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L’abolition du racisme systémique passe par une solidarité mondiale, dit Angela Davis

Elle a les cheveux bouclés et des boucles d'oreilles rondes.

Angela Davis à son arrivée au gala de présentation du film sur sa vie, Free Angela and All Political Prisoners, au Festival international du film de Toronto en 2012.

Photo : Reuters / Mark Blinch

Figure emblématique des Black Panthers, Angela Davis trouve espoir dans les mouvements de protestation qu'a suscités le meurtre de George Floyd à Minneapolis. Selon elle, ces mouvements sont au cœur de la lutte pour la démocratie, notamment aux États-Unis, où Donald Trump sollicitera un deuxième mandat le 3 novembre prochain. De la Californie, elle livre ici sa pensée dans une entrevue accordée à Azeb Wolde-Giorghis au Téléjournal.

En 1970, Angela Davis figurait sur la liste des 10 personnes les plus recherchées par le FBI, la police fédérale américaine. Elle était accusée de meurtre, d'enlèvement et de conspiration. Des armes enregistrées à son nom avaient été utilisées lors d'une prise d'otages à laquelle elle n'assistait pas, mais qui s'était soldée par la mort de quatre personnes.

Après 16 mois d'incarcération et un procès très médiatisé, Angela Davis avait été acquittée de toutes les accusations qui pesaient contre elle.

Née le 26 janvier 1944 à Birmingham, en Alabama, Angela Davis a fait partie du mouvement Black Panther Party for Self-Defense (BPP), qui a repris la lutte pour les droits des Noirs entamée par Martin Luther King, Rosa Parks et d'autres.

Angela Davis a aussi été membre du Parti communiste américain.

Défenseure des droits de la personne, professeure retraitée de l'Université de la Californie à Santa Cruz et auteure de plusieurs ouvrages, Mme Davis affirme que, bien que l'esclavage ait été aboli, ses effets se font sentir encore aujourd'hui.

Quel regard portez-vous sur le mouvement qui a été déclenché après la mort de George Floyd?

Angela Davis  C'est la première fois que nous avons vu une telle réponse, immédiate, à un tel meurtre raciste presque partout dans le monde et c'est bien sûr à cause de la nouvelle technologie de communication. Nous avons tous collectivement regardé les dernières minutes de la vie de George Floyd,

Mais une telle réponse était possible, précisément à cause du fait que la brutalité raciste existe aussi en Europe, au Brésil, et aussi au Canada. C'est un problème mondial. Et je crois que nous devons développer une solidarité mondiale qui peut, peut-être, créer la base d'un espoir de changement.

Avec tous ces mouvements sur la planète, on commence à parler d'arrêter le financement des services de police, par exemple, à Minneapolis. Est-ce un début de changement selon vous?

A.D. – C'est un début de changement, mais bien sûr ça dépend de ce que nous ferons dans les mois et les années à venir.

Dans les cinquante dernières années, il y a eu la fin de l'apartheid et, également, l'élection d'un premier président afro-américain aux États-Unis. On sentait que le racisme était quelque chose du passé, et là, en 2020, arrive la mort terrible de George Floyd. S'était-on reposés sur nos lauriers? Est-ce un réveil brutal?

A.D. – Le discours populaire, c'était que le racisme était déjà éliminé. Bien sûr que l'élection de Barack Obama a servi d'exemple de la fausse idée qu'il n'y avait plus de racisme. Mais je crois que cette conception du racisme elle-même était fausse. Le racisme est beaucoup plus que des attitudes individuelles. L'adjectif raciste était utilisé, et continue d'être utilisé, pour décrire des individus, des personnes individuelles.

Le racisme n'est pas seulement ancré dans les attitudes. Le racisme est structurel, il est systémique. Il est institutionnel. Et les meurtres, par la police, de George Floyd, Breonna Taylor, Richard Brooks, et le meurtre, par des milices racistes, d'Ahmaud Arbery, ont été le réveil, je crois, quant au racisme structurel.

Je crois que maintenant, dans la société aux États-Unis, on est en train de reconnaître ce que veut dire le racisme systémique, structurel.

Avez-vous espoir que ça puisse changer?

A.D. – Oui. J'ai espoir, mais [ça ne se fera] pas en un instant.

Il est absolument extraordinaire que les manifestations continuent ici en Amérique du Nord, mais aussi en Europe, et en Amérique du Sud pour changer les institutions. Nous aurions besoin de beaucoup plus que les réformes. Les prisons et les services de police ont été perpétuellement réformés. Et après ces réformes, ces institutions sont devenues plus violentes, plus racistes, plus permanentes.

C'est la raison pour laquelle je pense que les jeunes activistes demandent l'abolition des prisons. Ils disent qu'il faut démonter la police, c'est-à-dire qu'il faut créer de nouvelles institutions. [Prôner] l'éducation, pas l'incarcération. La santé, surtout la santé mentale, le travail, le logement... Abolir, c'est recréer la société, imaginer un nouvel ordre au-delà du capitalisme racial, du capitalisme global.

Donald Trump et Barack Obama se serrent la main.

Archives : Donald Trump et Barack Obama lors de la cérémonie d'investiture du nouveau président américain, le 20 janvier 2017.

Photo : Reuters / Carlos Barria

Vous avez été activiste et l'êtes encore, féministe, vous faites partie de cette génération qui a lutté pour les droits de la personne. Comment expliquer l'élection de Donald Trump après celle de Barack Obama?

A.D. – Hum... Alors... Je n'aime pas prononcer le nom de l'homme qui est président des États-Unis [rires]. C'est pourquoi j'hésite. Mais je crois qu'il y a des gens blancs aux États-Unis qui ne comprennent pas que leurs problèmes, économiques surtout, sont liés aux problèmes du racisme. Et, alors, quand quelqu'un comme le président dit à ceux qui souffrent vraiment : vous souffrez à cause des immigrants du Mexique, à cause des Noirs, à cause de l'action affirmative [affirmative action]... C'est la démagogie qui a créé et consolidé le racisme, aujourd'hui aux États-Unis.

Mais ça semble fonctionner pour Donald Trump; des gens écoutent son discours. Vous avez des élections dans quatre mois aux États-Unis, est-ce que c'est important que les gens votent? Comment voyez-vous le candidat démocrate, Joe Biden?

A.D. – Il faut voter. Il faut que le président qui est aujourd'hui à la Maison-Blanche s'en aille. Je crois que Joe Biden n'est pas le meilleur candidat. [...] Je ne veux pas parler du Parti démocrate parce qu'il y a des problèmes dans le Parti démocrate aussi.

Je ne crois pas qu'il faille voter pour le candidat qui sauve le monde et qui sauve les États-Unis, mais il faut voter pour nous-mêmes. Pour créer un espace et un mouvement plus grand. Et je crois que c'est ce que nous allons faire au mois de novembre.

Et ce changement ne passe pas nécessairement par le politique?

A.D. – Je ne crois pas que la politique électorale soit le meilleur espace pour exprimer une politique radicale. Je crois que les organisations, Black Lives Matter, les jeunes, les manifestations, c'est ça qui va changer le monde.

Il y a eu beaucoup de manifestations ces années passées, qu'est-ce qui fait que cette fois-ci il y aura vraiment des changements?

A.D. – Ce qui est important, quand on regarde le mouvement noir, les mouvements contre le racisme, pour la justice [...], ces mouvements sont vraiment au cœur de la lutte pour la démocratie.

Quand on dit Black Lives Matter, le sens de cette phrase, c'est : quand la vie des Noirs comptera partout dans le monde, alors à ce moment-là, toutes les vies humaines compteront. C'est une demande radicale pour la démocratie et c'est la première fois dans notre histoire que beaucoup de personnes reconnaissent cette relation. C'est une demande radicale pour la démocratie contre le racisme, contre le sexisme, contre l'homophobie, la transphobie, la discrimination économique et, pour beaucoup d'entre nous, contre le capitalisme. Et surtout pour la santé de la planète.

C'est la raison pour laquelle tout le monde, partout, regarde ce mouvement comme [étant] l'espoir de tous.

Angela Davis, voici une déclaration que vous aviez faite en 1972. Nous sommes en 2020 et on a l'impression qu'on est face au même problème.

Le problème majeur auquel les gens du pays tout entier sont confrontés, c'est le problème du racisme contre les Noirs, contre les personnes de couleur, les Asiatiques et les peuples autochtones qui ont toujours été les premières victimes de l'oppression et de la répression dans ce pays.

Angela Davis

A.D. – Oui, c'est le même problème, mais je crois que l'énergie de la jeunesse, les leçons que nous avons apprises pendant les mouvements, ça, ce n'est pas la même chose. Nous sommes sur un terrain qui est tout à fait nouveau, nous avons un vocabulaire qui est nouveau. C'est pourquoi je crois que maintenant, c'est le temps pour un espoir réel.

Qu'est-ce que vous ressentez en réentendant cet extrait?

A.D. – Je dis que oui, c'est vrai, pour les gens noirs, les Latinos, les Autochtones, les gens dont les ancêtres sont asiatiques, les problèmes continuent d'exister. Mais je crois que nous reconnaissons que ces problèmes [...] ne vont pas disparaître simplement à cause de changements individuels. Nous avons besoin de changements systémiques, institutionnels.

Un homme porte un t-shirt sur lequel on peut lire « Black Lives Matter ».

Le nom de George Floyd est écrit sur le pare-brise alors que John Coy porte un t-shirt sur lequel on peut lire « Black Lives Matter » et se tient debout à travers son toit ouvrant, le poing en l'air, 16e rue nord-ouest, rebaptisée « Black Lives Matter Plaza » près de la Maison-Blanche, le 19 juin 2020, à Washington.

Photo : Associated Press / Andrew Harnik

En sommes-nous rendus à un point de rupture aux États-Unis, selon vous?

A.D. – Oui, nous sommes à un point de rupture, c'est la première fois que nous avons achevé un consensus qui est beaucoup plus radical que par le passé.

On a parlé de la police, y a-t-il d'autres éléments selon vous dans le système qu'il faudrait changer?

A.D. – Absolument! Les prisons; le concept préconisant leur abolition vient des activistes et des chercheurs qui regardent le système carcéral. Et l'éducation : elle doit être gratuite et ne doit pas être un produit, une marchandise. Et les institutions de santé! Toutes les institutions sont racistes et doivent être transformées.

W. E. B. De Bois [sociologue et défenseur des droits civiques américain] a dit des problèmes d'après l'esclavage que l'abolition, ce n'était pas seulement la destruction d'une institution raciste, mais plus important, c'est la reconstruction, la réorganisation de la société pour que ceux qui ont été esclaves puissent y être intégrés. Ce que nous aurions dû faire il y a 150 ans, nous devons le faire maintenant.

Croyez-vous que les choses se sont améliorées pour les Afro-Américains?

A.D. – Des changements ont été faits, et je crois que c'est bien.

Mais, fondamentalement, rien n'a changé. Les institutions parlent de diversité et, bien sûr, il y a plus de gens qui représentent des communautés racialisées dans les institutions économiques, dans les universités. Mais les institutions elles-mêmes n'ont pas changé. Et c'est une contradiction. Si vous intégrez quelqu'un qui a été marginalisé par le passé par une institution et que l'institution reste la même que lorsqu'il y avait cette marginalisation, alors ça n'a fondamentalement rien changé.

Donc, c'est le temps maintenant de commencer à changer les institutions.

Ces changements s'effectueront-ils grâce à la pression populaire?

A.D. – Je crois! J'espère.

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