les nouvelles lois de l’État.

Nous reculons vers les années le plus grosses de l’Union soviétique, dit le restaurateur Alexander Zatulivetrov. Il avait six restaurants avant la pandémie, mais a dû en fermer deux, faute de soutien du gouvernement.

Il dénonce l’insouciance du Kremlin et craint de voir la Russie de plus en plus isolée.

En dix ans on a perdu ce que nous avions acquis à la fin, tous nos rêves et nos aspirations, notre liberté, le peu de démocratie que nous avions... on s’est refermés sur nous-mêmes. Le monde ne nous respecte plus et la Russie fait tout pour ne pas être respectée du reste du monde. C’est le règne de la peur.

Alexander Zatulivetrov, restaurateur

Ramon et Anna voient les choses différemment.

De leur paisible campagne, ils se rappellent tous les deux ce que tout changement radical peut entraîner comme conséquences.

Nous avons vécu le soviétisme, nous avons connu la Perestroïka, lance Anna. On en a vu des présidents de notre vécu. Brejnev, Gorbachev, Eltsine, ajoute son mari, et pour vous dire franchement, ils étaient une honte pour notre pays.

De toute façon, il n’y a pas d'alternative à l’horizon! Quant à moi, c’est déjà un miracle que Vladimir Poutine soit notre président, que Dieu le bénisse.

Ramon Gonzales

Le Canada accusé d'ingérence

Dans une vidéo publiée sur sa page Facebook samedi, la nouvelle ambassadrice du Canada en Russie s’est portée à la défense des droits de la communauté LGBT du Canada et de celle de Russie.

Dans son message livré en anglais mais sous-titré en russe, Alison LeClaire explique notamment que la pandémie de COVID-19 s’est avérée difficile pour des membres de cette communauté, des jeunes surtout, qui demeurent marginalisés, au Canada comme ailleurs, en raison de leur orientation sexuelle.

En Russie, cette situation est accentuée avec une augmentation de la violence et de l'intimidation de la part des communautés et des autorités locales. Les propositions de changements à la Constitution, si elles sont adoptées, risquent de restreindre une fois de plus leurs droits.

Alison Leclaire, ambassadrice du Canada en Russie

Le message a été mal reçu par les partisans de Vladimir Poutine.

Lors de la très populaire émission 60 minutes de la chaîne Rossiya One, la vidéo de l'ambassadrice jouait en boucle lundi, après quoi l’animateur l'a accusée de s'ingérer dans les affaires internes de la Russie. 

L’ambassadrice du Canada nous accuse de priver les homosexuels de leurs droits et, en plus, elle porte le blâme sur les changements constitutionnels, a-t-il dit avant de laisser la parole à des députés de Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, qui ont aussi dénoncé le geste de Mme Leclaire.

Cette femme devrait au minimum être rappelée à l’ordre par le ministère des Affaires étrangères du Canada et réprimandée pour ingérence politique. C’est inacceptable!, a déclaré de son côté Igor Korotchenko, éditeur en chef du journal National Defence, bien branché sur le Kremlin.

Au moment de la publication de ce texte, le ministère des Affaires étrangères du Canada n’avait pas réagi à ces accusations.

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