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Déboulonner ou non nos statues, un faux dilemme?

Plusieurs solutions existent pour aborder cet enjeu qui divise, mais elles passent par un dialogue public.

Une statue, tête en bas, en retenue par des cordes par des manifestants. Ils s'apprêtent à la jeter dans une rivière.

Des manifestants ont jeté la statue d'Edward Colston dans la rivière Avon, à Bristol, au Royaume-Uni.

Photo : The Associated Press / Ben Birchall

Mathieu Gobeil

Dans la foulée de la mort de l’Afro-Américain George Floyd et des manifestations antiracisme survenues un peu partout, de nombreuses statues se sont fait vandaliser. Au cours des dernières semaines, Christophe Colomb, Winston Churchill, John A. Macdonald et bien d’autres ont été pris pour cible. Leurs statues se font maculer de peinture, décapiter ou bien enlever de leur socle. Certains leur reprochent leurs positions racistes, d’autres leurs liens avec l’esclavage. Comment faire sens de ce phénomène et y voir plus clair?

La fièvre mémorielle du siècle dernier

La statuaire existe depuis l’aube des civilisations, mais elle a connu un âge d’or à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Elle n’a jamais cessé de susciter la controverse, rappelle Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke.

Le 19e siècle, c’est la période de création des États-nations que l'on connaît aujourd'hui. La nation, c’est une communauté imaginée, qui repose sur des lieux de mémoire. Elle a besoin d'un panthéon. Et c'est la raison pour laquelle on voit apparaître, au 19e siècle, au 20e siècle, toutes sortes de monuments, de bronze, de granit, qui participent de la construction des panthéons nécessaires à l'invention des États-nations modernes en Europe, aux États-Unis ou au Canada, rappelle le spécialiste de l’histoire des Caraïbes et du sud des États-Unis.

À cette époque, les monuments sont souvent le fruit d'une association de bienfaiteurs bourgeois qui vont contribuer financièrement à leur édification. Le tout suppose la caution des représentants de l'État, poursuit-il.

Mais plus qu’un lieu de mémoire, la statue est avant tout un lieu de pouvoir, et donc, inévitablement, un objet de contestation, selon Jean-Pierre Le Glaunec. D’ailleurs, rappelle-t-il, de nombreuses statues ont été détruites ou remplacées, en raison de guerres, de révoltes, de changements de régime au fil du temps. On peut penser à la Révolution française, qui s’est attaquée aux symboles de la monarchie, ou encore à la chute des régimes communistes qui a entraîné la mise au rancart des statues de Lénine et de Marx.

La statue est le fait d’une autorité – mais pas nécessairement le gouvernement – qui tient à montrer sa présence dans l'espace public, affirme quant à lui Martin Pâquet, professeur d’histoire à l’Université Laval. Elle va donc tenter de rassembler les individus, les citoyens, autour d’un symbole d'autorité. Mais, ce symbole-là, il ne fait pas toujours consensus. Donc, dès les origines, bien des citoyens se sont opposés à mettre des statues. Et ils s'opposent parfois de manière assez virulente.

On voit le monument en haut de la place Jacques-Cartier, dans le Vieux-Montréal.

En 1893, de jeunes Canadiens français de bonne famille projettent de détruire la colonne Nelson dans le Vieux-Montréal, qui avait été érigée au début du siècle par des particuliers pour rendre hommage à l’amiral et héros national britannique. Le projet est éventé, mais le monument, symbole de l’impérialisme, continuera de susciter la controverse pendant des décennies. Aujourd’hui, à Londres, des citoyens réclament le déboulonnage de la statue d’Horatio Nelson, à Trafalgar Square, mais en raison de la position du personnage sur l’esclavage.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

L’opposition à tel monument ou telle statue est donc le reflet des luttes et des débats en cours dans la société du moment.

La statue a une dimension qui est très actuelle, très contemporaine. On ne parle pas d'histoire ici, on parle de mémoire. Et la nuance est importante : la mémoire, c'est un sentiment d'appartenance qui est au présent, alors que l'histoire, c'est la connaissance du passé et la compréhension du passé, indique Martin Pâquet.

Les enjeux entourant une statue peuvent ainsi changer très rapidement, selon le contexte.

Un exemple : à Québec, en 1997, on a installé une statue de Charles de Gaulle devant l'hôtel Le Concorde, juste à l'entrée des plaines d'Abraham. Dès le début, plusieurs militants fédéralistes s’y opposaient. On s'en est pris à la statue, on l'a maculée de peinture, ainsi de suite. C'était une façon de refuser la forme d'autorité qui était représentée par Charles de Gaulle, relate Martin Pâquet.

Mais après un certain temps, ces gestes de réaction là ont cessé, parce que le Parti québécois a perdu le pouvoir, le mouvement souverainiste avait du plomb dans l'aile, et donc on ne voyait plus l'intérêt de s'attaquer à cette statue. Donc, vous savez, l'autorité, c'est quelque chose qui n'est pas permanent, nécessairement. Elle a toujours besoin de gestes pour s'affirmer. Et quand l'affirmation ne suffit plus, très souvent, c'est à ce moment qu'on la conteste ou encore qu'on l'oublie.

Sombrer dans l’oubli est d’ailleurs le sort de la plupart des statues qui peuplent nos espaces publics, s’accordent à dire les deux historiens.

On est des sociétés en perte de mémoire. Et donc on se rattache, peut-être, de manière assez aveugle, à des symboles du passé dont on ne connaît jamais l'histoire. Car généralement, on ne connaît pas l'histoire des statues que l'on voit chaque jour, remarque M. Le Glaunec.

Comment expliquer les réactions de part et d’autre?

Il est évident que juger et condamner les personnages historiques à l’aune des valeurs du XXIe siècle est problématique. Mais il n’en reste pas moins que les attaques contre des monuments sont le reflet de luttes et de phénomènes sociaux qu’on ne peut ignorer.

En fait, pour moi, c'est l'expression d'une volonté de groupes historiquement minorisés d'avoir une voix au chapitre en remettant en question la présence de certaines statues, poursuit Jean-Pierre Le Glaunec.

Faut-il forcément colorer Churchill et le décapiter? Je n'en suis pas certain. Mais sur le moment, je pense que les passions et les émotions politiques, sociales, les émotions manifestantes, sont nécessaires et prennent la forme, organisée ou non, qu'elles doivent prendre.

Une statue décapitée est aussi utile sur le plan pédagogique qu'une statue avec sa tête.

Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d'histoire à l'Université de Sherbrooke
Un monument en l'honneur de Winston Churchill sur lequel on peut lire : « Churchill était un raciste ».

La statue de l'ex-premier ministre britannique Winston Churchill n'a pas échappé à la colère des manifestants antiracisme à Londres.

Photo : afp via getty images / ISABEL INFANTES

Mais ce que je retiens de tout ce qui se passe actuellement, c'est qu'on a un besoin d'histoire énorme. Je ne dis pas ça pour défendre ma profession! Mais qu'est-ce que le racisme? Comment faire sens de Churchill, de ses contradictions? Pourquoi toutes ses contradictions sont aussi importantes que son racisme? Voilà les questions importantes à poser, selon M. Le Glaunec.

D'une certaine manière, il y a un risque de s'attaquer aux monuments. C'est le risque que le dialogue qu'on aimerait avoir n'ait pas lieu. Car la polarisation sera tellement extrême que le monument va devenir le point d'accroche. À court terme, ça peut être utile, ça va visibiliser des groupes minorisés, mais à moyen et long terme, politiquement, je ne suis pas certain que ça va permettre de repenser les structures de pouvoir et d'infériorisation dont souffrent encore les femmes, les populations afro-descendantes, les populations autochtones, par exemple, dit l’historien.

Il revient à la société civile d’effectuer ces réflexions et de définir collectivement l'aménagement et les représentations que l'on souhaite dans l’espace public, selon lui.

Un reflet du présent

Pour Martin Pâquet, les fortes réactions que l’on observe parfois lorsque des statues sont vandalisées tiennent davantage au fait d’être bousculé dans son quotidien qu’à un véritable souci pour l’histoire.

La plupart du temps, ceux qui s'opposent [à ces gestes] préfèrent garder les symboles tels qu'ils sont actuellement, parce que ce sont des symboles qui confortent leur quotidien, résume l’historien.

Un monument couvert de graffitis et de peinture.

« Plus on en apprend sur John A. Macdonald, plus c'est controversé, et plus la controverse a un écho dans l'espace public, remarque Martin Pâquet. Les critiques qu'on faisait contre Macdonald il y a 50 ans, c'était essentiellement du nationalisme canadien-français, qui allait devenir québécois. Maintenant, ce sont les Autochtones et les descendants de Chinois qui vont contester son image. Donc, on va se retrouver dans une situation dans laquelle la statue va rester constamment, dans l'espace public, un objet de discorde. »

Photo : Radio-Canada / Simon-Marc Charron

Très souvent, on ne s'intéresse pas au personnage, mais on s'intéresse à la place de la statue dans le quotidien. Et donc, quand on attaque ou on macule, par exemple, John A. Macdonald à la place du Canada, à Montréal, les gens qui sont autour disent : "ça a l'air malpropre, c'est mon ordre, ma routine quotidienne qui est remise en cause".

La statue assure une certaine permanence, un ordre dans un monde contemporain qu'on tient à garder.

Martin Pâquet, professeur d'histoire à l'Université Laval

Ce n'est pas le passé qui les interpelle. Parce que s'ils se souciaient du passé, ils seraient intéressés à préserver le patrimoine, les vieilles maisons, une église, ainsi de suite, croit Martin Pâquet.

En fait, c'est le présent qui est l'enjeu. Et cette statue-là fait partie de leur présent, elle est un repère dans le présent en tant que tel. Oui, ils vont invoquer le passé en disant, "on ne touche pas à ça, c'est du passé, nos ancêtres ont fait ça, etc". Mais la plupart du temps, c'est bien plus pour des raisons actuelles. C'est parce qu'on ne tient pas à avoir du désordre dans nos rues, c'est parce qu'on ne tient pas à ce que l'autorité actuelle soit contestée.

Des êtres complexes

Par ailleurs, tout personnage historique possède une part d’ombre, présente une complexité qui ne se réduit pas à l’image que projette une statue, ou encore aux idées véhiculées par tel ou tel groupe. Un personnage sans tache qui fait l’unanimité n’existe tout simplement pas.

À Québec, il y a une statue du Mahatma Gandhi, offerte par la République de l'Inde, donne comme exemple Martin Pâquet. Elle représente vraiment le message que l'Inde veut donner au monde, jusqu'à ce qu'on apprenne que Gandhi, lorsqu'il était en Afrique du Sud [dans ses jeunes années], avait eu des propos racistes sur les Noirs. Donc, à ce moment-là, le symbole devient moins important. Mais malgré cela, on n'a pas encore maculé cette statue de Gandhi!

Jean-Pierre Le Glaunec cite le cas de la statue du leader de la révolution haïtienne Toussaint Louverture, située à Montréal dans le parc du même nom.

On voit le buste de Toussaint Louverture, devant le parc du même nom.

Le buste de Toussaint Louverture, à Montréal.

Photo : Ville de Montréal/Dominique Dennery

Ce buste-là, il a une histoire. Et on ne la voit pas cette histoire. Parce que malgré tout, Toussaint Louverture n’est pas du tout un personnage "blanc", dans le sens pur. Contradictoire, il était opposé à l'esclavage, mais il n'était pas opposé au travail forcé et à la continuation du système plantationnaire en Haïti. Mais il est quand même là. Donc il faut ça, il faut accepter de faire de l'histoire, de faire l'anthropologie de ces monuments-là, de penser la question monumentale.

En fait, le monument, c'est comme un iceberg, c'est la face visible d'une histoire qui est enfouie sous la surface.

Jean-Pierre Le Glaunec, professeur d'histoire à l'Université de Sherbrooke

L’ajout de plaques explicatives détaillées qui contextualisent l’oeuvre et le personnage représenté peut être une solution dans plusieurs cas. On peut penser aussi à l’ajout de nouvelles figures pour complexifier le récit, ou encore au déplacement d'une statue qui sème la discorde. On peut également avoir recours aux institutions muséales pour préserver une oeuvre controversée tout en faisant un travail pédagogique. Mais cela doit être décidé au cas par cas, croit Martin Pâquet : il n’y a pas de solution miracle pour réduire les polémiques.

Pour ce qui est de la France, le pays a entamé une réflexion il y a près de 20 ans, avec l’instauration de la Journée des mémoires de la traite, de l’esclavage et de l’abolition, le 10 mai, rappelle Jean-Pierre Le Glaunec. Des lieux de mémoire se sont développés pour raconter ces pans de l’histoire si importants, mais si peu connus.

« On voit apparaître, en Martinique, en Guadeloupe, à la Guyane, des statues alternatives, et notamment des statues d'esclaves fugitifs. Donc, il y a toute une réflexion, vraiment, sur la place de la race, de la racialisation des rapports sociaux, de l'esclavage, qui est entamée. À Nantes, en France, il y a un grand mémorial sur l'histoire de l'esclavage qui est un magnifique monument. »

On voit l'intérieur du mémorial, constitué d'une longue allée sous une structure de béton et de pierre, où sont présentées des informations sur de grands panneaux illuminés.

Le mémorial de l'abolition de l'esclavage, à Nantes, en France.

Photo : Reuters / Stephane Mahe

Il s’agit pour Jean-Pierre Le Glaunec d’exemples inspirants, notamment pour le Québec, où ce travail de réflexion et de débat reste encore à faire, selon lui, dans les forums publics, dans les médias, et par l’entremise du système d'éducation, notamment.

Martin Pâquet souligne pour sa part la présence, à Québec, de lieux de mémoire évoquant le souvenir de personnes ou de groupes qui ont vécu une tragédie ou souffert dans un lieu en particulier.

J’habite non loin de la Cité Verte, un ensemble de condos et de petits commerces qui se sont développés autour de l’ancien orphelinat Saint-Vincent-de-Paul. On a décidé de commémorer, justement, les enfants qui sont passés là. Il y a une grande plaque où on peut lire le nom des enfants. Donc c'est une façon de dire, regardez, à cet endroit-là, c’était un orphelinat à l'origine. C’est un lieu triste, les enfants s’y retrouvaient malgré eux.

Martin Pâquet cite aussi le cas du mémorial aux Irlandais, à Grosse-Île, où plusieurs sont morts du typhus lors de leur quarantaine forcée au milieu du 19e siècle.

On voit en gros plan une partie du mémorial aux Irlandais, à Grosse-Île, où on peut lire le nom de ceux qui y ont perdu la vie.

Le mémorial érigé à la mémoire des personnes qui ont perdu la vie à Grosse-Île.

Photo : Radio-Canada / Catherine François

Ça se fait avec beaucoup de dignité. Il s’agit non seulement ressortir de nouveaux personnages, mais surtout de restituer une dignité humaine qui n'était plus là ou qu'on avait tendance à oublier. C'est beaucoup plus consensuel, et ça, peu importe les individus qui sont impliqués dans la société.

On essaie de faire comprendre qu'à tel endroit il s'est passé quelque chose d'important pour les êtres humains qui y ont vécu. Donc, c'est une façon de restituer leur dignité à travers le temps.

Martin Pâquet, professeur d'histoire à l'Université Laval

En plus de rendre accessible la connaissance du passé, il reste nécessaire de repenser les rapports sociaux et les structures de pouvoir dans notre société, selon Jean-Pierre Le Glaunec. Statufier ne remplacera pas l'effort historique que nous devons mener.

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