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Bergame, la ville martyre, apprend à respirer de nouveau

« C’est moi, le virus et le patient. »

Une dame passe devant une boutique avec des sacs aux bras.

La vie dans les rues de Bergame.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Bergame est devenue synonyme de coronavirus. Au coeur de la Lombardie, la région la plus touchée de l'Europe, pas une seule famille n’a été épargnée par la mort. Il est encore difficile de mesurer pleinement l’ampleur de la tragédie qui a frappé une province qui jadis symbolisait puissance et richesse. Aujourd’hui, Bergame souffle un peu, mais n’a pas fini de pleurer ses morts.

Huit secondes. C'est la durée d'apparition de chacun des visages des victimes du coronavirus sur un écran géant dans la petite ville de Bergame, en Lombardie.

La région industrielle détient le triste record de la plus endeuillée d'Italie avec la moitié des morts du coronavirus à elle seule.

Un bref hommage. Il faut pourtant une journée et demie pour que défilent une fois chacune les photos des milliers de personnes qui ont été emportées par la maladie ici.

Un écran posé sur un balcon affiche les noms et photos des victimes de la COVID.

La ville de Bergame, symbole malgré elle du coronavirus en Italie

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

C'est la seule réponse, avec la prière, la musique, que nous avons pu donner à la douleur des familles qui ont dû saluer leurs proches et amis sans pouvoir les accompagner dans la mort et aux funérailles.

Une citation de :Daniela Taiocchi, responsable de la nécrologie, L'Eco di Bergamo

Daniela Taiocchi est à l'origine de ce mémorial. Elle est responsable des pages nécrologiques au quotidien L'Eco di Bergamo. Cette chroniqueuse des vies achevées entretient une relation intime avec la grande faucheuse qu’elle a apprivoisée au fil du temps. Mais elle est en cela bien typique de Bergame, dit-elle.

Bergame est une terre où la mort est domestiquée, où nous vivons quotidiennement avec la présence de chapelles, avec la mort de 1630 au temps de la peste, avec celle de la grippe espagnole du début du siècle dernier. C’est le pays de la Danse macabre du Triomphe de la mort, et donc il nous fallait une réponse aux larmes qui nous ont déchirés en un instant sans permettre tous les rituels que nous avions construits autour de la mort, explique-t-elle.

Daniela Taiocchi consulte un quotidien.

Daniela Taiocchi, responsable de la nécrologie du quotidien L'Eco di Bergamo.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Sur son bureau à L’Eco di Bergamo, Daniela conserve un exemplaire de chacun des journaux des derniers mois. La femme menue pose un regard tendre, mais empreint de fatigue sur les numéros où les nécrologies occupaient 3, 4, puis 5, 6 et même 11 pages du quotidien.

Chaque jour, cela empirait. Chaque jour, la quantité des pages augmentait. À cette époque, personnellement, je n'ai pas su comprendre ce qui était en train de changer.

Une citation de :Daniela Taiocchi

En mars dernier, une cinquantaine de personnes mouraient en moyenne chaque jour. Une inflation cruelle de plus de 500 % par rapport aux années passées.

La région de la Lombardie détient le triste record de la plus endeuillée de toute l’Italie avec la moitié des morts à elle seule. Les bilans de la protection civile ne donnent qu’une image partielle du drame. Ils ne recensent que les personnes mortes à l’hôpital après avoir été déclarées positives. Selon leurs chiffres, 2060 victimes de la COVID-19 ont par exemple été comptabilisées en mars dans la province de Bergame.

Pourtant, selon les données recueillies par l’Institut national de la statistique, la province a dénombré 6200 morts en mars, contre 1180 en moyenne durant les cinq années précédentes. Des milliers de malades sont ainsi morts chez eux et dans les maisons de retraite, sans avoir été testés ni même soignés.

« C’est moi, le virus et le patient »

Dans le cimetière de Bergame, des sections complètes dévoilent des tombes fraîchement recouvertes de terre qui attendent toujours leurs pierres tombales.

Anna Prandi se recueille sur l’une d’entre elles. Elle a pu accompagner son mari Emilio à son dernier repos au cimetière de Bergame avec leur fils. Une exception alors que les morgues et les églises empilaient les morts sans pouvoir les enterrer.

Anna Prandi devant la stèle où repose son mari.

Anna Prandi se recueille devant la tombe de son mari, Emilio, emporté par la COVID en mars dernier dans un foyer de retraite.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Mais comme tous ceux qui ont perdu un être cher de la COVID, elle souffre terriblement de ne pas l'avoir accompagné dans ses derniers jours qu'il aura passés, seul, dans un centre de soins pour personnes âgées.

J'étais désespérée. J'ai dit : "Je l'ai soigné pendant 10 ans, puis je l'ai abandonné ainsi et il est tombé malade. En plus, il a vu tous les autres. C'était un massacre”.

Une citation de :Anna Prandi

À l’Hôpital Papa Giovanni de Bergame, la situation n’était guère mieux. Milena Patelli souffle un peu mieux aujourd’hui. Infirmière aux soins intensifs de l’hôpital, elle s’est retrouvée aux premières loges d’une tragédie qui allait carrément la dépasser, elle et ses collègues.

La première nuit où j’ai travaillé, je rentrais de vacances et on m’a dit : “On a le patient COVID qu’il faut soigner”. C’était les tout premiers dans ce service, et il fallait rentrer dans la pièce. Alors j’avais des collègues qui pleuraient. Je me suis dit, il faut que je rentre. Je suis rentrée. Et on était enfermés. Je me disais, c’est moi, le virus et le patient. Et j’ai pensé: “On va bien voir qui va sortir d’ici", raconte Milena Patelli.

Milena Patelli porte une visière par-dessus son masque.

« Je n'oublierai jamais les cheveux complètement trempés par la fièvre des patients et leurs yeux sortis de leur tête. Jamais. » - L'infirmière Milena Patelli

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les cas se sont rapidement enchaînés jusqu’à épuiser les ressources du centre hospitalier. Ses collègues médecins et infirmiers tombaient malades les uns après les autres. Certains en sont morts. Dans une lettre collective, treize médecins de l’hôpital dénoncent alors « une épidémie hors de contrôle » où « les personnes les plus âgées ne sont pas réanimées et meurent seules », et où l’hôpital lui-même est « hautement contaminé ».

Le choix de ne pas traiter certains patients, aussi cruel soit-il, était sans doute nécessaire, croit l’infirmière.

La moyenne d’âge des patients qu’on a vus ici, c’était 65 ans. J’ai pas vu des patients plus âgés. Parce qu’en fait, c’est sûr, il n'y avait pas les moyens pour tous. En bas aux urgences, ils avaient quand même sélectionné, entre guillemets, les patients qui pouvaient être soignés aux soins intensifs, parce qu’ils auraient pu à la limite passer le cap, en fait.

Une citation de :Milena Patelli

Il ne reste plus que quelques dizaines de patients atteints de la COVID-19 dans une partie des soins intensifs. Une victoire, croit Milena. Mais elle demeure hantée par tous ceux qu’elle a soignés, dont beaucoup ne sont jamais rentrés chez eux.

Ce dont je me souviens le plus, ce sont les sacs de poubelle avec les effets personnels des patients. Ils arrivaient aux soins intensifs déshabillés. Et leurs vêtements étaient posés dans ces sacs, avec leur téléphone mobile. On entendait constamment la sonnerie de ces téléphones. Ils n’étaient pas seuls! On les cherchait. Mais ils n’ont revu personne avant de mourir. Ça m’a beaucoup touchée, s’émeut-elle.

Quand Oreste Castagna s'est mis à chercher son air, la pandémie faisait déjà des ravages en silence à Bergame. Le médecin de famille de l’acteur bien connu en Italie lui a diagnostiqué une simple grippe. Le paracétamol conseillé n'a été d'aucun secours. Au début mars, il s’est affaissé dans le sofa chez lui et a dû être conduit d'urgence à l'hôpital.

Le sauvetage de beaucoup de gens était dû aux infirmières, c'est [elles] les héros, je le dis vraiment : des gens qui risquaient sans avoir pu faire le test, en étant près de nous jour et nuit, parce que je me suis réveillé et les ai trouvés, dormant par terre ou assis comme ça, endormis de fatigue.

Une citation de :Oreste Castagna

Il est resté hospitalisé pendant deux mois avec la peur au ventre de ne pas en sortir vivant.

C'est très facile de mourir, ce n'est pas difficile, ce n'est pas traumatisant, on ne respire plus et on finit. Ça finit, ça commence à baisser lentement. Heureusement, ils disent que j'ai eu beaucoup de chance, un peu parce que j'ai un physique solide et de l'autre côté parce qu'ils m'ont soigné, dit Oreste Castagna.

Oreste a pu rentrer chez lui et retrouver ses jeunes enfants. Mais il a du mal à les soulever pour les prendre dans ses bras. En fait, le moindre effort le fatigue. Il a vaincu la COVID, mais des séquelles persistent.

Oreste Castagna prend dans ses bras son enfant.

L'acteur Oreste Castagna a été hospitalisé pendant deux mois. Il a failli perdre la vie. Il dit avoir retrouvé la foi.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Pour moi, m'endormir, mon corps l'associe à mourir. Donc j'ai du mal à m'endormir, j'ai des rêves terrifiants, toujours, continuellement. Et le souffle est le problème avant tout, car j'ai été l'un des premiers à entrer, nous parlons du 5 ou 6 mars, et l'un des premiers à sortir. Nous sommes donc actuellement à l'étude par ces médecins. Ils disent, voyons quelles conséquences vous aurez, nous ne savons pas à quel point nous serons immunisés, nous ne savons pas ce que la COVID va provoquer en nous, raconte Oreste Castagna.

C’est une des questions à laquelle s’intéresse le docteur Marco Rizzi, responsable du département des maladies infectieuses de l’Hôpital Papa Giovanni XXIII.

Environ 30 % des patients qui ont obtenu leur congé de l’hôpital ont encore des troubles respiratoires importants après deux à trois mois de traitement. On peut penser qu’ils les auront à vie. On songe à des greffes de poumons pour certains. Le problème de la COVID ne va pas disparaître avec le congé du dernier de nos patients.

Une citation de :Marco Rizzi

Bergame apprend doucement à respirer de nouveau. Prudemment. Les habitants sont de retour dans les rues de la ville médiévale, masque au visage et le coeur lourd d’une douleur qui ne passera pas. Mais la ville martyre est prête à se tourner vers l’avenir... à sublimer cette douleur, pour dessiner l’après.

Des chiens et leur maître devant une fontaine.

Piazza Viecchia au coeur de la ville médiévale de Bergame revient un peu à la vie.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

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