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La « sobriété touristique » pourrait avoir meilleur goût dans l'après-COVID-19

La crise est peut-être une occasion de repenser le modèle du tourisme de masse et de réfléchir à notre rapport au voyage.

Des touristes assistent à une danse de femmes dans un petit village de Namibie.

Des touristes assistent à une danse exécutée par des femmes du peuple Himba dans le village d'Ohungumure, en Namibie.

Photo : afp via getty images / STEPHANE DE SAKUTIN

La pandémie bouleverse le tourisme, une industrie qui avait le vent dans les voiles. Le sociologue français Rodolphe Christin pense que la mise à l’arrêt des voyages est l’occasion de réfléchir aux raisons qui nous amènent à partir à l’étranger. Le tourisme de masse aurait banalisé le voyage et cette crise pourrait être l’occasion pour chacun d’entre nous de réfléchir à une plus grande retenue touristique. Nous avons joint Rodolphe Christin en France.

En quoi cette crise pourrait-elle remettre en question le tourisme de masse?

Je ne suis pas certain que cette crise va fondamentalement remettre les choses en question. Ça fait des années que l’industrie touristique était vulnérable, parce que c’est une économie qui dépend de flux extérieurs au territoire d’accueil.

Mais ce que cette crise a montré, c’est que tout peut s’arrêter très vite avec le tourisme. Quand le tourisme se développe sur un territoire, il a tendance à mettre dans son orbite tous les autres secteurs, comme la restauration et l’hôtellerie, mais aussi le bâtiment, les transports en commun, les travaux publics, la maintenance des équipements, etc.

Rodolphe Christin.

Le sociologue français Rodolphe Christin pense qu'on a banalisé le voyage et qu'on devrait lui rendre son aspect exceptionnel.

Photo : Courtoisie - Rodolphe Christin

Tout d’un coup, tout ça s’arrête et provoque un choc violent. Alors oui, ça pourrait être l’occasion de penser à l’avenir du tourisme. Sauf qu’aujourd’hui, ce qu’attendent les gouvernements et les entrepreneurs de tourisme, c’est que les choses redémarrent le plus vite possible.

Mais je pense qu’à moyen terme, on devra réfléchir davantage à l’économie que nous voulons pour les territoires, de manière à assurer plus de sécurité économique. Et surtout : de poser les questions environnementales que le tourisme ne meurt pas de poser, parce que le tourisme a des effets dévastateurs sur les environnements sociétaux et naturels.

Rodolphe Christin est sociologue et écrivain. Il est l’auteur notamment du Manuel de l’antitourisme (Ecosociété, 2017) et il vient de publier La vraie vie est ici - Voyager encore? (Ecosociété, 2020). Il dénonce depuis plusieurs années les ravages du tourisme.

Qu'est-ce qui pourrait changer à court terme dans le tourisme?

Ce que je trouve intéressant, c’est qu’en raison des effets indirects du confinement, les gens ont redécouvert leur environnement quotidien d’un autre œil.

Ils ont redécouvert le silence, des villes ralenties, des territoires où les animaux revenaient… Et tout ça a injecté de l’exotisme dans la vie quotidienne et a aussi rappelé que le voyage commence sur le pas de sa porte.

La découverte des environs peut bien sûr se faire à l’autre bout du monde, mais avant d’arriver à l’autre bout du monde, il y a un itinéraire et une mise en route. Ce trajet n’a pas besoin de distance objective, il est aussi dans le regard qu’on porte sur la réalité.

Cette crise pourrait nous faire prendre conscience que « l'ici » a une charge esthétique et existentielle importante et que cela devrait nous mener à réfléchir sur nos conditions de vie.

Pourquoi a-t-on autant besoin de partir et d’oublier le monde? Parce que je pense que le tourisme aujourd’hui, c’est devenu une industrie de l’oubli du monde plus que de son exploration. Je crois que tout ça devrait nous ramener dans nos territoires de proximité, nous inciter à faire un inventaire de notre quotidien, pour savoir ce qui est à conserver et ce qui mériterait d’être transformé…

Notamment en se posant la question : qu’est-ce qu’on va chercher ailleurs qu’on pourrait trouver ici?

Des chaussures de marche et un sac à dos de randonneur dans une clairière en pleine forêt.

Déconfinement partiel des activités de plein air.

Photo : Shutterstock / fotohunter

En quoi l’industrie touristique a-t-elle changé notre façon de concevoir le voyage?

Avant, on partait en voyage pour des motifs commerciaux, religieux ou de conquêtes territoriales. Il y avait dans le voyage une vision d’exploration des territoires et de la connaissance de la réalité lointaine.

Ça a été la logique des empires coloniaux, car on allait chercher ailleurs ce qu’on n’avait pas chez soi.

Ce que le tourisme a opéré comme transformation, c’est que voyager est devenu un plaisir. Avant, c’était une épreuve où on devait affronter l’isolement, la fatigue corporelle, les intempéries, les dangers, l’inconfort…

Et pour en faire un plaisir, une espèce d’hédonisme contemporain, le tourisme a aménagé le réel pour le rendre accueillant, propice à satisfaire les attentes diversifiées de la clientèle, des normes de sécurité, des normes de qualité, etc.

Cela tend à faire des sites touristiques des lieux standardisés, avec des infrastructures qui sont là pour nous et qui transforment souvent les lieux en galerie commerciale à ciel ouvert.

Un autobus touristique et des touristes devant la Sagrada Familia, à Barcelone.

La ville de Barcelone, en Espagne, subit grandement les effets du tourisme de masse. La basilique Sagrada Familia est un des sites les plus visités de la ville.

Photo : Reuters / Nacho Doce

Comment devraient se dérouler les voyages dans un monde idéal?

Pour que le voyage opère, il faut qu’il y ait une dimension initiatique. Pour le voyageur, il faut qu’il y ait un avant et un après, et que l’après soit différent de ce qu’on était avant. C’est là la force transformatrice d’explorer d’autres lieux, d’autres mœurs, d’autres pensées, de se confronter à la diversité.

Tout ça implique une sortie de ses repères, de ses cadres de référence, pour aller à la rencontre de ceux d’autrui. Ce n’est pas facile, ça implique un certain inconfort. Et c’est cet inconfort que le tourisme tend à gommer.

Tout ça a opéré une aseptisation et une banalisation du voyage. Ce que nous pouvons faire, c’est sauver cette expérience de découverte et de l’expérimentation d’autres manières de vivre, se confronter à la diversité de l’humain et de la nature…

Tout ça mérite d’être sauvé, mais ça nous demande de travailler, ça nous demande des efforts de la conscience, ça nous demande de changer notre rapport au voyage.

Mais je crois qu’aujourd’hui, ce n’est plus ça qui anime l’industrie touristique… Elle est une manière parmi d’autres de mettre en exploitation les territoires et les sociétés et tend à les altérer, bien souvent de façon irrémédiable.

De nombreux touristes marchent dans une allée du temple d'Angkor Vat, au Cambodge.

Le site historique du temple d'Angkor Vat au Cambodge est victime du tourisme de masse.

Photo : afp via getty images / TANG CHHIN SOTHY

Les changements des mauvaises pratiques touristiques ne partent-ils pas d’abord de nous?

Ça part partiellement de nous, mais il y a une politique du tourisme. La touristification de la planète, c’est une volonté politique, c’est une volonté internationale.

Il y a des organisations touristiques qui s’occupent de ça, il y a des décideurs politiques qui prennent des décisions pour organiser les territoires de telle ou telle manière pour organiser leur attractivité, il y a le marketing des vacances…

Tout ça, ce sont des notions qui interrogent la vie collective. Le tourisme, d’une certaine manière, c’est le pur produit du capitalisme. C’est une structure globale liée au phénomène de mondialisation.

L’individu ne suffit pas. On peut se remettre en question sur notre manière de voyager, mais il est très dur aujourd’hui d’échapper au tourisme.

Des dizaines de touristes sont rassemblés devant une barrière, face à des gardes de sécurité qui ne les laissent pas entrer.

Des touristes manifestent leur mécontentement devant la passerelle qui mène au site inca de Machu Picchu, au Pérou. Suite à une directive de l'UNESCO, les autorités péruviennes limitent le nombre de visiteurs admis sur le site.

Photo : afp via getty images / AFP

Est-ce que cet arrêt forcé du tourisme va changer les choses?

Très honnêtement, je n’en suis pas certain. Je pense que la lettre contre la crise économique va pousser les décideurs à relancer l’industrie touristique. Ce qui peut se comprendre! On peut comprendre qu’on va essayer de sauver l’existant en essayant de refaire la même chose.

Par contre, ce qui pourrait modifier le tourisme, c’est aussi la crise économique. Que les gens, contraints et forcés, n’aient plus les moyens de partir comme avant.

Mais il ne faut pas oublier que le tourisme, c’est vraiment une question politique. C’est ça qui mérite d’être remis en cause : cette injonction de transformer les territoires, à les « touristifier », y compris parfois au nom du respect de la nature. Tout le paradoxe, c’est comment on peut à la fois exploiter et protéger l’environnement.

Moi je pense que c’est antinomique. Je plaide plutôt pour un « désaménagement » du monde. C’est-à-dire que toutes les terres, tous les territoires n’ont pas à être rendus accessibles aux touristes.

Des touristes attendent pour monter dans un autobus muni de gros pneus.

De gros autobus tout-terrain sont nécessaires pour affronter le paysage accidenté que doivent traverser les touristes afin d'atteindre le site de la chute de Gullfoss, en Islande.

Photo : Reuters / CHRIS HELGREN

Si vous me posez la question de savoir comment on va faire demain, je vais vous dire que ça ne va pas se faire en un jour.

Il faut revisiter le rapport qu’on entretient avec nos territoires, ce qui veut dire nos relations avec les autres et avec la nature.

Mais je pense que critiquer le tourisme, c’est critiquer l’ensemble du capitalisme. C’est critiquer cette ère de l’anthropocène, au sein de laquelle l’action humaine influence l’ensemble de la planète.

Je crois que le tourisme, lorsqu’il organise des lieux, lorsqu’il transforme des territoires, c’est un laboratoire de cet anthropocène-là.

Des touristes sur une plage.

Une plage pleine de touristes.

Photo : iStock

Le tourisme sert aussi à s’ouvrir l’esprit, à aller à la rencontre de l’autre. Est-ce qu’on ne perdrait pas ça un peu?

Je ne suis pas certain que le tourisme contribue à l’ouverture des esprits. Aujourd’hui, si on regarde bien les organisations touristiques, ce sont souvent des lieux fermés. La mise en circuit des lieux touristiques, avec les itinéraires, bien souvent l’autre est réduit à être un prestataire de services.

Un touriste blanc avec une casquette danse avec des jeunes à la peau foncée et une coiffe de plumes sur la tête.

Un touriste danse avec des membres du peuple Tatuyo, près de Manaus, en Amazonie brésilienne.

Photo : Reuters / Siphiwe Sibeko

Les relations sont complètement altérées par la relation économique. Et lorsqu’on observe les territoires où les touristes sont bien implantés, bien souvent ces lieux-là sont réservés aux touristes, et les habitants ont beaucoup de mal à y habiter, justement.

Donc je ne suis pas du tout convaincu que le tourisme soit fondé sur la rencontre avec l’autre. Et je pense justement que c’est une des frustrations que rencontrent certains touristes, c’est-à-dire qu’ils reviennent de voyage en vous disant que, finalement, je n’ai rencontré personne.

Un homme fait de la randonnée pédestre.

Un homme fait de la randonnée pédestre.

Photo : iStock

Vous dites qu’on va en vacances, mais qu’on a oublié comment être en vacances…

Il y a une grande différence entre les deux. Partir en vacances ne veut pas dire être en vacances. Je plaide pour qu’il y ait une politique du temps libre.

Avoir du temps, c’est aussi avoir du temps pour ne rien faire. On ne fait rarement rien. Ne rien faire, c’est aussi contempler, c’est aussi créer, c’est aussi penser, c’est aussi réfléchir, c’est aussi parfois critiquer le monde qui nous entoure pour pouvoir l’imaginer autrement que ce qu’il est.

Je pense qu’une politique du temps libre qui nous permettrait de relocaliser notre vacance, vacance sans s, c’est-à-dire cette espèce de vide positif et créateur, ce serait une manière d’occuper nos temps libres pour faire autre chose que de s’agiter.

Deux chaises vides sur un ponton flottant sur un lac au coucher du soleil.

Se détendre au chalet

Photo : iStock

Vous proposez qu’on fasse tous une grande introspection de notre rapport au voyage...

On va oublier ailleurs ce qui nous pèse ici. On part pour mieux revenir, pour se reposer. Une fois qu’on est reposé, on revient travailler, et tout repart comme avant.

Mais ce qu'on ne voit pas, c'est que cette industrie touristique là, on est en train de la reproduire à l'échelle du monde. On reproduit les conditions qu'on cherche à oublier.

C'est ça qui est le paradoxe du tourisme. D'une certaine manière, on nous vend de l'exotisme, mais plus on part nombreux ailleurs, plus on contribue à altérer cet exotisme.

Je pense que cette crise a été totale et a affecté toute notre vie en très peu de temps. Je pense qu’il faut interroger notre vie quotidienne, ce qu’on aimerait changer de cette vie quotidienne et ce qu’on aimerait garder!

Moi je pense que, dans une vie un peu plus harmonieuse, le besoin de partir serait nettement moins prégnant.

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