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Envoyé spécial

Quand une ville américaine dissout son service de police

« On va devenir une ville de soleil où les gens diront qu'ils viennent d'ici et qu'ils n'auront plus peur de venir à Camden. »

Des policiers devant le Guadalupe Family Services.

Le quartier Broadway, à Camden

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Faut-il démanteler les services de police pour combattre la brutalité policière? Cette solution demandée par le mouvement de protestation depuis la mort de George Floyd a été déjà été explorée par une ville du New Jersey. Camden, frappée par des sommets de violence aussi grave qu'au Guatemala et au Honduras, était la ville au sommet des villes américaines les plus dangereuses. Il y a 7 ans, elle a réformé complètement son service de police.

Au son de la musique latino-américaine, c’est un jeudi après-midi, tout ce qu’il y a de plus joyeux et insouciant dans un quartier majoritairement hispanique de Camden. Difficile de croire qu’il y a quelques années ici, c’était l’autoroute de l’héroïne.

Devant notre caméra, un groupe communautaire distribue des couches pour enfants à des mamans démunies. Tout cela sous le regard de deux agents de police. Non pas pour surveiller, mais bien pour donner un coup de main. Car ici, la police patrouille sans cesse pour interagir avec les citoyens.

Assis sur les marches de son jumelé, Kenneth Andino, qui vit à Camden depuis sa naissance, salue le travail des policiers. Avant, notre ville était considérée comme la plus dangereuse des États-Unis. Je détestais mettre sur mon CV que je venais de Camden. Mais là, j’en suis fier, dit-il.

Kenneth Andino.

Kenneth Andino

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Frappée durement par le chômage, les émeutes et le trafic de drogue depuis des décennies, une bonne partie de Camden s’est relevée, au grand bonheur de soeur Helen Cole, travailleuse sociale et directrice du Guadalupe Family Services : Les toxicomanes se traînaient toute la journée, malades, ils vomissaient, ils se couchaient sur le sol. Aujourd’hui, je suis soulagée que nos jeunes ne voient plus cela.

Des bâtisses à l'abandon.

Le quartier Broadway, à Camden

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Repartir à zéro

Pour en arriver à un tel revirement de situation, la Ville de Camden a pris les grands moyens. Incapable de se sortir d’une violence quotidienne dans ses rues et aux prises avec un déficit monstre, la Municipalité de moins de 74 000 habitants a décidé de dissoudre son service de police, de licencier ses agents et de passer les clés au comté.

Avec le recul, Raphael Thornton, un sergent de l’unité d’entraînement du service de police de Camden, trouve incroyable que son service puisse devenir un modèle pour les polices du monde entier. Il fait partie des policiers qui ont décidé de repartir à zéro en postulant de nouveau à son emploi en 2012 et en acceptant des baisses de salaire pour regagner la confiance des résidents.

Raphael Thornton

Raphael Thornton, sergent de l’unité d’entraînement du service de police de Camden.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Le secret d’un meilleur service de police, selon lui? Un entraînement constant des officiers. Beaucoup de services de police entraînent leurs agents une fois par an seulement. Alors qu'ils doivent être formés chaque jour, car ils font face à des situations difficiles dans les rues, plaide-t-il.

En sus de l’entraînement renforcé, ce sont surtout les tactiques pour arrêter un suspect qui ont changé avec la mise en application d’un nouveau code de conduite qui prône la désescalade de la violence dans les rues. On ralentit, on crée une distance, si on doit utiliser la force, c’est proportionnel. C’est très rare qu’on en vienne aux mains et on a banni les techniques d’étouffement, explique Thornton.

Des résultats probants

Depuis la refonte du service de police, le nombre de meurtres est passé de 67 en 2012 à 25 en 2019, les cambriolages ont été réduits de moitié, et les plaintes pour usage excessif de la force policière ont fondu de... 95 %.

Depuis la mort de George Floyd aux mains des policiers de Minneapolis, Camden est perçue comme un modèle de réformes des services de police. Pendant que des villes étaient aux prises avec des émeutes pour dénoncer la brutalité policière, le chef de police de Camden manifestait aux côtés de Yolanda Deaver, propriétaire d’un salon de coiffure qui avait organisé une marche Black Lives Matter dans sa ville.

Yolanda Deaver.

Yolanda Deaver

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Je pense que personne n’est parfait, dit-elle, mais la ville a un bon service de police qui essaie d’interagir avec la population pour mieux la comprendre. Mais il y a encore beaucoup à faire, montrant du doigt certains quartiers de la ville où subsistent de la prostitution, du trafic de drogue et une délinquance endémique.

Le quartier Broadway représente ce qui ne va toujours pas dans la ville, un peu comme si ce coin honteux était figé dans le temps. Des maisons placardées, un homme à moitié nu qui traverse la rue, un autre qui se promène avec un vélo auquel il manque une roue, on est loin d’un quartier hospitalier. Ici, la police a beau patrouiller, rien n’a vraiment changé.

Des maisons placardées.

Une rue du quartier Broadway, à Camden

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Ce qui fait dire à soeur Hélène Cole que réformer la police était un bel effort, mais la recette magique pour ici et l’ensemble des États-Unis est ailleurs. Il y a tellement de facettes dans des communautés qui souffrent de pauvreté. Des gens nous appellent tous les jours pour dire qu’ils n’ont pas de nourriture, imaginez. Les problèmes de pauvreté, de santé mentale et de drogues font aussi partie des choses à changer.

Soeur Helen Cole.

Soeur Helen Cole, travailleuse sociale et directrice du Guadalupe Family Services

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Ce n’est qu’un début

Au bout du compte, depuis la refonte, le service de police a presque doublé ses effectifs et son budget de fonctionnement a augmenté. Le sergent Raphael Thornton reconnaît qu’il y a encore des améliorations à mettre en place. Mais quand il regarde la vidéo de la mort de George Floyd aux mains des policiers de Minneapolis, ce qu’il a fait une vingtaine de fois depuis les événements, il estime que la voie empruntée par Camden vaut le coût.

« Il y a tant de choses qui auraient pu être faites différemment. Cela me fait de la peine de voir que la police partout au pays ne suit pas les plus hauts standards. On n'est pas parfait, on a encore du chemin à faire. Est-ce difficile? Oui. Mais sauver des vies en vaut la peine. »

— Une citation de  Sergent Raphael Thornton

Que ce soit à Camden ou ailleurs aux États-Unis, les défis dépassent l'appétit de telles réformes policières. Pendant ce temps, un jour à la fois, le modèle de Camden se transforme.

Raphael Thornton

Raphael Thornton, sergent de l’unité d’entraînement du service de police de Camden.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

En tout cas, les gens d'ici, comme Kenneth Andino, y croient. On va devenir une ville de soleil où les gens diront qu'ils viennent d'ici et qu'ils n'auront plus peur de venir à Camden.

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