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« La scène pour moi, c’est mon oxygène » : le confinement difficile des créateurs

Le milieu culturel, dont le Canada aime bien s’enorgueillir, est un des plus éprouvés par la pandémie. Des musées ouvrent, des tournages reprennent, les gouvernements essaient d’aider. Mais beaucoup d’artisans sont encore dans un brouillard opaque.

Voici le portrait de quelques-uns.

Geneviève Leblanc et Dany Beaudoin : des pros de l’arrière-scène sur le carreau

Geneviève Leblanc et Dany Beaudoin, assis l'un à côté de l'autre.

Geneviève Leblanc et Dany Beaudoin sur leur balcon, sans travail.

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

J’étais souvent entre deux avions, j’avais deux ou trois contrats en même temps, dit Geneviève Leblanc en parlant de son monde d’avant.

Chargée de projets d’éclairages souvent complexes, elle a passé plusieurs semaines à Barcelone l’automne dernier pour le nouveau spectacle du Cirque du Soleil, MESSI 10. La fondation Bill & Melinda Gates est un de ses clients. Et ce tourbillon s’est arrêté le 12 mars dernier alors qu’elle était en route vers l’aéroport.

J’étais en discussion pour des tas d’autres projets; et je n’ai aucune idée de quand je vais pouvoir retravailler, en particulier à l’étranger.

Geneviève Leblanc

Je suis le directeur de production de l’humoriste Laurent Paquin, nous étions en tournée quand tout a été mis sur pause, raconte Dany Beaudoin, qui a aussi un CV très garni. Il a travaillé pour Evenko, pour de grands spectacles comme ceux de la Fête nationale, etc.

Mai, juin, juillet, août, septembre : tout a été reporté. Puis annulé, dit Dany Beaudoin en soupirant.

Il faut savoir aussi que Geneviève et Dany forment un couple. Deux personnes, une hypothèque, pas de revenus, dit Dany Beaudoin en riant. Il y a quand même la Prestation canadienne d’urgence, qui prendra bientôt fin. En ce moment, ce sont mes deux enfants, de 16 et 19 ans, qui amènent de l’argent à la maison; c’est le monde à l’envers, ajoute Geneviève Leblanc.

Et le plan de sauvetage (de 400 millions de dollars) annoncé par la ministre de la Culture du Québec, Nathalie Roy?

Nous ne sommes pas membres de l’Union des artistes, de la Guilde des musiciens, nous ne possédons pas un théâtre ou une maison de production. Comme travailleurs autonomes, nous n’avons pas droit à l’assurance-emploi. Et nous sommes des centaines de personnes dans la même situation.

Geneviève Leblanc

Le plan de sauvetage fait une grande place aux projets innovants, notamment la diffusion en ligne. Geneviève Leblanc et Dany Beaudoin préféreraient qu’on permette aux salles de spectacle de rouvrir à capacité limitée et que le gouvernement subventionne le manque à gagner.

Ça pourrait faire travailler beaucoup plus de gens d’arrière-scène et plus rapidement, dit Geneviève. Il ne faudrait pas que tous ces techniciens se réinventent en préposés aux bénéficiaires. Nous perdrions une grande expertise, conclut Dany.

Marianne Trudel : un an de travail perdu

Marianne Trudel en noir et blanc.

Marianne Trudel au piano lors d’un concert.

Photo : VYTAUTAS SUSLAVICIUS

Marianne Trudel est pianiste, improvisatrice, productrice et gérante. Une femme à tout faire qui s’occupe toute seule de sa carrière.

J’ai eu une formation classique, mais j’ai bifurqué vers le jazz, dit celle qui a aussi accompagné Charles Aznavour pendant deux ans. En temps normal, elle mène plusieurs projets de front : duo, trio, septuor et participation à un big band. Et quand la pandémie est arrivée, elle s’est sentie paralysée.

La scène pour moi, c’est mon oxygène. C’est là que je trouve mon énergie et mon inspiration. Ne plus pouvoir monter sur une scène a été un coup dur.

Marianne Trudel

Marianne Trudel s’apprêtait à enregistrer un album avec le batteur John Hollenbeck, qui devait déboucher sur plusieurs concerts et une présence à la plus grande foire commerciale de jazz au monde en Allemagne. Tout cela a été annulé.

Pour écouter Marianna Trudel et John Hollenbeck :

C’est comme si j’avais perdu une année de travail et de démarchage, explique la musicienne indépendante. Les concerts se planifient à l’avance, et avec la pandémie, tout devient flou.

Et le programme de sauvetage du gouvernement Legault qui prévoit un volet pour l’industrie de la musique?

C’est trop tôt pour dire, dit Marianne Trudel, qui estime que les musiciens de la scène moins commerciale comme elle devraient recevoir plus d’attention des pouvoirs publics.

Parce que, hors des concerts, il reste très peu de revenus. Les Spotify et d'autres sites de diffusion de musique en ligne donnent des miettes aux musiciens.

C’est de l’exploitation, c’est du vol. Ça dure depuis des années. Il y a des artistes établis qui renoncent à leur projet de disques, parce qu’ils ne font pas leurs frais. Il faut augmenter les redevances des musiciens de ces sites.

Marianne Trudel

Marianne Trudel peut se consoler en se disant qu’elle enseigne à temps partiel au Cégep de Saint-Laurent, où se trouve un des meilleurs départements de musique. Mais c’est un couteau à deux tranchants : mon revenu est trop élevé pour toucher la Prestation canadienne d’urgence; mais qui va me rembourser pour toutes les heures que j’ai investies dans mon projet de disque et pour les revenus de concert que j’ai perdus? À ce stade-ci, personne.

Daphnée Laurendeau et Danny Morissette : une expérimentation covidienne

Danny Morissette tient Daphnée Laurendeau par la taille.

Les danseurs Daphnée Laurendeau et Danny Morissette devant leur domicile.

Photo : Radio-Canada / Michel Labrecque

Daphnée Laurendeau et Danny Morissette sont danseurs pour la compagnie montréalaise Cas Public, qui crée des spectacles destinés aux jeunes et aux moins jeunes. Une compagnie qui tourne beaucoup en Europe.

Daphnée et Danny sont également en couple et habitent à la même adresse.

Nous étions en spectacle en France quand le président Emmanuel Macron a annoncé qu’il supprimait les rassemblements publics, raconte Danny Morissette. C’en était fini de la tournée. Toute la compagnie est rentrée à Montréal et a été mise en quarantaine.

Dans le milieu de la danse, beaucoup sont convaincus que le confinement va durer longtemps. Parce que danse et distanciation font rarement bon ménage.

Daphnée et Danny ont pu donner des cours en ligne; ils ont continué à s’entraîner à la maison pour garder la forme. Pour beaucoup de mes amis, c’est difficile de garder une motivation quand on ne voit rien devant, raconte Danny Morissette.

Et puis, tout à coup, quelqu’un les a contactés… pour un projet de spectacle sur scène!

On nous a parlé d’un spectacle en temps de COVID, de mettre en commun quatre chorégraphes et deux danseurs pour créer une œuvre sans concession pour un spectacle sur scène quand les salles pourront rouvrir, raconte Daphnée Laurendeau avec un immense sourire.

L’idée est venue de l’agence montréalaise Mikhaël Spinnirny : une création virtuelle de quatre chorégraphes rendue sur scène par deux danseurs qui peuvent se toucher puisqu’ils sont en couple.

L’Agora de la Danse à Montréal s’est déjà engagée à présenter le spectacle quand la salle pourra ouvrir.

Le titre de la création : La question des fleurs, qui se veut un hommage aux artistes en confinement, particulièrement les danseurs.

Voir la bande annonce de La question des fleurs :

Les chorégraphes et danseurs seront aussi rémunérés en fonction du nombre de spectacles qui seront donnés. C’est aussi un petit rayon de lumière dans un monde toujours très obscur.

Je pense que de voir des corps se toucher va faire beaucoup de bien aux gens, au moment où des gestes que nous tenions pour acquis ne sont plus possibles, dit Danny Morissette.

Mais j’espère qu’un jour, le plus rapidement possible, la danse puisse recommencer comme avant, ajoute Daphné Laurendeau.

Brigitte Haentjens : une metteuse en scène inquiète

Brigitte Haentjens devant une affiche d'un spectacle.

Brigitte Haentjens.

Photo : Radio-Canada / Christelle D'Amours

D’origine française, Brigitte Haentjens travaille en théâtre au Québec et en Ontario français depuis plus de 30 ans. Elle est directrice du volet francophone du Centre canadien des Arts et a fondé sa propre compagnie, Sybillines, qui existe depuis 20 ans.

C’est comme avoir les jambes coupées, être devant un trou noir, sentir l’impuissance, l’isolement. Je n’avais pas réalisé à quel point les relations avec les autres étaient importantes.

Brigitte Haentjens, metteure en scène

Ensuite, il y a eu la révolte : je me suis sentie infantilisée, dit-elle. Et nous avons vu à quel point le néo-libéralisme menace le bien commun.

Brigitte Haentjens est une artiste reconnue dans l'univers du théâtre. Elle s’inquiète beaucoup plus pour ses nombreux collègues qui sont à statut précaire et qui n’ont toujours aucune idée de ce qui les attend dans les prochaines semaines.

Elle travaille en ce moment sur un projet qui lui tient à cœur : Pour en finir avec Octobre, une relecture de la crise d’octobre 1970 avec le comédien Sébastien Ricard.

Nous préparons une balado et nous espérons en faire une assemblée citoyenne au théâtre du Diamant à Québec, dit Mme Haentjens.

Et le programme de sauvetage de la culture du gouvernement Legault?

Il y a 50 millions pour les arts de la scène pour proposer des projets innovants et un fonds de soutien pour certaines compagnies. Mais on essaie toujours de comprendre comment ça va fonctionner, il y a beaucoup de flou, affirme Brigitte Haentjens, qui a fait partie d’un groupe de gens du milieu qui ont pu discuter directement avec la ministre de la Culture Nathalie Roy.

C’est bien, il y a une amorce de dialogue. Mais honnêtement, le fossé est grand!, dit-elle en éclatant de rire.

Et la possibilité de réouverture des théâtres? Il y a beaucoup d’hypothèses qui circulent dans le milieu, qui sont toutefois en attente de directives claires.

Beaucoup de camarades veulent retrouver le public le plus tôt possible, reconnaît Brigitte Haentjens. Mais personnellement, je me vois mal faire du théâtre dans une salle aux deux tiers vide.

Selon elle, on ne pourra pas faire le même théâtre dans un contexte de confinement. Brigitte Haentjens craint que la crise ne fasse très mal, mais elle va se battre pour le théâtre.

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