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Retrait des ondes de Radio-Classique : la musique classique a-t-elle encore sa place?

Gregory Charles est assis dans un studio et écoute,  derrière un micro.

Gregory Charles a cédé l'antenne du 99,5 FM au groupe Leclerc Communication en novembre 2019 (archives).

Photo : Radio-Canada / Mathieu Arsenault

Ariane Labrèche

Radio-Classique Montréal a fait vibrer pour une dernière fois les ondes du 99,5 FM dans la nuit du 13 juin, misant désormais sur le web pour diffuser concertos et symphonies. À l’ère où les géants de l’écoute en continu grugent toujours plus de terrain, la station spécialisée pourra-t-elle survivre à ce passage au numérique?

Elle calmait les patients et patientes au bureau de dentiste, élevait les sorties au centre commercial et transformait les repas en Soupers du roi. Depuis sa fondation en 1998 par Jean-Pierre Coallier, la station Radio-Classique était la comparse discrète et rassurante de bien des mélomanes et des automobilistes, qui trouveront désormais au 99,5 FM des succès pop rock proposés par la nouvelle chaîne de Leclerc Communication.

Avec le départ de Radio-Classique, l’offre de ce type de répertoire est considérablement réduite. Radio-Classique Québec garde pour l’instant sa présence hertzienne, mais plus aucune station n’assure la diffusion de musique classique en continu à Montréal sur les ondes FM. Seules demeurent les émissions spécialisées offertes par des chaînes comme ICI Musique et Radio Ville-Marie et habituellement pas diffusées aux heures de grande écoute.

Même si la musique classique a trouvé une nouvelle adresse sur le web (Nouvelle fenêtre), la disparition de la chaîne marque tout de même un tournant dans l’accessibilité de ce genre musical au Québec, selon Caroline Rodgers, rédactrice en chef du média spécialisé en musique Ludwig Van Montréal.

C’est comme comparer l’expérience de magasiner sur Amazon et dans une librairie. En parcourant les allées d’une librairie, on peut découvrir des livres dont on ne connaissait même pas l’existence. La radio est une porte d’entrée unique pour découvrir la musique classique et je crois que cette expérience est difficilement reproductible sur le web.

Caroline Rodgers, rédactrice en chef du média spécialisé en musique Ludwig Van Montréal.

Difficile en effet de découvrir Chostakovitch de manière plus accessible et démocratique que grâce à un tour de roulette sur le poste de radio. C’est encore la méthode privilégiée de la majorité de la population canadienne. Selon le Rapport de surveillance des communications  (Nouvelle fenêtre)du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de 2019, 88 % des personnes âgées de 18 ans et plus ont écouté la radio traditionnelle au cours de l’année 2018.

Or, l’importance de l’écoute en continu et des radios en ligne ne cesse d’augmenter, une tendance qui a incité Gregory Charles, propriétaire de Radio-Classique depuis 2014, à abandonner l’antenne de sa station montréalaise.

À Montréal, la majorité des nouveaux auditeurs qui nous écoutent depuis cinq ans le font maintenant à partir du câble, de notre application ou de notre site web, affirme le musicien. En termes d’affaires, le passage au numérique ne me stresse pas, mais ça m’inquiète en tant que gars qui aime la musique classique.

C'est une tendance également observée chez ICI Musique classique (Nouvelle fenêtre), la station numérique de Radio-Canada entièrement centrée sur ce genre musical. Le genre musical qui a connu la plus forte augmentation d'écoute, surtout depuis le début de la pandémie, c'est la musique classique, note Alex Benjamin, premier chef de contenu à ICI Musique.

On a été surpris de voir à quel point le public de tous âges s'est adapté pour nous retrouver en ligne. Ce n'est pas nécessairement une perte, mais plutôt un changement dans les habitudes d'écoute.

Alex Benjamin, premier chef de contenu à ICI Musique.

Ce dernier admet toutefois qu'il existe un inconnu de taille : est-ce que le public d'une station comme Radio-Classique, âgé en moyenne de 57 ans selon Gregory Charles, sera capable de faire le saut vers les radios en ligne?

Les nouvelles têtes blanches

Dans le monde de la musique classique, la question du renouvellement du public se pose depuis les années 1980, selon le professeur au Département de musique de l'Université du Québec à Montréal Danick Trottier. 

Ce dernier a passé quatre années dans les parterres et devant les scènes extérieures pour son étude sur le développement des publics de la musique au Québec, notamment lors du Festival de Lanaudière, un des plus grands rendez-vous de musique classique de la province.

Pour les gens qui ont découvert la musique classique sur le tard ou qui n’ont pas grandi dans un environnement de musicien, la source principale de découverte était Radio-Classique FM. L’influence de la station était très visible sur le terrain.

Danick Trottier, professeur au Département de musique de l'Université du Québec à Montréal

Le public s’intéressant à la musique classique, traditionnellement plus âgé, a donc toujours fini par être au rendez-vous. Danick Trottier doute toutefois fortement que ses adeptes fassent le saut vers les plateformes numériques.

Si Gregory Charles semble avoir trouvé une partie de la solution en misant sur les pièces issues de films et de jeux vidéo pour attirer un auditoire plus jeune, les plateformes d’écoute en continu semblent avoir un effet inattendu sur les mélomanes.

Danick Trottier a récemment eu la surprise de constater que certains de ses étudiants et étudiantes n’avaient jamais entendu parler de Beethoven. De plus en plus dans des chambres d’écho musicales, les jeunes mélomanes sont moins à même de se laisser surprendre par des styles de musique qui ne cadrent pas spontanément avec leurs préférences acquises.

Même moi, quand je fais les auditions pour les chorales d’enfants que je dirige, je réalise que les jeunes ne connaissent plus les comptines traditionnelles, comme Frère Jacques ou Alouette, s’exclame Gregory Charles. 

Un phare dans la nuit

Marie-Christine Trottier est assise avec un micro dans un studio d'enregistrement.

Marie-Christine Trottier déplore le départ de Radio-Classique des ondes FM.

Photo : Radio-Canada

Immense, complexe et varié, le répertoire de la musique classique reste difficilement approchable pour les oreilles néophytes. Je ne voudrais pas que l’on m’abandonne sur les rivages des symphonies de Mahler!, illustre en riant l’animatrice Marie-Christine Trottier, à la barre de l'émission Toute une musique (Nouvelle fenêtre) diffusée sur les ondes d'ICI Musique.

La chaleur humaine, les connaissances d’un animateur ou d’une animatrice qui sait introduire une œuvre et l’habiller de toutes sortes d’anecdotes : voilà aussi ce qui disparaît tranquillement alors que le public se tourne vers l’écoute en continu. 

On perd aussi la notion du rendez-vous, de la complicité et ce lien de confiance qui se bâtit au fil des années , ajoute Chantal Lavoie, qui pilotait l’émission Le continental à Radio-Classique. 

L'animatrice a confirmé avoir depuis perdu son emploi, tout comme la quasi-totalité de l'équipe de Radio-Classique. Seuls René Nadeau et Claude-Michel Coallier demeurent pour l'instant en fonction, à Québec et Montréal respectivement. En empêchant la tenue de concerts, la pandémie a causé une tempête parfaite qui a drastiquement fait chuter les revenus de la station au même moment que son virage numérique.

Ce n'est pas la faute de quiconque, mais tout le monde s'en lave les mains. C'est une perte immense pour le milieu et on dirait que personne ne se lève pour dénoncer ça, lance Chantal Lavoie.

Cette dernière s’inquiète aussi des répercussions qu’aura la disparition de la station FM sur le rayonnement des musiciens et musiciennes de chez nous. Moins visibles, ces artistes risquent moins d’inspirer les concertistes de demain, qui aiment jouer des pièces déjà entendues. 

À mon sens, la leçon qu’il faut tirer de tout ça, c’est qu’on a un problème fondamental dans le système d’éducation et dans le leadership du gouvernement en termes de culture, martèle Gregory Charles. Quand j’étais jeune, tout le monde passait par l’harmonie, il y avait tout un parc d’instruments à découvrir et des professeurs pour nous les enseigner. Maintenant, l’argent manque pour maintenir ce contact entre les enfants et la musique.

Car elle est pourtant partout, cette musique classique; elle apparaît au détour des publicités, des séries télé et des films que nous aimons. Il faudra désormais apprendre à apprécier la plus belle musique du monde sans sa présence réconfortante sur les ondes du 99,5 FM. 

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