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La contention chimique : un outil contre la COVID-19, mais à quel prix?

L'utilisation d'anxiolytiques pour calmer des patients agités dans les CHSLD soulève de nombreuses questions.

Une infirmière injecte un médicament par intraveineuse.

La contention chimique consiste à administrer des anxiolytiques à des patients agités ou en errance pour les calmer ou les empêcher de quitter leur chambre, notamment lors des mesures de confinement exigées par l'épidémie de coronavirus.

Photo : Associated Press / Tony Dejak

L’histoire se déroule dans un hôpital montréalais. Mais elle s’est aussi produite dans plusieurs établissements de santé, et en particulier dans les CHSLD.

Mon beau-père était hospitalisé et son médecin a décidé de lui donner de la morphine parce qu’il était agité et voulait sortir de sa chambre, raconte Emma Sargsyan.

L’homme d’origine arménienne âgé de 70 ans, qui ne parle ni français ni anglais, avait contracté la COVID-19 lors de son séjour dans ce même établissement.

On était en communication par cellulaire avec mon beau-père, qui nous a dit qu’il n’avait pas de douleur. Nous avons demandé au médecin pourquoi il lui avait prescrit de la morphine. Il nous a répondu : "votre beau-père n’était pas calme et voulait enlever son masque à oxygène".

Isolé dans la section rouge réservée aux cas de COVID, le patient est décédé cinq jours plus tard.

Dans sa réponse écrite, le CIUSSS Nord-de-l’Île-de-Montréal, qui gère l’établissement de santé, indique que : [...] les opiacés comme la morphine sont utilisés pour soulager la douleur ou la détresse respiratoire et non pas en cas d’agitation du patient.

Des organismes qui défendent les droits des familles et des patients ont aussi été témoins de cette pratique de contention chimique qui en principe consiste à isoler la personne afin qu’elle ne s’inflige pas des blessures à elle-même ou à autrui.

Le moyen retenu par les centres d’hébergement pour contrer l’errance, c’était de maintenir les résidents dans leur chambre pour éviter qu’ils sortent et contaminent ou soient contaminés par d’autres résidents, dit Nouha Ben Gaied, directrice recherche, développement et qualité des services à la Fédération québécoise des Sociétés Alzheimer.

Malheureusement, les équipes de soins ont dû revenir aux antipsychotiques et aux benzodiazépines, alors que ce sont des médicaments totalement inappropriés, voire même dangereux pour les patients qui ne souffrent pas de maladie mentale.

Nouha Ben Gaied, directrice recherche, développement et qualité des services à la Fédération québécoise des Sociétés Alzheimer

Le reportage de Danny Braun a été diffusé le 25 juin au cours de l'émission Le 15-18, sur les ondes d’ICI Première.

La controverse à propos de la contention tant chimique que physique ne date pas d’hier.

En 2016, l’Association canadienne de protection médicale – un organisme médico-légal pour les médecins – a indiqué, lors d’analyse de plaintes, que : […] dans certains cas, les personnes âgées souffrant d’agitation ont reçu des médicaments que les experts ont jugés non conformes aux normes de pratique pour des gens de cet âge. Ils ont critiqué le choix des médicaments, le dosage ou les deux.

J’ai constaté qu’on avait le doigt rapide sur la gâchette et qu’on avait trop tendance à recourir à de la médication qui est très forte et qui a d’importants effets secondaires, dit Me Patrick Martin-Ménard, avocat en droit de la santé.

C’est une pratique qui doit être très encadrée et inscrite au dossier médical. J’ai constaté de nombreuses irrégularités. Le personnel va dire qu’ils étaient débordés, qu’ils n’ont pas les ressources pour maintenir les résidents dans leur chambre. Ce n’est pas une excuse pour faire l’usage abusif de la contention.

Des dizaines de pilules par jour

Médicaments sur l'étalage d'un pharmacien.

Dans les CHSLD, les patients prennent en moyenne onze médicaments par jour, plus trois autres au besoin, selon Linda Vaillant, directrice de l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec.

Photo : Getty Images / Darwin Brandis

En 2017, les autorités gouvernementales et les chefs de direction de tous les établissements de santé et de services sociaux du Québec qui prodiguent des soins de longue durée ont lancé un projet pour réduire ou cesser l’utilisation inappropriée d’antipsychotiques dans les CHSLD.

Les premières phases du projet OPUS-AP (Optimiser les pratiques, les usages, les soins et les services – Antipsychotiques) ont porté fruit.

Plus de la moitié des 220 résidents participants ont cessé d’utiliser les médicaments antipsychotiques, et 19 % les benzodiazépines habituellement prescrites pour diminuer l’anxiété et favoriser le sommeil. C’était avant la COVID.

Ces médicaments ont un effet négatif sur l’état d’éveil des personnes âgées. Dans les CHSLD, les patients prennent en moyenne onze médicaments par jour, plus trois autres au besoin, dit Linda Vaillant, directrice de l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec.

Imaginez, s’il y a une pénurie de préposés aux bénéficiaires, qu’il manque d’infirmières, il n’y a certainement pas de pharmacien pour contrôler ce qui s’administre dans les CHSLD.

Linda Vaillant, directrice de l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec

Devant le manque flagrant de personnel en établissements de santé pour s’occuper des résidents, la gestion des médicaments a connu des lacunes majeures pendant la COVID.

C’était comme une zone de guerre. Dans certains centres, il a fallu parfois reprendre les carnets de commandes à zéro à cause de la confusion au niveau de la gestion des médicaments, explique la pharmacienne communautaire Sonia Boutin qui dessert une trentaine de résidences pour personnes âgées dans la région de Montréal, dont trois CHSLD.

Le bilan des Forces armées canadiennes déposé en mai dernier sur leur intervention dans 25 CHSLD au Québec a aussi souligné le chaos qui, dans bien des cas, régnait dans la gestion de l'inventaire des équipements médicaux et des médicaments.

Dans un des CHSLD, les FAC ont même constaté qu’une livraison de narcotiques semblait avoir disparu et que l'approvisionnement au sein des unités de soins était difficile.

Pénurie de médicaments

Plusieurs médicaments sont administrés en fin de vie pour calmer la douleur ou l’anxiété des patients qui sentent venir la fin. Les narcotiques et les anxiolytiques jouent un rôle important pour améliorer leur confort tant physique que psychologique.

On a eu une pénurie de médicaments comme les opiacés et les anxiolytiques qui sont administrés en fin de vie. Les commandes ont explosé et ont été multipliées par cinq au point où on a dû s’approvisionner auprès des hôpitaux.

Sonia Boutin, pharmacienne communautaire

Difficile de départager la quantité de médicaments administrés en fin de vie de ceux donnés à des fins de contention pour calmer les patients anxieux et les maintenir dans leur chambre.

Il n’existe pas de système centralisé d’administration des médicaments au Québec. La gestion est effectuée par chaque établissement de santé de manière quantitative et non qualitative.

Bref, on sait combien de pilules ont été distribuées, mais pas spécifiquement les raisons pour lesquelles elles ont été administrées.

Une note de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS) publiée au début juin indique que, pendant la pandémie, plusieurs mesures doivent être mises en place afin d’améliorer la gestion des sédatifs et analgésiques […]. De l’avis des experts, les patients seraient en général trop sédationnés […]. Les médecins ne sont pas nécessairement au courant de l’importance de la pénurie actuelle ou potentielle.

Une personne portant un masque se tient près d'une fenêtre ouverte à l'intérieur d'un établissement.

Une personne portant un masque se tient près d'une fenêtre ouverte à l'intérieur d'un CHSLD

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Où sont les proches aidants?

Le confinement des établissements de santé qui a exclu les familles et les proches aidants a aussi contribué à créer un angle mort quant aux conditions de vie des résidents et des patients. Il n’y avait plus d’observateur externe pour rendre compte de la qualité des soins administrés et de l’état des personnes en centre d’hébergement.

Nous avons réclamé depuis le tout début que les proches soient réintégrés en passant des tests et en se protégeant. On m’a répondu, au ministère de la Santé, que les proches étaient trop dangereux. On s’est aperçu un peu tard de la grave erreur commise, déplore Paul Brunet président du Conseil de la protection des malades.

Emma Sargsyan, qui a perdu son beau-père à cause de la COVID, n’en veut pas en particulier au médecin ou à l’hôpital qui l'a traité, mais déplore les lacunes du système de la santé pendant la pandémie.

C’est comme si la situation a obligé le personnel soignant à prendre des décisions que, normalement, il n’aurait pas prises. La faute est dans la gestion globale de la crise plus que dans la responsabilité d’un médecin ou d’un établissement en particulier.

Emma Sargsyan

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