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Le patrimoine industriel du Nord de l'Ontario, un joyau incompris?

Le château d'eau de la scierie de Dubreuilville

La scierie de Dubreuilville, dans ses beaux jours, employait plus de 400 personnes. Emblématique de la ville, elle est maintenant la propriété d'un retraité québécois, qui démantèle certains bâtiments et vend les équipements à prix réduit.

Photo : Rock Michaud

Arrivées à la fin de leur vie utile, les infrastructures industrielles, coûteuses à entretenir, sont souvent démantelées. Mais des résidents du Nord de l’Ontario et des experts se questionnent : leur valeur patrimoniale devrait-elle être mieux reconnue dans la région?

Pendant très très longtemps, quand on pensait au patrimoine, on pensait à nos belles églises, à nos presbytères. On ne voyait pas du tout le patrimoine industriel comme étant un témoin du passé, explique Michel Prévost, ancien archiviste en chef de l'Université d'Ottawa.

Et encore aujourd’hui, la protection de l’histoire industrielle du Nord demeure un défi de taille, selon lui.

On dit souvent… pourquoi protéger ça, c’est pas beau! Mais la beauté, c’est subjectif.

Michel Prévost, ancien archiviste en chef de l'Université d'Ottawa
Vue spectaculaire de la super cheminée de la minière Vale à Sudbury.

La cheminée qui appartient à la minière Vale s'élève à 381 mètres d'altitude. Il s'agit de la seconde plus grande cheminée d'usine au monde.

Photo : Radio-Canada / Drone Malone

La super cheminée de Sudbury, par exemple, a été construite pour disperser les gaz sulfuriques et autres sous-produits en 1970. Plus haute que la tour Eiffel, elle est devenue un symbole de la région.

Quand on arrive de Toronto et qu’on commence à voir la superbe cheminée, on sait qu’on arrive à Sudbury, on sait qu’on arrive à la maison, raconte Jean Dennie, qui réside dans la ville du Nickel.

Mais la géante a été récemment remplacée par deux petites cheminées plus performantes. Conséquemment, elle sera démantelée prochainement, à l’image de plusieurs autres infrastructures industrielles du Nord ayant accompli leur fonction.

La compétition est grande

Les parents de Marlène Bélanger sont arrivés à Hearst, sur la route 11, à sa naissance. Mes parents sont venus à Hearst pour faire de l’argent, pas pour rénover des buildings. [...] On est des villes de passage, soutient-elle.

Mais moi je suis née ici, et j’aime la région. Je trouve ça dommage qu’on n’ait plus rien, laisse-t-elle tomber.

Si Marlène Bélanger reconnaît que les municipalités du Nord n’ont pas l’âge d'autres villes européennes, elle affirme que, lorsqu’il est question de patrimoine, il faut bien commencer quelque part .

Pour y arriver, ce sont des équipes de bénévoles qui doivent se démener auprès des élus et de la population, soutient-elle, et souvent, sans obtenir gain de cause. Elle garde d’ailleurs un souvenir amer de la démolition de l’ancienne gare de Hearst en 1992, au milieu de la nuit, après avoir longuement milité pour la conserver.

Souvent, les gens me disent : c’est juste du bois! Pourquoi tu t'énerves avec ça? On va en rebâtir, quelque chose de beau.

Marlène Bélanger, résidente de Hearst
L'ancien brûleur de la compagnie Selin.

L'ancien brûleur de la compagnie Selin, à Hearst, est l'un des symboles de l'industrie forestière de la région. On y brûlait les déchets de bois et l'écorce. Depuis sa fermeture il y a plusieurs décennies, il est essentiellement laissé à l'abandon.

Photo : Radio-Canada / Francis Bouchard

Il faut dire que les bâtiments qui font le patrimoine de la région ont beaucoup de compétition : les grands espaces.

Comment on "compétitionne" avec cette vastitude, avec cet horizon qui n’a pas de montagnes?, demande Marie Label, historienne à l'Université de Hearst.

Elle estime que dans ces conditions, la population et les politiciens ont tendance à s’intéresser davantage aux sports et aux loisirs. Les gens ne se rendent pas toujours compte que si l’on veut exister pour demain, il faut être capable de s’ancrer, de s’enraciner, dit la professeure.

C’est comme si on rêve que les choses qui sont-là vont y rester d’elles-mêmes. Comme ce grand ciel, ces grandes rivières.

Marie Lebel, historienne à l'Université de Hearst
Coucher de soleil sur les eaux du lac Huron sur la Péninsule-Huron dans le Nord de l'Ontario.

Coucher de soleil sur les eaux du lac Huron sur la Péninsule-Huron dans le Nord de l'Ontario.

Photo : Radio-Canada / Miriane Demers-Lemay

De cendre et de suie

Marie Lebel évoque le rude passé de la colonisation du Nord de l’Ontario, et en particulier les Canadiens français qui ont migré pour travailler dans les industries minières et forestières prometteuses de la région.

C’est une histoire jeune… et c’est une histoire très dure. Peut-être qu’on ne voulait pas maintenir le souvenir d’une période difficile.

Marie Lebel, historienne à l'Université de Hearst
Marie Lebel au cimetière de Hearst.

Marie Lebel est également membre fondatrice de l'Écomusée de Hearst

Photo : Radio-Canada / Frédéric Projean

Cela pourrait notamment expliquer pourquoi plusieurs symboles de l’histoire de la région sont tombés sous la pelle des démolisseurs au fil des ans, estime l’historienne, prudente.

Ou parce qu’on mesure notre héritage à l’ombre des "grandes cultures", laisse-t-elle tomber. Alors qu’à mon avis, ça ne se mesure pas comme ça.

Donald Dennie a dédié une partie de sa carrière à l’étude du patrimoine ouvrier. Il a notamment écrit le livre Une histoire sociale du Grand Sudbury, qui raconte la vie des travailleurs et des travailleuses ayant marqué la région.

Je pense aux travailleurs et travailleuses qui ont bâti le Nord de l’Ontario. Je crois qu’il est important de conserver les édifices qu’ils ont contribué à construire au cours des années

Donald Dennie, ancien professeur de sociologie de l’Université Laurentienne
Le Mine Mill vue de la rue.

L'édifice du Mine Mill abrite maintenant la salle de spectacle l'Asylum et Hiawatha's, le premier restaurant de cuisine autochtone à Sudbury.

Photo : Google Maps

M. Dennie fait notamment référence aux bâtiments industriels et syndicaux, qui rappellent le développement de la communauté.

Il donne l’exemple de l’ancien édifice du Mine Mill sur la rue Regent, à Sudbury. Ça a été le premier syndicat à avoir négocié une entente collective avec l’ancienne Inco, dit-il, la minière ayant notamment construit la super cheminée, avant d’être achetée par Vale.

Le sociologue estime que les gens du Nord prennent progressivement conscience de la valeur de leur patrimoine.

Il faut que les édifices des quartiers aient vécu, si je puis dire. Il faut que les gens aient circulé dans les bâtiments. Que des familles y aient prospéré, ou non, dit-il. Ça prend quelques générations avant de pouvoir développer une conscience patrimoniale.

S’approprier son héritage

Lorsque Audrey de Bruyne est arrivée à Thunder Bay, elle s’attendait à apercevoir le lac Supérieur de la ville.

Je pensais que ça allait être joli. Mais en fait, non, quand on est au bord du lac Supérieur, on est envahi par les silos à grain, dit-elle.

Ce n’est qu’après les avoir visitées à l’occasion de la Semaine du patrimoine, un événement provincial visant à faire connaître aux collectivités leurs ressources patrimoniales, qu’elle a compris leur histoire, et, par le fait même, commencé à apprécier les silos.

Wow, enfin, on me laissait entrer dans des espaces que je côtoie au quotidien, auxquels je ne porte pas forcément attention

Audrey de Bruyne, résidente de Thunder Bay
Un navire accosté près d'un silo à céréales.

Le Port de Thunder Bay possède la plus grande capacité d’entreposage de grains en Amérique du Nord.

Photo : Radio-Canada / Port de Thunder Bay

Ainsi, conserver le patrimoine industriel ne suffit pas, selon Audrey de Bruyne - il faut également le démocratiser, l’expliquer.

Ça permet de s’approprier une histoire qui appartient à tous, qu’on soit au Canada depuis des générations, ou qu’on soit une immigrante de première génération comme moi, soutient Mme de Bruyne, qui est née en France. Selon elle, mettre en valeur le patrimoine d'un lieu permet de rassembler une communauté.

Michel Prévost abonde dans le même sens. Si on ne parle jamais de patrimoine industriel, qu’on ne raconte pas son histoire… On ne peut pas blâmer les gens de ne pas s’y intéresser, affirme-t-il.

M. Prévost est historien. Il soutient que des visites guidées et des panneaux d’information, par exemple, sont des solutions simples et efficaces pour sensibiliser les gens à un patrimoine qui leur est parfois inconnu.

Il s’agit d’une démarche importante, selon lui, car les bâtiments industriels peuvent être parfois difficiles à apprécier sans contexte. Ils sont souvent bruts, rudes, parfois hideux.

Passer le flambeau

Le patrimoine industriel, c’est un défi qui est immense, rappelle M. Prévost. On se retrouve avec de très très grands bâtiments. Souvent, dans leurs dernières années d’activité, on les a laissés aller.

Il s’agit souvent de bâtiments dispendieux à restaurer, auquel il est difficile d'offrir une seconde vie rentable.

Il ne faut pas être puriste! C’est pas parce que c’était une usine que ça doit demeurer une usine. Si c’est fermé, pourquoi ne pas avoir une nouvelle vocation?

Michel Prévost, ancien archiviste en chef de l'Université d'Ottawa

C'est un conseil qu’Alex Gagnon, jeune entrepreneur de Timmins, semble l’avoir pris au pied de la lettre.

Il souhaite transformer le chevalement de la mine Hollinger, qui n’est plus en service depuis 1968, en une attraction haute en adrénaline.

Quelqu'un descend en rappel dans un vieux bâtiment.

Alex Gagnon souhaite notamment que l'on puisse descendre en rappel dans le chevalement de la mine.

Photo :  courtoisie / Alex Gagnon

Si le projet obtient les autorisations nécessaires, la tour de 60 mètres pourrait devenir la première via ferrata, ou voie de fer, sur bâtiment en Amérique du Nord. Autrement dit, un parcours d’aventure à même la paroi de l’édifice.

Le lieu est idéal, parce que ça représente Timmins. Les mines, c’est la fondation du Nord et de notre région.

Au moment d’écrire ces lignes, le projet est encore en développement.

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