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Clémence : une poète dans notre jardin

Clémence DesRochers a été la première des femmes humoristes.

Clémence DesRochers, assise à la campagne.

Clémence DesRochers, actrice, scénariste, écrivaine, chanteuse et humoriste québécoise.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le 24 juin, s'il est une femme à honorer, c'est incontestablement Clémence DesRochers. Sur près de six décennies, cette artiste pluridisciplinaire et avant-gardiste a fait sans jugement le portrait de la société québécoise. Rencontre avec Clémence.

J’ai une amie sexagénaire, grande admiratrice de Clémence DesRochers, qui dit ceci : Clémence m'a toujours charmée par sa spontanéité et son authenticité.

Et c’est vrai. Pas de faux-fuyants avec elle. Ainsi, quand la journaliste et animatrice Anne-Marie Dussault s’est présentée chez l’artiste de 86 ans début juin, Clémence a malicieusement demandé quelle était la raison de cette visite de la télévision de Radio-Canada. Est-ce que c’est parce que j’ai l’âge que j’ai là et que vous aurez un beau document quand je partirai?

C’est parce qu’on t’aime et parce que t’as fait notre portrait pendant 60 ans, a répondu l’animatrice sous le regard narquois de Clémence.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Clémence DesRochers en entrevue avec Anne-Marie Dussault en juin 2020 à Austin en Estrie.

En réalité, le moment ne peut être mieux choisi pour s’asseoir avec la poète, humoriste, chanteuse et comédienne, âgée certes, mais dont le propos est, pour l’essentiel, terriblement d’actualité.

À preuve, La jaquette en papier, inoubliable monologue dans lequel elle décrit le sort de l’hospitalisé affublé de c’te jaquette-là avec la fente qui s’ouvre toujours par en arrière.

Assis-toi sur ta p’tite chaise de fer, la craque à l’air, pis espère.

Autre exemple de monologue encore très parlant : Les centres d’écueil (avant de parler de CHSLD, on parlait de centres d’accueil).

J’ai peur de la mort c’pas naturel, si par hasard j’arrive au ciel, y’a-tu quelqu’un qui va le savoir? J’ai peur qu’on m’oublie dans le couloir!

En ces temps de pandémie où l’on remet en question le sort réservé aux personnes âgées et, par extension, notre propre rapport au vieillissement et à la mort, Clémence nomme nos peurs.

Elle-même est affolée d’avoir si peu de temps devant elle : je pense beaucoup à l’âge que j’ai, pis je le prends pas.

De fait, c’est pas parce qu’on atteint le grand âge qu’on est vieux tout au complet. Il y a en dedans une jeunesse qui proteste. J’en veux pas de cet âge-là, dit Clémence, c’est pas à moi. Alors… je vire le chiffre à l’envers!

Clémence a accueilli l’équipe de Radio-Canada chez elle dans les « Cantons-de-l’Est » comme elle dit, au bord du lac Memphrémagog auquel elle est très attachée et qui l’a tant inspirée.

Clémence DesRochers marche dans son boisé.

Clémence DesRochers dans un boisé de sa résidence à Austin, en Estrie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La nature me comble, avait-elle déclaré au moment où elle faisait ses adieux définitifs à la scène, à l'âge de 83 ans. J’adore passer le râteau, faire le ménage.

Cet été, je ferai un jardin
Si tu veux rester avec moi
Encore quelque mois

Clémence DesRochers

Clémence DesRochers est chevalière de l'Ordre national du Québec et de l'Ordre national du Canada, ainsi que compagne de l'Ordre des arts et des lettres du Québec.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le vol rose d'une avant-gardiste

Défricheuse, elle l’est. Pionnière même. Au Québec, elle est sans conteste la première femme stand-up comic à avoir défendu ses propres textes sur scène. Et, avant elle, il n’y avait guère eu de monologues à portée sociale. Ce terrain-là, Clémence l’a occupé une bonne décennie avant Yvon Deschamps ou Marc Favreau (Sol), eux-mêmes des monuments.

C’est à Clémence qu’on doit d’avoir écrit Le vol rose du flamant, la toute première comédie musicale québécoise à avoir été gravée sur disque et qui avait pris l’affiche en décembre 1964.

Clémence DesRochers répond au micro.

Clémence DesRochers en entrevue, en 1969

Photo : Radio-Canada

Puis en 1969 vinrent Les Girls. Je suis cochonne et je suis libre!, clamaient les comédiennes qui, avec Clémence, livraient sur scène textes et chansons : Diane Dufresne, Louise Latraverse, Chantal Renaud et Paule Bayard.

Le hit de ma vie, dira Clémence de cette revue.

D'exprimer avec humour et tendresse « les grands problèmes de femmes », c'était ça l’élément nouveau dans Les Girls, avait tenté d’expliquer Clémence à un journaliste de Jonquière qui demandait comment lui était venue l’idée de ce spectacle.

C’est venu d’une observation que j’ai faite quand je faisais du spectacle au Patriote à Clémence que c’était surtout des femmes qui venaient dans la salle […] Alors j’ai pensé ne réunir que des femmes pour rire du monde des femmes […] pis de parler des amantes, pis des épouses, des "accotées" pis tout ça.

Grandir entre une rose et un poète

Parler de celles « qu’on n’avait jamais entendu nommer » a été la grande vocation de Clémence DesRochers.

Très tôt, elle s’est résolue à sortir de l’ombre ces existences extraordinaires, ces femmes qui restaient à la maison avec les enfants pendant que le mari travaillait à l’extérieur.

Et pis quand le bonhomme rentrait, pis qu’il s’assoyait à table, il se faisait servir : "passe-moi l’pain, passe-moi l’beurre".

Ce fut le lot de sa mère, Rose-Alma Brault, que Clémence a adorée. La personne qui occupe le plus mon esprit, c'est elle, dit-elle de sa mère décédée il y a un demi-siècle.

Discrète, mais non dépourvue d'humour, Rose-Alma faisait tout dans une maison remplie de livres et surtout remplie d’un poète qui prenait toute la place, dit Clémence en se remémorant Alfred DesRochers, son père.

Alfred DesRochers à l'émission Le sel de la semaine.

Le 12 octobre 1978 nous quittait le poète Alfred DesRochers.

Photo : Radio-Canada

Auteur d’À l’ombre de l’Orford et figure importante de la littérature québécoise de l’entre-deux-guerres, ce fils de cultivateur a aussi été journaliste, critique et traducteur. Après deux verres, il nous récitait des vers de Baudelaire, Rimbaud à pleine tête […]

Dans une entrevue à Radio-Canada, Clémence avait raconté qu’enfant, elle revenait de l’école en même temps que son père qui avait partagé sa journée entre le journal La Tribune et la taverne.

Il avait bu et elle le voyait tituber… Un hiver, il est tombé. Elle raconte : ma mère a ouvert la fenêtre et a demandé : "Alfred, es-tu mort?" Il a dit non. Elle a répondu : "c’est bien de valeur".

Il n'empêche que Clémence voue à son père amour et admiration; elle lui a d’ailleurs consacré une chanson, L'homme de ma vie.

Deux hommes et une femme discutent, assis à une table ronde, sur un plateau de télévision.

Alfred et Clémence DesRochers avec Fernand Séguin à l'émission Le sel de la semaine.

Photo : Radio-Canada

Chanter la ville et la factrie

Clémence DesRochers est née le 23 novembre 1933 à Sherbrooke, cinquième dans une famille de six enfants. Dans le logement familial de la rue Pacifique, elle a vue sur ce qu’on appelait « une manufacture », ou une « factrie ». La paroisse où je vivais, c’était pas des gens riches. Ces gens-là qui travaillaient dans des usines on ne les avait jamais chantés.

À ce jour, La vie d'factrie reste la chanson dont elle est le plus fière. Je pense que ç’a donné à la chanson québécoise un aspect qu’elle n’avait pas, avait-elle confié à l'émission Plus on est de fous, plus on lit. Ça chantait la ville.

Si je pouvais mettre bout à bout
Le chemin de la factrie à la maison
Je serais rendue y'a pas de doute
Faiseuse de bébelles au Japon

Quelque part tu as été la première. La première à écrire dans un langage québécois parlé, structuré de façon cohérente et transposé sur un plan poétique. Tu as surtout écrit des monologues et des chansons, mais ton œuvre, avec sa galerie de personnages bien à nous, est à mettre sur le même pied que l'œuvre de nos meilleurs romanciers et dramaturges, de Germaine Guèvremont à Michel Tremblay.

Luc Plamondon, parolier

Au Patriote à Clémence, elle a donné aux Yvon Deschamps et Diane Dufresne leur première chance.

Elle décrit ces années d'effervescence et de création : On a fait les boîtes à chansons, Les Bozos [...] On a commencé avec [Jean-Pierre] Ferland et [Claude] Léveillée à parler de nous, à chanter le pays.

Son texte Les jeudis du groupe, tableau vivant de femmes qui s’épivardent une fois par semaine pour jouer au bowling et au bingo, a inspiré à Michel Tremblay son chef-d’œuvre, Les Belles-sœurs.

Clémence est étendue, souriante, dans un hamac, dans un boisé ensoleillé.

Clémence DesRochers a déjà dit qu'elle haïssait écrire... En réalité, c'est qu'elle a trouvé difficile de ne pas profiter de l'été par moments : « au lieu de faire du bateau, j'étais là, avec mon petit calepin...»

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Douée pour la récréation

Quand elle se raconte, Clémence fait bon usage de l’autodérision.

De l’écolière qu’elle fut, elle dit qu’elle était douée dans deux matières : la composition française et la récréation. Des religieuses, qui lui ont enseigné avec la rigueur excessive de ce temps-là, elle dit qu’elles lui ont fait faire de l’eczéma, des clous et tout ce qui était maladies de peau.

De ses débuts comme mime à la roulotte de Paul Buissonneau, elle raconte qu'elle faisait la mort du cygne... costumée en canard Donald.

Si Clémence se refuse à la vieillesse, c'est peut-être qu'elle est comme l'a écrit Marc Favreau (Sol) :

Éternelle écolière, sensitive à fleur de peau,
éternelle écolière et pourtant la doyenne
de notre faculté d'émerveillement...

Fraîchement émoulue du Conservatoire, elle avait frappé à la porte de Radio-Canada.

J’ai beaucoup de talent et […] je crois vraiment que j’ai l’appel, avait-elle dit pour convaincre de la profondeur de sa vocation. On vous appellera quand il y aura quelque chose, s’était-elle vu répondre.

Et il y eut beaucoup de choses! Dans ces années d’intense création qui marquèrent les débuts de la télévision, elle jouera dans Rodolphe (1956), La famille Plouffe (1957-1959), La côte de sable (1960), Grujot et Délicat (1968), Quelle famille! (1972)…

Une vie intense sur les planches

Mais les plus beaux moments de sa vie, Clémence DesRochers les a vécus sur les planches. Je suis sortie du Conservatoire, je n’avais pas de travail. Mais j’étais tellement sûre que c’est ça que j’allais faire : être sur scène.

Clémence DesRochers sur scène.

Jacques Normand, qui avait donné à Clémence sa première chance sur scène, lui avait prodigué ce conseil pour obtenir l'appui du public : « un punch en rentrant, un punch en sortant. Entre les deux, tu fais ce que tu veux ».

Photo : Radio-Canada / Emilie Richard

Les spectacles étaient bons, les salles pleines. Quand tu rentres sur scène avec ton bel habit et tu te sens belle, et là on t’applaudit… J’ai vécu une vie intense et très belle à cause des spectacles.

Ses personnages loufoques avaient le don de dissiper ce fond de tristesse qui l’habite. Ce n’est plus toi traînant tes chagrins […] Ça t’envoie dans un autre monde.

L’écriture est au coeur de son oeuvre.

Il faut dire quelque chose, avoir quelque chose à dire qui touche, qui est vrai et puis on peut faire en même temps des folies. Moi j’adore faire rire les gens! Quand t’as une salle pleine qui rit… C’est vraiment extraordinaire.

Clémence DesRochers

Et non seulement faisait-elle rire, mais elle tirait de sous le tapis des sujets tabous.

L’avortement thérapeutique, par exemple. Dans le monologue La jaquette en papier, une femme en réclame un, en vain.

Faut qu’elle passe dans le bureau de tout un chacun, pis qu’elle explique pourquoi elle a été mise dans cet état-là, pis pour qui…

La ménopause : même nue, comme un veau, j’ai chaud!

Et l’amour entre femmes dans sa chanson Les deux vieilles, à la fois hommage et déclaration d’amour à Louise, sa compagne des 50 dernières années.

Il y a très longtemps, Pauline Julien me disait : "pourquoi tu ne chantes pas l’amour de deux femmes?" Je n’étais pas prête. Le public n’était pas prêt. J’ai dit : "je l’écrirai un jour".

L’été quand il fait beau soleil
Je vois souvent passer deux vieilles
Qui marchent en se tenant le bras
Elles s’arrêtent à tous les dix pas
Quand j’entends leur éclat de rire
J’ai un peu moins peur de vieillir

Le poème d'une vie remplie d'amis

Quand son amie, la chanteuse Renée Claude, a été emportée par la COVID-19 en mai dernier, Clémence a été très affectée.

Au début des années 1980, Renée Claude avait repris ses chansons dans un spectacle intitulé Moi, c'est Clémence que j'aime le mieux, qui a aussi donné lieu à un album.

Il y a toujours des amis qui s’en vont, et ça, il y en a de plus en plus, s’est-elle attristée auprès d’Anne-Marie Dussault.

Je crois beaucoup en l’amitié, dit-elle.

Clémence DesRochers, debout à la campagne, nous envoie la main.

Clémence DesRochers, actrice, scénariste, écrivaine, chanteuse et humoriste québécoise.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour le public, elle est tout simplement « Clémence » , signe d’une proximité, d’une réciprocité même.

Elle a fait rire, réfléchir, pleurer, s’est dévoilée et, en même temps, nous a dévoilés à nous-mêmes.

Clémence dit d’ailleurs avoir souvent reçu de très beaux compliments, de la part de femmes surtout, qui lui témoignaient à quel point elle leur avait fait du bien. On m’a écrit de très belles lettres, des choses importantes qui me disent que j’ai peut-être eu raison d’exister.

Dans Tout Clémence Tome ll, Lise Bissonnette a écrit que l’artiste s’est souvent fait dire par des fans : vous nous connaissez pas, mais nous on vous connaît.

Douze syllabes. Un alexandrin, comme nombre de vers qu’a écrits la poète, fille de poète.

Nous on la connaît pas, mais elle, elle nous connaît, a poursuivi Lise Bissonnette. Douze pieds aussi pour le poème d’une des vies les plus généreuses que j’aie jamais rencontrées.

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