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Des enseignants précipitent leur départ à la retraite

Pour plusieurs, la pandémie de COVID-19 est la goutte qui a fait déborder le vase.

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Une classe vide, les chaises levées sur les bureaux.

Le reportage de Marie-Pier Mercier

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

« Je veux partir avant d’être trop aigri », lance Gilles Boisvert. Après 33 ans de service, l’enseignant du primaire prend sa retraite deux ans plus tôt que prévu. Rien de surprenant aux yeux des syndicats et d’une chercheuse qui ont vu le phénomène des retraites anticipées s’accentuer chez les enseignants avec la pandémie de COVID-19.

Si ce n’est pas la COVID qui a poussé M. Gilles vers la retraite, les conditions spéciales du retour en classe de mai dernier, en pleine pandémie, l’ont conforté dans sa décision.

À 57 ans, il a perdu la flamme. Au cours de sa carrière, il a enseigné de la 2e à la 6e année dans différentes écoles. Il ne se voyait pas faire deux ans, ni même un an de plus.

C'est vrai que je n’aurai pas la pleine pension, mais, si je manque d'argent, je peux aller faire autre chose.

Gilles Boisvert
Un homme assis sur une chaise devant le fleuve.

Gilles Boisvert prend sa retraite de l'enseignement après 33 ans de service.

Photo : Radio-Canada

Pourtant, c’est avec nostalgie et le sourire aux lèvres qu’il se remémore les différents projets organisés avec ses élèves pendant plusieurs années.

Je faisais des échanges avec mes élèves en 6e année. On allait à Vancouver, à Terre-Neuve. J'avais des petites compagnies à l'intérieur de ma classe pour ramasser de l'argent pour notre voyage, se souvient Gilles Boisvert.

Mais les réformes, les compressions, les négociations difficiles, l’intégration des élèves en difficulté et le manque de ressources pour ces élèves ont laissé des traces.

Devant un système de plus en plus compliqué, Gilles Boisvert s’est tourné vers un enseignement plus traditionnel pour finalement réaliser, après quelques années, que ce virage l’avait plutôt dénaturé.

La clientèle a changé aussi. Ce n’est plus la clientèle de 1987 où le parent était de notre côté. On a connu l'épisode des enfants rois. Et là, on connaît l'épisode des parents valets, le parent au service de l'enfant.

Gilles Boisvert

Gilles Boisvert dit avoir l’impression qu’au cours des 10 dernières années, la confiance et la reconnaissance envers les enseignants se sont effritées. Il s’inquiète pour ses collègues, mais aussi pour les élèves.

Avant, la plupart des élèves étaient dans la moyenne. Maintenant, on a encore quelques forts, on a un petit peu de moyens, mais on en a de plus en plus dans le troisième tiers qui sont en difficulté , relate-t-il.

Loin d’être un cas isolé

Des enseignants qui partent à la retraite deux ans, trois ans ou même quatre ans plus tôt que prévu : le phénomène est récent et peu documenté pour l’instant, mais bien réel, selon Nancy Goyette, professeure-chercheuse au Département des sciences de l'éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

La professeure Goyette, qui s’intéresse au bien-être des enseignants, estime que ses recherches en cours pourraient d’ailleurs faire ressortir certaines données liées à ce phénomène.

Elle dit réaliser que ce phénomène existait déjà, mais que la pandémie l'a mis en exergue.

Ce n’est pas surprenant, sachant qu'avant la pandémie, il y avait plusieurs enseignants qui n'étaient pas dans une santé mentale optimale.

Nancy Goyette, professeure-chercheuse en sciences de l'éducation à l'UQTR
Nancy Goyette, professeure-chercheuse en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Nancy Goyette, professeure-chercheuse en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Photo : Radio-Canada

Mme Goyette affirme que dans le cadre de ses recherches, quelques enseignants lui ont rapporté que certains collègues avaient décidé de prendre leur retraite plus rapidement que prévu puisque le défi engendré par la pandémie en ce qui concerne leur tâche quotidienne était trop grand.

Dans un contexte de pénurie d’enseignants, la situation est préoccupante, selon Nancy Goyette.

Ça ouvre la porte à des enseignants non qualifiés dans les écoles parce qu'on n'a pas le choix. Pas parce que les directions d'école prennent n'importe qui, mais quand il n'y a plus personne sur les listes, ça amène des gens qui n'ont pas nécessairement leur formation complétée en éducation ou même pas de formation pour être enseignant , déplore-t-elle.

Rentrée 2020-2021 difficile?

La prochaine rentrée scolaire pourrait d’ailleurs être difficile, selon la présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la CSQ, Josée Scalabrini.

Dans quelques semaines, on va commencer à reparler de cette pénurie-là, et je peux vous dire qu’on va pouvoir ajouter ces enseignants qui pouvaient encore faire de belles années et qui ont décidé de quitter à cause des conditions et de l'insécurité face à laquelle on se trouvait pour l'année 2020-2021 , prédit-elle.

Mme Scalabrini savait que de nombreux enseignants songeaient à devancer leur retraite depuis quelques années, mais au cours des dernières semaines, elle en a vu plusieurs passer à l’action.

Autour de nous, si on est dans le milieu de l'enseignement, on connaît tous des gens qui quittent et qui auraient pu faire encore deux ou trois ans.

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, affiliée à la CSQ
Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement, affiliée à la CSQ

Josée Scalabrini, présidente de la Fédération des syndicats de l'enseignement, affiliée à la CSQ

Photo : Radio-Canada

Je connais personnellement des gens qui avaient décidé d'attendre après la négociation ou qui s'étaient donné un an ou deux ans pour prendre la décision. Mais dès le mois de mai, ils ont pris la décision qu'ils partaient à la retraite malgré les pénalités que ça amenait, raconte-t-elle.

La Fédération des centres de services scolaires du Québec (FCSSQ) affirme qu’elle ne dispose pas de données nationales concernant les départs à la retraite de manière anticipée.

Toutefois, les échos que nous avons du réseau ne sont pas à l’effet que ce serait une problématique importante ou en hausse présentement , précise par courriel la porte-parole, Caroline Lemieux.

Je ne sais pas si c'est parce qu'il faut attendre des statistiques pour le ressentir, mais j'ai hâte que les chiffres sortent, réplique Mme Scalabrini. Et les statistiques, on aura beaucoup de difficulté à les avoir, parce que tout le monde sait que le jour où je décide de prendre ma retraite, je n'ai aucune obligation d'écrire pourquoi je décide de partir.

Bien avant la COVID-19, la FSE-CSQ dit avoir interpellé à plusieurs reprises le cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, au sujet de son inquiétude de perdre des joueurs .

Fraîchement retraité, Gilles Boisvert quitte l’enseignement avec le sentiment du devoir accompli malgré tout, mais il estime que des changements majeurs sont essentiels dans le monde de l'éducation pour éviter que d’autres fassent comme lui et quittent la profession plus tôt que prévu.

Je pense que faire confiance aux enseignants, ça leur donnerait des ailes. Ils pourraient virer la Terre à l'envers. Mais c'est une question de confiance, de respect, une question de se sentir professionnel , conclut-il.

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