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COVID-19 : les applications de traçage, alliées ou ennemies?

Une femme portant un masque chirurgical regarde son téléphone, sur lequel il est écrit COVID-19.

En France, l'application StopCovid sera prête le 2 juin, date où débutera la deuxième phase de son déconfinement.

Photo : iStock / kzenon

La Presse canadienne

Alors qu'une seconde vague de COVID-19 est redoutée, les applications de traçage numérique de la population pourraient être de précieuses alliées, mais des spécialistes préviennent que cette forme de surveillance de la population a des limites et peut aussi être source de discrimination et de stigmatisation.

Depuis le début de la pandémie, ces applications font la manchette un peu partout dans le monde : si certaines personnes les craignent, d'autres les envisagent avec espoir.

Dans tous les cas, elles soulèvent des questions, et c'est pourquoi elles ont fait l'objet d'un débat virtuel de spécialistes mardi organisé par l'Institut du Nouveau Monde (INM), qui est un organisme non partisan dont la mission est d'accroître la participation de la population à la vie démocratique.

Les applications dont il est question visent à identifier et aviser les personnes qui ont été à proximité physique de celles ayant contracté la COVID-19 en utilisant les données de géolocalisation ou la technologie Bluetooth des téléphones cellulaires.

Plusieurs pays utilisent déjà cette technologie pour lutter contre la propagation du virus, et les gouvernements du Québec et du Canada l'envisagent. L'Alberta a déjà choisi d'aller de l'avant avec une application qui peut être téléchargée de façon volontaire.

Des captures d'écran de l'application de traçage de l'Alberta, ABTrace Together.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'application albertaine de traçage de la COVID-19 se nomme ABTrace Together.

Photo : Capture d'écran - App Store

Des pour et des contre

Alors que la possibilité d'une recrudescence du virus plane, les gouvernements cherchent à se préparer, en l'absence de traitement et de vaccin pour la COVID-19, a souligné en introduction la professeure Marie-Pascale Pomey, du Département de gestion, évaluation et politique de santé de l'École de santé publique de l'Université de Montréal.

De telles applications pourraient éviter un autre confinement total, car si les éclosions sont bien localisées, cela donne la possibilité de faire des confinements ciblés, sans fermer toute la province. Mais pour cela, cela prend de l'information, dit-elle.

Elle a recensé diverses préoccupations des spécialistes et du public : les personnes aînées et les personnes économiquement défavorisées n'ont pas toutes accès à des téléphones intelligents possédant ces technologies. Elles pourraient être laissées en plan par une telle façon de procéder, alors qu'elles ont été les plus durement touchées par la première vague de la COVID-19.

Il faut toutefois noter qu'au Québec, comme ailleurs, les autorités sanitaires ont effectué ce travail de retraçage avec l'aide de leur personnel.

Danielle McCann, Horacio Arruda et François Legault marchent, masque au visage, dans un couloir de l'Assemblée nationale.

Le Québec n'a pas encore sa propre application de traçage.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

La professeure Pomey a noté que le public s'inquiète aussi d'une mauvaise utilisation des données recueillies et d'atteintes à la vie privée. Elle souligne que ce dernier ne veut pas que cette technologie se retourne contre lui.

Les risques de discrimination et de stigmatisation sont bien présents, ainsi que le fait que les individus n'auront peut-être pas le choix de se servir d'une telle application. Un employeur pourrait par exemple exiger son utilisation.

Ceux qui refusent perdront-ils leur emploi? a demandé lors du débat Karine Gentelet, professeure agrégée à l'UQO, chercheuse au Laboratoire de cyberjustice et à l'Observatoire international des impacts sociétaux de l'intelligence artificielle et du numérique, qui craint aussi les violations des droits de la personne.

Surveillance et discrimination

La banalisation de l'usage de ces technologies ouvre la porte à la surveillance des populations notamment vulnérables et marginalisées ou habitant dans certains quartiers.

La professeure Gentelet donne en exemple la recrudescence d'actes racistes envers les personnes d'origine asiatique depuis le début de la pandémie.

Mardi, Amnistie internationale mettait justement en garde (Nouvelle fenêtre) contre les applications de traçage, notamment celles du Bahreïn et du Koweït, que l'organisme juge dangereuses pour la vie privée.

Et puis, des problèmes sont déjà survenus : la Norvège a dû retirer son application de traçage en raison de problèmes de sécurité et une application utilisée en France a amassé beaucoup plus d'informations que ce qui avait été promis, a rappelé la professeure Gentelet, aussi conseillère sur les enjeux d'intelligence artificielle pour Amnistie internationale Canada francophone.

Un homme portant un masque sanitaire montre à la caméra son téléphone sur lequel est ouverte l'application de traçage de la COVID-19 de la Norvège.

L'application de traçage norvégienne a été jugée trop intrusive dans le contexte de la situation épidémiologique actuelle.

Photo : ntb scanpix/afp via getty images / HEIKO JUNGE

Elle s'inquiète que certaines populations soient stigmatisées par l'usage de ces applications.

Discours polarisés

Jocelyn Maclure, professeur titulaire à la Faculté de philosophie de l'Université Laval et président de la Commission de l'éthique en science et en technologie (CEST) du gouvernement du Québec, note que le débat est très polarisé.

Il juge qu'il faut éviter le technosolutionisme, soit chercher à résoudre tous les problèmes sociaux complexes avec la technologie, mais aussi le catastrophisme.

Il ne croit pas qu'il faille exclure d'emblée ces applications, mais juge qu'il faut prendre le temps d'évaluer leurs bénéfices et leurs défauts.

Yoshua Bengio, directeur scientifique de l'Institut québécois d'intelligence artificielle (MILA), qui a développé l'application de traçage COVI, a aussi participé au débat de l'INM.

Le scientifique est sur le plateau de l'émission Tout le monde en parle.

Yoshua Bengio, directeur scientifique de Mila et professeur au Département d’informatique à l’Université de Montréal

Photo : Radio-Canada

Il a souligné bon nombre de solutions pour prévenir les violations des droits des citoyennes et citoyens : commencer par un projet pilote (le Royaume-Uni a procédé de la sorte) et la création d'une application qui va s'autodétruire avec la fin de la pandémie, tout comme les données recueillies – c'est le cas de COVI, l'application créée par MILA. Il a aussi signalé que des pays ont développé des technologies Bluetooth bon marché (5-10 $) pour que les personnes âgées y aient accès.

Il a précisé que la rapidité de la mise en œuvre de telles applications dépend de la confiance que l'on a envers les différentes technologies, mais selon lui, étant donné le nombre de morts, on ne peut pas se permettre de dire : On attendra d'être 100 % sûrs avant d'essayer quelque chose.

La professeure Pomey croit qu'on peut regarder la question sous l'angle d'une espèce de compromis : À quel point voulons-nous renoncer à des libertés (en dévoilant des informations personnelles) pour gagner certaines autres libertés et éviter un confinement?

Mais pour cela, il faut consulter la société civile, estime la professeure Gentelet, et faire de l'éducation pour que les gens comprennent de quoi il est question, en les consultant avant de décider ce qui est acceptable ou non.

Il faut un débat de fond , dit-elle.

Sur le plan de la légitimité démocratique, il me semble qu'un débat parlementaire s'impose, a renchéri M. Maclure.

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