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Pourquoi y a-t-il encore des déraillements de trains de pétrole après Lac-Mégantic?

Un épais nuage de fumée se dégage d'un feu devant un long train transportant du pétrole, immobilisé sur les rails.

La fumée s'échappe du train du Canadien Pacifique qui a déraillé près de Guernsey, en Saskatchewan.

Photo : La Presse canadienne / Matt Smith

Radio-Canada

La détérioration des chemins de fer est à l’origine d’au moins sept déraillements majeurs de convois pétroliers survenus au Canada depuis la catastrophe de Lac-Mégantic, selon une enquête de nos collègues de CBC News.

D'après des documents de Transports Canada obtenus par CBC, des inspections réalisées entre 2016 et 2020 en Saskatchewan ont permis de relever 215 problèmes et 131 signalements de non-conformité sur un tronçon de voies ferrées de 183 kilomètres du Canadien Pacifique (CP) reliant Wynyard à Saskatoon, la ville la plus populeuse de la Saskatchewan.

Parmi les problèmes et signalements, on retrouve des traverses manquantes ou défectueuses, ainsi que des éclisses cassées, soit les pièces qui relient entre elles de longues portions de rail.

Selon l’ancien directeur des enquêtes ferroviaires du Bureau de la sécurité des transports (BST), Ian Naish, à qui les documents ont été montrés, les voies inspectées dans ces rapports étaient en très mauvais état.

C'est un très grand nombre de rapports de non-conformité et de préoccupations, et il semble qu'ils aient été constants au cours de ces trois ou quatre années, a souligné M. Naish.

Pourtant, note CBC, aucun de ces problèmes n’a engendré un quelconque arrêt de circulation des trains dans ce secteur.

Déraillements en série

Des wagons de pétrole couchés au sol après avoir déraillé.

Des wagons-citernes gisent au sol à la suite du déraillement d'un train de pétrole à Saint-Lazare, au Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Riley Laychuk

Pourtant, au moins deux importants déraillements de trains de pétrole brut se sont produits en Saskatchewan pratiquement à deux mois d’intervalle près de la petite ville de Guernsey. Miraculeusement, les deux accidents – qui se sont soldés par des explosions et des déversements de centaines de milliers de litres de pétrole – se sont produits dans des secteurs peu habités.

Or, des déraillements semblables de convois pétroliers, il y en a eu au moins sept au Canada depuis la tragédie de Lac-Mégantic qui a coûté la vie à 47 personnes en juillet 2013, au Québec.

Outre les deux déraillements de Guernsey en 2020, quatre autres se sont produits en Ontario entre 2015 et 2019, ainsi qu’un autre à Saint-Lazare, au Manitoba en 2019. Dans chacun de ces cas, des ruptures de rail étaient en cause.

Dans le rapport d’inspection de 2019 obtenu par CBC, Transports Canada souligne que le Canadien Pacifique, propriétaire des rails, s’est appliqué à corriger chacun des problèmes signalés par les inspecteurs – il y en avait plus de 200, dont un morceau de rail défectueux à quelques centaines de mètres du lieu du deuxième déraillement près de Guernsey. Le rapport indique aussi que la compagnie ferroviaire a effectué toutes les réparations nécessaires.

Le CP, de son côté, assure que sa ligne ferroviaire de Saskatchewan est bien entretenue et qu’elle continuera de l’être en soulignant au passage que l’entreprise dépense chaque année des centaines de millions de dollars pour l’entretien de ses voies.

Pourtant, les accidents impliquant des convois pétroliers se multiplient au pays, comme si l'industrie n'avait rien appris de la tragédie de Lac-Mégantic.

Des wagons enflammés.

Vue aérienne du centre-ville de Lac-Mégantic où 47 personnes ont perdu la vie en juillet 2013 à la suite du déraillement et de l'explosion d'un convoi pétrolier en pleine ville.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Selon les experts qui ont consulté les rapports d’inspection obtenus par CBC, les problèmes de détérioration des voies sont trop fréquents et il semble, selon eux, que Transports Canada ne surveille pas d’assez près les compagnies ferroviaires qui exploitent des milliers de kilomètres de voies ferrées au pays. Une partie importante de ces rails traverse des zones habitées, parfois même densément peuplées.

Transports Canada, rappellent-ils, a le devoir d’assurer la sécurité des centaines de communautés qui vivent le long des réseaux ferroviaires au pays.

De son côté, Transports Canada reconnaît que les problèmes de voies sont une cause trop fréquente de déraillements sur les voies principales, mais il assure que son programme d’inspection et de surveillance est rigoureux.

Les non-conformités constatées lors des inspections de voies en mai et août 2019 ont été considérées comme mineures, car CP Rail a pu atténuer le risque de sécurité en réduisant temporairement la vitesse maximale autorisée le long des voies jusqu'à ce que des réparations soient effectuées, a expliqué dans un courriel un porte-parole du gouvernement fédéral dans un courriel à nos collègues de CBC.

Pourtant, quelques mois après ces inspections, 3,1 millions de litres de pétrole brut se sont déversés à Guernsey lors d’un déraillement en décembre 2019 et d’un autre dans le même secteur en février 2020, obligeant chaque fois les résidents de la petite communauté à évacuer leur maison.

Augmentation exponentielle du nombre de convois pétroliers

Un long convoi de wagons transportant du pétrole sur une voie ferrée.

Des wagons transportant du pétrole traversent les Rocheuses.

Photo : Radio-Canada / Philippe Moulier

Mais il n’y a pas que la détérioration des voies ferrées qui influe sur le nombre de déraillements de convois pétroliers au pays. La fréquence de ces convois serait aussi un facteur de risque important, souligne Jack Gibney, le préfet de la municipalité rurale dont fait partie Guernsey.

Ces deux dernières années, nous voyons au moins trois fois plus de trains que ce à quoi nous sommes habitués. Les trains font un kilomètre de long, dit-il.

On ne peut pas s'attendre à mettre autant de trains sur une ligne de chemin de fer et ne pas faire l'entretien nécessaire pour en assurer la sécurité.

Jack Gibney, préfet de la municipalité rurale de Usborne

En fait, les convois du CP chargés de pétrole brut sont sept fois plus nombreux sur la ligne ferroviaire qui passe au sud-est de Saskatoon depuis 2017, selon le Bureau de la sécurité des transports du Canada (BST).

À Guernsey, après la deuxième explosion d’un de ses convois pétroliers, le CP a décidé de remplacer une grande partie de la voie ferrée dans ce secteur. La compagnie affirme qu'elle a également ajouté 11 inspecteurs à son équipe nationale d’inspection du réseau.

Pour Rob Johnston, responsable des opérations ferroviaires au BST, l’entretien et la modernisation des voies ferrées sont déterminants dans de nombreux accidents.

Citant les deux déraillements survenus en 2015 près de Gogama, dans le nord de l'Ontario, M. Johnston explique qu’à l’époque, le Canadien National (CN) avait reconstruit une grande section de voies de façon à ce qu’elles puissent supporter des charges plus lourdes et qu’aucun accident ne s’est produit dans ce secteur depuis.

Ça en dit long sur ce qui doit être fait ici , a-t-il déclaré à propos des rapports sur l’état des voies en Saskatchewan.

En dépit de la gravité des déraillements survenus ces dernières années et des 8,4 millions de litres de pétrole qui ont été répandus dans la nature, les compagnies ferroviaires n’ont écopé d’aucune sanction de la part des autorités fédérales concernant l’état de leur chemin de fer.

Transports Canada trop complaisant?

Selon Ian Naish, ancien directeur des enquêtes ferroviaires au BST, il ne devrait pas falloir autant d’accidents pour inciter le gouvernement à obliger les compagnies ferroviaires à régler les problèmes chroniques dont souffrent certaines voies.

Des contrôles plus stricts sur l'industrie sont nécessaires, avertit le BST.

En mars dernier, le Bureau de la sécurité des transports a émis deux avis de sécurité demandant à Transports Canada de réviser les règles de sécurité régissant les voies ferrées sur lesquelles circulent de gros volumes de marchandises dangereuses.

Nous leur demandions d'améliorer les normes et de renforcer les contrôles, a déclaré Rob Johnston du BST.

Transports Canada a répondu en avril en publiant trois arrêtés ministériels demandant aux compagnies de chemin de fer d'améliorer la qualité et la fréquence des inspections des voies. Ottawa a aussi demandé aux compagnies ferroviaires d'élaborer et de réviser de nouvelles règles de sécurité sur les voies.

Mais ce n’est pas assez, selon Bruce Campbell, professeur d’études environnementales de l’Université York et auteur d’un livre sur la tragédie de Lac-Mégantic.

Le gouvernement vante ses pratiques réglementaires rigoureuses, mais en réalité, la gestion des risques est laissée aux entreprises.

Bruce Campbell, professeur d’études environnementales de l’Université York

Dans un monde idéal, Transports Canada aurait la technologie et les ressources nécessaires pour évaluer et réviser les règles de façon indépendante, souligne M. Campbell.

Après la tragédie de Lac-Mégantic, le gouvernement fédéral avait imposé à l’industrie ferroviaire une série de nouvelles mesures de sécurité sur le transport des matières dangereuses, dont une nouvelle conception des wagons-citernes.

Or, sept ans plus tard, les trains chargés de pétrole continuent à dérailler au pays, souligne M. Campbell.

Que se passera-t-il si la prochaine fois, c'est dans une grande ville comme Toronto, Montréal, Vancouver ou Winnipeg?

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