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Des Libano-Canadiens inquiets de la crise qui frappe leur pays d'origine

De nombreux Libanais au Canada se sentent impuissants alors que le niveau de vie de leurs proches au Liban diminue.

Une femme crie devant une rangée de militaires casqués, armés de matraques et protégés par des boucliers.

Une jeune Libanaise exprime sa colère devant une rangée de militaires déployés près du Parlement libanais.

Photo : Getty Images / Sam Tarling

Les membres de la communauté libanaise de Toronto s’inquiètent du sort de leur famille restée au pays, alors que le Liban s'enfonce dans une profonde crise économique.

Les ressortissants ont de la difficulté à faire parvenir de l’argent à leur famille parce que les banques libanaises limitent le montant que leurs clients peuvent retirer.

De plus, ceux-ci doivent retirer l'argent en livres libanaises, plutôt qu’en dollars américains, et le taux de change varie d’un jour à l’autre et selon la banque.

On ne peut vraiment rien faire, raconte la Torontoise Diala Lteif. On ne peut pas envoyer de l’argent. Et même s’ils voulaient venir ici, les aéroports sont fermés, les ambassades sont fermées.

On se sent vraiment impuissant.

Diala Lteif, Torontoise d’origine libanaise

Elle raconte qu’elle a réussi à envoyer des dollars américains à sa famille en passant par une connaissance en visite au Canada qui a accepté de transporter l’argent sur elle lors d’un vol de rapatriement vers le Liban au début de la crise de la COVID-19.

Si j’envoie de l’argent par la banque, ma maman va devoir attendre des heures à la banque. Elle peut arriver au guichet et on lui dit : ‘’désolé, on n’a plus d’argent liquide aujourd’hui''.

Elle utilise la devise américaine parce que la livre libanaise a perdu une grande partie de sa valeur dans les derniers mois.

Diala Lteif en entrevue.

La doctorante Diala Lteif estime qu'elle doit près de 5000 $ à des personnes qui l'aident dans ses recherches sur le terrain au Liban. Elle a de la difficulté à les payer à cause des restrictions sur les retraits bancaires.

Photo : Radio-Canada

La doctorante à l’Université de Toronto va quand même tenter d’utiliser un service bancaire pour payer l’assistant qu’elle emploie à Beyrouth pour l’aider dans ses recherches en urbanisme. Elle ignore quelle somme il parviendra à retirer.

Je sais très bien que mon assistant a vraiment besoin de cet argent, dit-elle. Il m’a appelée aujourd’hui pour me demander de lui en envoyer d’urgence.

César El-Hayeck se fait aussi du souci pour sa famille et ses amis. Le nouvel arrivant a déménagé à Toronto quelques mois avant le début de la crise, l'automne dernier.

Il raconte que ses parents ont pu retirer suffisamment d'argent au début de la crise pour payer leurs dépenses quotidiennes jusqu'ici. Ce n'est pas un plan à long terme. Qu'est-ce qu'ils vont faire plus tard?

C'est très inquiétant, dit-il. On ne voit aucune initiative du côté politique pour établir une stratégie, une politique de secours.

Le Libanais Karl Klimos, lui, aurait voulu obtenir de l’aide de ses proches au Liban lorsqu’il a perdu son emploi à Toronto au début de la crise de la COVID-19. Or, bien que sa famille soit à l'aise financièrement, selon lui, elle n’a pas pu l’aider.

Il est retourné temporairement au Liban pour chercher de l’argent comptant et prévoit rentrer à Toronto en juillet avec quelques économies.

Karl Klimos en entrevue.

Karl Klimos a l'intention de revenir à Toronto dès que l'aéroport de Beyrouth rouvrira aux vols commerciaux en juillet. Il avait fermé en mars pour limiter la propagation de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada

Mes parents au Liban, ils n’arrivent même pas à en retirer de leur compte dans les banques libanaises pour leurs besoins et, par le fait même, ils éprouvent une difficulté énorme de me transférer de l’argent au Canada, explique-t-il.

C’est vraiment frustrant. C’est frustrant de savoir qu’on a ces montants-là, mais qu’on n’arrive pas à les toucher.

Karl Klimos, Torontois d'origine libanaise

Pas de mobilisation en vue

L’automne dernier, un groupe de militants de la communauté libanaise avait organisé des rassemblements à Toronto et Mississauga.

Les ressortissants libanais à qui nous avons parlé affirment toutefois qu’il n’y a aucune mobilisation de prévue pour l’instant.

Une jeune femme entourée de manifestants tient une pancarte.

Sarah Ayoub lors d'une manifestation à Toronto, l'automne dernier. Elle tient une pancarte où il est écrit en arabe : « Tous, c'est-à-dire dire tous », en référence aux slogans scandés dans les rues de Beyrouth.

Photo : Avec l'autorisation de Fatima Ayoub

Le groupe existe toujours, affirme Diala Lteif, qui en fait partie. Elle ajoute toutefois que la COVID-19 a ralenti les activités des militants.

C’est la solidarité communautaire, dit pour sa part Joseph El-Sayegh, un expatrié qui est au Canada depuis une trentaine d’années. Mais il y a aussi plusieurs Liban dans le cœur des Libanais, ajoute-t-il en expliquant que la communauté est aussi divisée.

Selon lui, les expatriés tentent plutôt d’aider leur famille ou encore les gens de leur région.


La crise économique au Liban

Nous avons demandé à Marie-Joëlle Zahar, professeure de science politique à l’Université de Montréal, d’expliquer la crise au Liban.

Q: Dans quelle situation se trouve présentement le Liban?

Le Liban est un pays au bord de la faillite. Pour la première fois depuis que la guerre civile qui s’est terminée en 1989, le pays a fait défaut sur le paiement de sa dette, les coffres de l’État sont vides. La crise est tellement grave que l’accès aux comptes bancaires est paralysé parce qu’il n’y a pas suffisamment de devises pour faire rouler l’économie, pour payer la dette, voire pour un budget pour les services essentiels.

Q : Comment le Liban s’est-il retrouvé dans une crise comme celle-là?

La réponse pourrait prendre plusieurs heures. Je pense qu’on peut la résumer de la manière suivante : d’abord, un problème généralisé de corruption. Donc, énormément de fonds qui avaient été alloués à la reconstruction du pays ont été distribués à des personnes qui avaient des liens politiques, qui ont profité sans nécessairement livrer la marchandise. On se retrouve aujourd’hui avec des services vétustes et inefficaces, des coupures d’électricité, d’eau, des réseaux téléphoniques dysfonctionnels, mais qui ont coûté très très cher aux Libanais. Deuxièmement, il faut aussi parler des relations entre les boss politiques et leurs supporters, qui souvent sont des relations qui se monnayent. Donc, l’argent de la reconstruction a servi à monnayer une clientèle politique, plutôt qu’à reconstruire le pays. Finalement, les événements dans la région, y compris la guerre en Syrie, ont apporté un coup de grâce au système dans la mesure où le peu d’exportations libanaises qui avaient lieu passait par la Syrie.

Q : Comment la situation économique touche-t-elle la politique au Liban?

Avec l’effondrement de la situation socio-économique, beaucoup de gens ont commencé à poser des questions au leadership des différents partis politiques libanais. Depuis octobre passé, nous avons un mouvement de mobilisation populaire qui demande le renvoi de toute la classe politique, une gestion transparente de l'économie et de la société, et qui demande, mais ça se sera difficile, que les personnes qui ont volé puissent être traduites devant la justice.

Q : Est-ce que la diaspora peut faire quelque chose?

Il y a plusieurs choses que la diaspora peut faire, mais elles ne sont pas susceptibles de changer la situation fondamentalement. Premièrement, la diaspora peut informer. Il est important de parler de cette situation-là pour que le pays n’arrive pas au point de non-retour dans l'indifférence générale. Avec la COVID-19, on se rend compte que ce qu’il se passe dans les pays autres que le nôtre, même si c’est très important, n’est pas couvert par les médias. Deuxièmement, la diaspora peut militer. Militer pour qu’on donne au Liban de l’aide et que cette aide-là soit assortie de conditions très sévères qui forcent l’imputabilité et la transparence. Finalement, une chose que la diaspora fait déjà, mais qui est une solution ''Band-Aid'', c’est de se mobiliser pour envoyer de l’aide humanitaire pour gérer les problèmes les plus graves.

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