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Analyse

Déboulonner ou non? La guerre mondiale des statues

Des travailleurs manipulent une statue suspendue par une grue.

Des travailleurs retirent la statue d'Edward Colston, jetée dans la rivière Avon par des manifestants au port de Bristol, au Royaume-Uni.

Photo : bristol city council via reuters / BRISTOL CITY COUNCIL

La vague internationale provoquée par le meurtre de George Floyd à Minneapolis, le 25 mai, a pris depuis quelques jours une dimension nouvelle. Aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs, on a élargi le débat sur le racisme actuel, ses causes et les façons de le combattre, pour faire un voyage dans le temps.

Au-delà de la violence policière, des inégalités sociales issues de la discrimination raciale, on creuse maintenant dans l’Histoire et ses symboles. Des symboles de pierre et de bronze. On exige le déboulonnage des statues d’une série de personnages liés au colonialisme, à l’impérialisme, à la traite d’esclaves, aux confédérés américains…

Aux États-Unis, la controverse sur les effigies des chefs confédérés (partisans du Sud dans la Guerre de Sécession) a refait surface depuis 2015. Neuf noirs ont alors été tués dans une église, à Charleston, par un extrémiste blanc qui s’identifiait aux sudistes esclavagistes du 19e siècle. Le mouvement s’est intensifié en 2017, après les émeutes de Charlottesville, en Virginie. Des dizaines de statues évoquant le passé esclavagiste du pays ont été mises à terre. Mais il en reste encore bien davantage sur pied.

Un mouvement qui fait des petits

Le mouvement a fait des petits, par-delà les frontières. En Angleterre, des militants sont même passés à l’acte le 7 juin. Ce jour-là, à Bristol dans l’ouest du pays, ils ont fait tomber la statue – bien en vue au centre de la ville – d’un riche marchand d’esclaves du 17e siècle. Mais d’autres personnages maintenant sont remis en cause… jusqu’à Winston Churchill, icône du 20e siècle!

On trouve aujourd’hui des mouvements de déboulonnage de statues au Royaume-Uni et aux États-Unis, mais aussi en Belgique et en France : une sorte d’envie de tabula rasa contre les symboles de l’Histoire passée, dans ce qu’elle peut avoir de moins glorieux…

Ce qui se passe dans la mère patrie de l’empire anglo-saxon est assez significatif. Ici, c’est clairement le passé impérial dont on fait le procès.

Le mouvement Black Lives Matter venu des États-Unis, et répondant à une situation spécifiquement américaine, est clairement une inspiration. Mais le contexte contemporain et l’histoire du Royaume-Uni diffèrent grandement de ce qu’on voit aux États-Unis… Que ce soit la violence policière (moins omniprésente), la place de l’esclavage dans l’histoire (moins centrale), ou encore la proportion de personnes noires dans le pays (bien inférieure du côté britannique).

Scène spectaculaire à Bristol

Le 25 mai, donc, cette scène spectaculaire à Bristol : la statue de l’esclavagiste Edward Colston arrachée, piétinée, traînée dans les rues puis jetée à l’eau par la foule… Une corde bien placée, quelques bons bras : la statue est tombée en quelques instants. Le bronze, installé là au 19e siècle, représentait ce marchand d’esclaves de la fin du 17e siècle – mais l’homme avait aussi été un grand mécène, bienfaiteur de la ville, en plus d’être député aux Communes.

Des manifestants autour de la statue déboulonnée.

Edward Colston (1636-1721) avait fait sa fortune grâce au commerce des esclaves.

Photo : The Associated Press / Ben Birchall

Un conseiller municipal s’est dit scandalisé. Il a parlé de voyous frénétiques excités par une furie purificatrice… Mais le maire de Bristol, au contraire, a déclaré que cette statue était en elle-même un affront, et qu’il n’éprouvait aucun sentiment de perte après ce geste de la foule… Il a assuré que la statue – repêchée dans la rivière Avon – trouvera sa place dans un musée.

Le gouvernement de Londres a dénoncé un geste de vandalisme… Boris Johnson, premier ministre, a dit que les Noirs au Royaume-Uni ont été victimes d’injustices, que c’est une triste réalité qu’il faut bien regarder. Il a dit comprendre les manifestants, la mort de George Floyd ayant réveillé une colère et un indéniable sentiment d’injustice. Mais il a ajouté que ceux qui ont attaqué la police ou profané des monuments publics devront faire face à toute la force de la loi.

À Oxford : Rhodes, tu es le prochain

À Oxford, deux jours plus tard, on n’a pas déboulonné de statue… pas encore. Mais dans cette légendaire ville universitaire, on vise un personnage qui fut lui-même une sorte de monument de la Grande-Bretagne impériale du 19e siècle.

Il s’agit de Cecil Rhodes, homme d’affaires et homme politique, dont la statue trône toujours – pour combien de temps ? – devant le Oriel College (le plus ancien de l’Université d’Oxford).

Une statue de Cecil Rhodes avec un filet de sécurité pour la protéger.

Une statue de Cecil Rhodes, à Oxford.

Photo : Reuters / ANDY COULDRIDGE

Archétype de l’impérialiste britannique et fier de l’être, imprégné de sa mission civilisatrice, fondateur de la British South African Company, Cecil Rhodes a fait fortune dans les mines de diamant.

Mais il a aussi été – revers de la médaille – un grand mécène de l’Université d’Oxford, fondateur des généreuses Bourses Rhodes pour étudiants diplômés, parmi les plus prestigieuses du monde, et qui existent jusqu’à ce jour.

Dans la manifestation du 9 juin à Oxford, on a menacé Cecil Rhodes (ou plutôt son effigie, qui domine à l’entrée du collège) en lui lançant sur un ton de défi : Rhodes, tu es le prochain sur la liste.

Dans le choix de ses cibles, le mouvement inspiré de Black Lives Matter ratisse large au Royaume-Uni. Si des esclavagistes de leur époque (17e, 18e siècles) comme Colston représentent aujourd’hui des cibles évidentes, le cas de Rhodes est déjà différent, puisque l’esclavage avait été aboli au 19e siècle… l’esclavage, pas les colonies.

Au tour de Winston Churchill

Mais aujourd’hui, le mouvement s’emballe, et même une icône du 20e siècle comme Winston Churchill, ancien premier ministre, héros de la lutte contre le nazisme durant la Deuxième Guerre mondiale… est dans le collimateur de certains militants.

Une de ses statues à Londres, face au Parlement, a été taguée avec l’inscription : C’était un raciste. Le lendemain, la statue était encagée, entourée de planches protectrices, rendue invisible aux passants et inaccessible aux vandales.

Churchill, raciste? Il est vrai qu’il a plaidé contre l'autonomie des Noirs ou des autochtones en Afrique, dans les Caraïbes... Il avait des opinions mitigées sur les musulmans – qualifiant les Afghans ou les Irakiens de tribus non civilisées. Mais en même temps, il était très favorable à Ibn Saoud (fondateur de l’Arabie saoudite au 20e siècle), pour des raisons pétrolières évidentes.

Un monument en l'honneur de Winston Churchill sur lequel on peut lire : « Churchill était un raciste ».

La statue de l'ex-premier ministre britannique Winston Churchill n'a pas échappé à la colère des manifestants antiracisme à Londres.

Photo : afp via getty images / ISABEL INFANTES

Réaction de Boris Johnson, lui-même biographe de Churchill et scandalisé par cet épisode : Il a peut-être dit des choses qui seraient inacceptables aujourd’hui. Mais il demeure un héros qui a sauvé notre pays de la tyrannie raciste et fasciste.

Alors, si on cherche des raisons de déboulonner des statues… on peut presque toujours en trouver!

À Londres, le maire Sadiq Khan a déclaré qu'il allait mettre sur pied une commission chargée d’une révision générale des monuments, des statues et de la toponymie de la ville. Elle s’appellera la Commission pour la diversité dans le domaine public.

Un grand ménage s’annonce dans la symbolique monumentale d’une ville qui ne manque pas de sites, de plaques, d’ouvrages divers évoquant la gloire impériale. Rudes débats à l’horizon!

Christophe Colomb décapité

Retour aux États-Unis, où le mouvement fait boule de neige : Christophe Colomb, grand explorateur, découvreur des Amériques en 1492, mais aussi colonisateur cruel dans les Caraïbes, est maintenant une des cibles favorites des redresseurs d’Histoire.

Une statue décapitée et un drapeau américain en arrière-plan

Une statue de Christophe Colomb décapitée à Boston. Le navigateur génois, longtemps présenté comme le « découvreur de l'Amérique », est désormais considéré comme une des figures du génocide des Premières Nations.

Photo : Reuters / BRIAN SNYDER

Le 10 juin, on a décapité une de ses statues à Boston, démontée dès le lendemain par la ville! La veille, 9 juin, une autre statue de Colomb, en Virginie, avait également été vandalisée, démolie puis jetée dans un lac.

En Belgique et en France, on voit également des statues insultées, dégradées, mises à terre, piétinées.

Colbert, Schœlcher, Léopold II

Jean-Baptiste Colbert, dont une statue trône à l’Assemblée nationale de Paris, est également visé. Il fut le bâtisseur de Louis XIV, son grand administrateur. Mais certains ne voudraient retenir que l’auteur du Code noir (1685), un texte qui avalisait l’esclavage aux Antilles.

Autre cas : dans les Antilles françaises – en Martinique – il y a un personnage, un Blanc, qui s’appelait Victor Schœlcher, dont deux statues ont été déboulonnées le 22 mai (donc avant la mort de George Floyd).

Or, dans ce cas-là, ce qui est embêtant, c’est que pour ceux qui ont un peu lu sur le sujet, le nom de cet homme est surtout associé à la cause de l’abolition de l’esclavage dans la première moitié du 19e siècle dans les colonies… même si le jeune Schœlcher, dans sa vingtaine, oui, avait été colonialiste et homme d’affaires dans les lointains territoires, tout en se disant scandalisé par l’esclavage.

Le cas de Leopold II, ancien roi des Belges, serait-il moralement plus clair? À la fin du 19e siècle et au début du 20e, cet homme a régné sur une grande partie de l’Afrique centrale. Plus que ça : pendant des années, il a littéralement possédé le Congo belge (devenu ensuite le Zaïre, puis la RDC). Son territoire, ses industries, ses travailleurs étaient à son service et à son profit personnel.

Une statue est marquée de peinture rouge et blanche.

Cette statue du roi de Belgique Léopold II a été couverte de graffitis à Bruxelles.

Photo : Reuters / YVES HERMAN

Pourtant, il y a encore beaucoup de statues de Léopold II en Belgique. Des statues qui, ces derniers jours – comme à Bruxelles dans la nuit du 9 au 10 juin – sont devenues la cible de tags et de slogans hostiles. Voilà pour le roi bâtisseur

Juger le passé avec les valeurs d’aujourd’hui?

Le rédacteur en chef Michel Guerrin, dans Le Monde du 12 juin, écrit : Beaucoup craignent que les statues entraînent dans leur chute la complexité historique, que l’anachronisme s’impose – juger le passé avec nos valeurs d’aujourd’hui –, sans prendre en compte les facettes multiples d’un personnage.

Un affrontement se dessine, entre la tabula rasa exigée par les plus radicaux, et d’autres qui voudraient nuancer… Il ne fait sans doute que commencer.

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