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« On a toujours été là » : la contribution des Noirs et des Autochtones au combat LGBTQ

Des militants sont allongés sur le sol autour d'une grosse pancarte sur laquelle on peut lire : les vies des Noirs trans comptent

Le 1er juillet 2016, des militants de Black Lives Matter Toronto ont organisé un sit-in dans les rues Yonge et College pendant le défilé de la Fierté des transsexuels et transgenres, pour demander que les Noirs soient davantage représentés lors des événements de la Fierté.

Photo : La Presse canadienne / Eduardo Lima

Les communautés noires et autochtones ont été au premier plan dans l'histoire des mouvements des droits LGBTQ, mais leur voix a longtemps été écartée des événements de la Fierté. Avec les manifestations antiracistes qui se déroulent partout dans le monde, 2020 sera-t-elle l'année du changement?

Nous devons reconnaître la contribution des Noirs et des Autochtones au mouvement de libération queer au Canada.

Syrus Marcus Ware, activiste de Black Lives Matter Toronto

C'est un mois de la Fierté particulier cette année à Toronto, en raison des festivités en ligne pour cause de pandémie, mais aussi des manifestations Black Lives Matter qui résonnent particulièrement au sein de la communauté LGBTQ.

L'activiste et membre du mouvement Black Lives Matter Toronto Syrus Marcus Ware rappelle que l'activisme des personnes noires homosexuelles et transgenres a été crucial dans la lutte pour les droits LGBTQ.

Syrus Marcus Ware dans un parc.

Syrus Marcus Ware est un activiste et l'un des leaders du mouvement Black Lives Matter Toronto.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Descentes dans les saunas gais en 1981

Pour comprendre l'histoire des droits des homosexuels à Toronto, il faut remonter aux années 70. Après les émeutes de Stonewall à New York en 1969, quelques événements, comme des pique-niques, sont organisés dans la Ville Reine pour fêter la Fierté gaie. Le mouvement se met en place, mais demeure discret.

C'est le 5 février 1981 qui marque un moment décisif pour la communauté LGBTQ de Toronto.

Des manifestants marchent coude à coude avec des pancartes.

Photo d'archives de CBC - des milliers de Torontois se dirigent vers Queen's Park le 6 février 1981 pour dénoncer les descentes policières dans les saunas.

Photo : Radio-Canada

Ce jour-là, près de 300 hommes sont arrêtés durant une intervention policière, appelée opération Savon, dans quatre saunas du centre-ville. Ils sont accusés d'avoir fréquenté une maison de débauche.

La majorité de ces hommes seront finalement innocentés, mais leurs noms sont divulgués dans la presse.

L'homosexualité a beau avoir été décriminalisée depuis 1969 par le gouvernement Trudeau, les membres de la communauté font encore l'objet de discriminations et de harcèlement policier.

Le lendemain de ces raids policiers, quelque 3000 Torontois sortent dans les rues pour se rendre au poste de police puis à Queen's Park afin de dénoncer le comportement haineux des policiers envers la communauté homosexuelle.

Une personne coiffée d'une perruque et vêtue d'une robe est menottée et escortée par deux policiers.

Le bar Stonewall Inn, qui était une propriété de la mafia, était reconnu pour accueillir les personnes les plus marginalisées de la communauté LGBTQ+, dont les transgenres.

Photo : YouTube / CBS

Comme les émeutes de Stonewall 12 ans auparavant, ces manifestations sont marquées par la présence de personnes de couleur, rappelle Syrus Marcus Ware.

Des personnes queer, trans, deux esprits ont frappé à la porte de Queen's Park pour exiger que justice soit rendue. Et c'était un Autochtone bispirituel qui était en tête de cortège et a couru en haut des marches de l'Assemblée législative, dit-il.

Si les États-Unis ont eu Marsha P. Johnson, une femme transgenre noire, l’une des principales militantes de Stonewall, Syrus rappelle que le Canada aussi a ses figures de proue du militantisme queer noir.

Couverture du magazine The Body Politic

The Body Politic est une revue homosexuelle canadienne anglophone, parue entre 1971 et 1987. Il y aura des descentes policières dans les locaux de la rédaction après les descentes dans les saunas en 1981. Le journal aborde les aspirations politiques et les combats de la communauté homosexuelle des années 1970 et 1980.

Photo : Radio-Canada

Nous avons les activistes noirs Douglas Steward, Courtnay McFarlane et Angela Robertson, l'artiste autochtone Raven Davis, et bien d'autres qui ont passé les dernières décennies à se battre pour la reconnaissance des droits LGBTQ, indique-t-il.

Manque de reconnaissance

La professeure en études de genre à l’Université de Toronto Beverly Bain explique que les membres de la communauté queer noire ont été militants dès les années 70. Il ne faut pas oublier qu'il y a eu des esclaves non seulement autochtones, mais aussi noirs au Canada, et que leur présence n'est pas récente au pays. Ils sont là depuis le début, souligne-t-elle.

Si vous regardez dans tous les documents et archives qui abordent les descentes dans les saunas en 1981 et les autres événements de la communauté gaie, vous ne trouverez pas de référence à la présence des trans, homosexuels et queer noirs. Pourtant, ils étaient très présents, soutenant la lutte pour les droits LGBTQ.

Beverly Bain, professeure en études de genre à l'Université de Toronto
Beverly Bain

Beverly Bain est professeure en études de genre à l’Université de Toronto.

Photo : Photo remise par Beverly Bain

Ce qui explique cette absence, dit-elle, c'est le racisme qui existe depuis la nuit des temps, même au sein de la communauté LGBTQ.

La nation s'est consolidée en tant que nation blanche, et donc, les personnes bisexuelles, lesbiennes, homosexuelles, transgenres ont été identifiées comme des corps blancs, pas des corps noirs, raconte-t-elle.

Selon la professeure, ce manque de représentation des Noirs et Autochtones dans la communauté LGBTQ fait en sorte qu'il y a toujours eu cette idée selon laquelle une personne issue d'une minorité visible ne peut pas faire partie d'une minorité sexuelle.

On a supposé et assumé que les Noirs et les personnes racialisées n'étaient pas queer, seulement hétérosexuelles; mais nous pouvons être noirs et nous pouvons être homosexuels et nous pouvons être trans. C'est vivre dans l'intersectionnalité, précise-t-elle.

Du racisme au sein de la communauté

Si les communautés noires et autochtones ont longtemps été écartées des défilés de la Fierté, c'est parce qu'il existe encore un problème de racisme systémique profondément enraciné et une suprématie blanche au sein des communautés queer et trans à Toronto, selon Syrus Marcus Ware.

Même son de cloche du côté de Justin Khan, directeur du Département de l'intérêt public et des initiatives juridiques du centre communautaire 519 dans le Village gai de Toronto.

Lorsque nous pensons à la représentation de la communauté queer, il y a encore de nombreuses organisations qui sont dirigées par des Blancs. Il est important de diversifier le leadership de ces organismes, pense-t-il.

Une femme parle dans un mégaphone au milieu de manifestants lors du défilé de la Fierté.

Des membres du mouvement Black Lives Matter Toronto marchent au défilé de la Fierté à Toronto le 3 juillet 2016.

Photo : Radio-Canada

En 2016, le mouvement Black Lives Matter a interrompu le défilé de la Fierté de Toronto pendant près d'une demi-heure et fait un sit-in pour revendiquer plusieurs réformes, notamment que la communauté noire soit mieux représentée dans l'événement.

Black Lives Matter souhaite ainsi confronter les associations qui organisent la Fierté à son histoire d'exclusion raciale, au fil des années.

Le groupe dit avoir reçu des dizaines de courriels haineux après cette intervention.

Quand on a arrêté la marche, on n'a pas eu d'applaudissements, ni beaucoup d'écoute. On m'a lancé des bouteilles d'eau, se souvient le militant.

Ce n'est que l'année suivante, en 2017, qu'il dit avoir senti plus d'ouverture.

L'humeur de la foule avait changé. Je pense que les gens étaient beaucoup plus conscients du racisme anti-Noirs. Ils ont été plus réceptifs et nous ont encouragés, dit-il.

Des membres du groupe Black Lives Matter font un sit-in.

Des membres du groupe Black Lives Matter avaient forcé l'interruption du défilé de la Fierté en 2016.

Photo : La Presse canadienne / Mark Blinch

Le racisme, c'est quelque chose d'omniprésent; on en parle depuis des décennies, de cette discrimination, il y a des organisations noires qui en parlent. La question n'est plus : que se passe-t-il, mais : que faisons-nous pour améliorer les choses?

Syrus Marcus Ware, activiste Black Lives Matter Toronto

Selon lui, les changements ont commencé à se voir au cours des quatre dernières années, mais il reste encore du travail à faire.

2020, année du changement?

Cette année, le mois de juin est lourd de sens : c'est le mois de la Fierté, mais aussi celui du Juneteenth qui commémore l'abolition de l'esclavage aux États-Unis, dans un contexte marqué par les manifestations antiracistes.

Je pense que des voix se sont rassemblées, et il y a maintenant des conversations qui ont lieu pour aller de l'avant, notamment en ce qui a trait au racisme systémique au sein des institutions, considère Justin Khan.

Justin Khan.

Justin Khan, directeur du Département de l'intérêt public et des initiatives juridiques du centre communautaire 519 à Toronto.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Pour la première fois, les voix des personnes noires et autochtones sont au premier plan de la conversation.

Justin Khan, centre communautaire 519

Selon lui, il est d'autant plus important de continuer à représenter davantage toutes les diversités au sein de la communauté, que certains sont doublement discriminés.

Nous ne pouvons pas laisser cet élan mourir et nous devons travailler dur pour faire entendre ces voix et soulever des conversations sur nos institutions, comme la police, dit-il.

Un homme tient une pancarte sur laquelle on peut lire : « Defund the police » devant un policier.

Des centaines de Torontois sont venus manifester devant le quartier général de la police de Toronto le 19 juin pour réclamer que le système policier soit moins financé.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Syrus Marcus Ware, lui, veut se montrer confiant en l'avenir.

Le militantisme se répand dans le monde entier. Je suis fondamentalement un optimiste. C'est une lutte en ce moment, et nous allons gagner. J'ai espoir, conclut-il.

Cette année, la Fierté de Toronto propose une programmation virtuelle comprenant des événements en ligne spécifiques pour la communauté queer du mouvement des personnes noires, autochtones et de couleur (BIPOC).

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