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chronique

Fête nationale : la musique fait fi de la distanciation

Les deux artistes sont debout sur scène.

La soirée était animée par Ariane Moffatt et Pierre Lapointe.

Photo : Fournie par la production / Yan Turcotte

Lorsque nos descendants et descendantes dresseront en 2100 la liste des spectacles de la fête nationale les plus curieux du siècle, il est fort possible que celui de 2020 trône au sommet sous l’appellation : la Saint-Jean de la pandémie.

Tout, ou presque, était du jamais-vu mardi : un spectacle vivant présenté dans un amphithéâtre couvert – mais extérieur – pour un public massé à l’intérieur. Des segments préenregistrés, une diffusion simultanée sur les quatre réseaux de télévision francophones et sur diverses plateformes numériques, ainsi qu’un concept de distanciation physique sur scène pour l’une des plus spectaculaires brochettes de vedettes de la musique jamais réunies pour l’occasion.

Plus de 40 chanteuses et chanteurs, musiciennes et musiciens, choristes, blancs, noirs et autochtones, certains issus de la diversité, trois orchestres symphoniques (Orchestre symphonique de Montréal, Orchestre métropolitain, Orchestre symphonique de l’Estuaire), une troupe de danse (District 5) et un artiste de cirque (Cirque Éloize). Presque tous réunis à l’amphithéâtre Cogeco de Trois-Rivières pour Tout le Québec à l’unisson.

Pour une fois, le qualificatif historique n’était pas galvaudé.

Cela dit, regarder un spectacle de la Saint-Jean à la télévision n’est pas rarissime en soi. Depuis des décennies, on peut voir au petit écran les spectacles de la fête nationale présentés au parc Maisonneuve ou à la place des Festivals, à Montréal, et sur les plaines d’Abraham, à Québec.

En revanche, jamais n’avait-on vu l’un de ces spectacles… sans foule. C’est peut-être pour cette raison que la soirée a commencé avec des images de célébrations d’antan sous la gouverne de l’Orchestre métropolitain.

Des artistes sur une scène sans public dans la salle.

Le spectacle a été préenregistré sans public, puis diffusé à la télé, en raison des mesures de distanciation physique imposées durant la pandémie.

Photo : Fournie par la production / Yan Turcotte

Malgré le vide, on ressent une grande force, a lancé Ariane Moffatt, d’entrée de jeu, dans l’amphithéâtre Cogeco illuminé par des ampoules.

La solidarité, c’est le ciment d’un peuple, a renchéri Pierre Lapointe. On sent votre chaleur.

C’était d’ailleurs ma grande appréhension de la soirée. Sans la présence de la foule, la magie allait-elle opérer? Quand tu as vécu certaines soirées de la Saint-Jean des années 1970, 1980 et 1990 presque englouti par les foules, tu te dis que ce soir, ça ne sera pas pareil, sans les milliers de visages réjouis d’hommes, de femmes et d’enfants.

Nous avons vu nos artistes se défoncer, mais sans apercevoir des marées humaines faisant tournoyer des drapeaux si haut qu’on a l’impression qu’ils touchent le ciel. Vous savez, ce moment où – même devant sa télé – on dit wow! tellement c’est impressionnant?

Nous avons entendu des chansons festives ou touchantes, mais sans jamais saluer les premières notes avec des clameurs tonitruantes et boucler l’interprétation avec des ovations monstres.

Nous avons eu droit au cœur des interprètes, mais pas à la sueur du peuple. Nous avons eu droit à l’énergie des artistes, mais sans l’effervescence de la foule. Cet élément crucial qui se veut l’interaction entre les vedettes et leur public n'y était pas. Ce phénomène d’action-réaction que l’on mesure dans les grands moments collectifs de partage où l’électricité se fait sentir jusque dans votre colonne vertébrale. Quoique sur cet aspect, Ariane Moffatt et Pierre Lapointe n’ont cessé de s’adresser directement à la caméra, donc à nous.

Grandiose et magique

Et pourtant… la magie a opéré. En dépit de l’absence de la foule que les artistes ne pouvaient compenser, les artisanes et artisans du spectacle ont été imaginatifs, inspirés et osés au possible, au point de transformer la diffusion de l’événement en une version gonflée aux stéroïdes d’un épisode d'En direct de l’univers. Par moments, c’était grandiose.

Une fusion de Je danse dans la ma tête (Maire-Mai, tête rasée) et des Larmes de métal (Pierre Lapointe)? Eh oui. Un zoom de plus de 70 personnes durant Bobépine avec Roch Voisine et sa barbe blanche de confinement? Certainement! Et on a même mêlé slam (Louis-Jean Cormier et David Goudreault), piano classique (Alexandra Stréliski) et violons pour Les poings ouverts.

Quelle bonne idée, également, de filmer Fouki en train d’interpréter Ciel sur le toit de l’amphithéâtre. Superbe prise de vue et utilisation optimale de l’espace. Sous le toit, dans les allées et sur les nombreux podiums, les artistes et les danseuses – avec leurs masques aux couleurs du drapeau du Québec – maintenaient la distanciation physique. Le docteur Arruda sera content.

On a eu droit à une version du Blues de la métropole avec Michel Rivard, Marie-Michèle Desrosiers (voix superbe), Ariane et Pierre à Trois-Rivières, ainsi que Corneille, Mara Tremblay, Marie-Pierre Arthur et Martha Wainwright à distance. Presque un exploit technique en soi, reproduit pour Humana avec Lara Fabian et un chœur.

La production de Sylvain Parent-Bédard et la réalisation menée de main de maître par Jean-François Blais ont su varier les ambiances et diversifier les genres. Duos mélancoliques entre Pierre Lapointe et Hubert Lenoir, moments dynamiques avec Les Trois Accords (Corinne) – je me suis levé pour danser dans mon salon – et instants touchants : le segment hommage aux enfants avec Lili (Vincent Vallières, Les sœurs Boulay) et Complot d’enfants (Louis-Jean Cormier), ponctué d’un clin d’œil de Félix Leclerc.

Chacune à sa manière, Ariane Moffatt, Marie-Mai et Cœur de pirate ont marqué les deux dernières décennies de la chanson québécoise. Avec le concours de Fouki, elles ont interprété trois chansons de leur cru (Crier tout bas, Danger, Exister) et leurs sourires étaient contagieux au point de crever l’écran.

Les trois femmes chantent sur scène.

Marie-Mai, Cœur de pirate et Ariane Moffatt ont interprété plusieurs chansons ensemble.

Photo : Fournie par la production / Yan Turcotte

On a profité de l’occasion pour souligner l’apport des peuples autochtones et leur rapport à l’eau et aux rivières avec l’autrice Christine Beaulieu. Pour sa part, Elisapie a interprété Moi, Elsie avec Pierre Lapointe, puis Ariane Moffatt s'est jointe au duo pour chanter Arnaq.

Comme dans tout party de Saint-Jean, il a fallu sortir l’alcool, et le jeune Émile Bilodeau semblait plus dans son élément – musical, du moins – que Pierre Lapointe durant le segment des chansons à boire. Oui, Pierre a escamoté le tabarnark du classique de Plume, Rideau. Il va se le faire reprocher jusqu’à la fin de ses jours…

Moment hautement symbolique et parfaitement réussi que l’interprétation avec ferveur et passion de classiques du terroir québécois d’Yvon Deschamps (Aimons-nous), de Robert Charlebois (Les ailes d’un ange), des Colocs (La rue principale) et de Jean-Pierre Ferland (Quand on aime on a toujours 20 ans) par Mélissa Bédard, Gregory Charles, Corneille et Barnev Valsaint.

Dommage que Jean Leloup n’ait pas daigné venir jouer de la guitare, mais Vincent Vallières, Émile Bilodeau, Patrice Michaud, Roch Voisine et Paul Piché se sont distingués. Pouvait-on penser à une fête nationale sans Y’a pas grand-chose dans le ciel à soir?

Diane Dufresne pour interpréter Mais vivre? Bien sûr. Mais avec lequel des trois orchestres? Cette question… Les trois, pardi! Crescendo collectif magnifique et retour en apesanteur avec le piano délicat d’Alexandra Stréliski.

En entrevue il y a quelques jours, Luce Dufault avait dit que certaines des chansons que l’on connaissait bien n’avaient plus la même signification dans le contexte de la pandémie. Ce fut assurément le cas en début de soirée avec Au commencement du monde (Fred Pellerin, Richard Séguin) et Repartir à zéro, mais aussi quand Dufault s’est éclatée avec C’est le début d’un temps nouveau, popularisée par Renée Claude.

Jim Corcoran a d’ailleurs souligné le départ de cette dernière, ainsi que ceux d’Andrée Lachapelle, Monique Mercure et Michelle Rossignol. Et Isabelle Boulay a renvoyé l’ascenseur à Corcoran avec une belle version de Perdus dans le même décor.

Ça prenait donc le roi Richard – et tous les autres – pour conclure avec Quand on ne saura plus chanter. Il fallait voir Séguin, au centre, avec ses camarades et collègues ici et là dans l’amphithéâtre, sous des angles de caméra qu’on ne voit pas quand tout le monde est entassé sur une même scène.

Au fil d’arrivée, tout ce qui aurait pu être un inconvénient a su être contourné par la production pour que les chansons, leur puissance d’évocation, leurs instrumentations superbes et l’émotion qu’elles véhiculent fassent voler en éclats toute distanciation.

On ne pouvait être 2 X 2 rassemblés ensemble, mais au fond, nous étions peut-être 2 millions X 2 millions à regarder les mêmes images. Dieu qu’on avait besoin d’une soirée de musique comme celle-là tant les spectacles nous manquent.

Finalement, qui sait? Peut-être qu’en 2100, nos descendants et descendantes qualifieront tout simplement cet événement de meilleur spectacle de la fête nationale du siècle.

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