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Minorités visibles : déficit de 26 000 emplois dans les services publics du Québec

En progression, mais encore trop blancs, les effectifs de la plupart des organismes publics n’atteignent pas l’égalité en matière d’emploi. C’est de la « discrimination systémique », tranche la CDPDJ.

Un groupe de personnes masquées de toutes les couleurs.

Plus de 13 % des Québécois font partie des minorités visibles, soit au moins un million de personnes.

Photo : Getty Images / yuoak

La Société des alcools du Québec ne compte que 122 membres des minorités visibles parmi ses quelque 7500 employés (1,6 %). Même si les personnes de couleur sont trois fois plus nombreuses qu'en 2013 à travailler à la SAQ, on est encore loin du compte.

Il en faudrait 691 (9 %) conclut la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), dans un nouveau rapport qui passe en revue les effectifs de 331 organismes publics.

Nous avons analysé les milliers de données publiées par la Commission, mardi, dans son rapport triennal de suivi de l'application de la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi.

Notre compilation démontre qu'il manque 26 307 employés membres des minorités visibles pour attendre la cible de 10,4 % de représentativité dans les organismes québécois.

La CDPDJ constate une augmentation depuis dix ans, avec une représentation des personnes de couleur qui est passée de 2,7 % en 2009 à 6,3 % en 2019, mais ce n’est pas très élevé, conclut le rapport.

Même s'il y a eu quelques progressions dans les différents organismes, c’est assez minime et ça n’atteint pas les objectifs visés, regrette la vice-présidente de la CDPDJ, Myrlande Pierre.

À Hydro Québec, il n'y a que 706 personnes de couleur sur un peu plus de 19 000 employés. C’est plus du double de ce qu’on retrouvait en 2013, mais la Société d'État doit encore en recruter 1271 pour atteindre sa cible de 10 %.

[Précision] Hydro Québec affirme qu'elle emploie plutôt 1266 personnes de couleur, soit 6,6 % de son effectif, en date du 31 décembre 2019. La Commission reconnaît que certaines données peuvent dater de deux ans. Elle publiera dorénavant un rapport annuel.

Les exemples ne manquent pas pour démontrer la sous-représentation des minorités visibles qui comptent pour plus de 13 % de la population québécoise. La Commission parle d'« obstacles systémiques » et de « discrimination systémique ».

On parle de discrimination systémique, clairement, et ça fait référence à ce qu'on appelle le racisme systémique.

Myrlande Pierre, vice-présidente de la CDPDJ

En réaction au dépôt du rapport, le premier ministre François Legault a reconnu un « problème » : Il y a une sous-représentation des minorités visibles, a-t-il déclaré, sans toutefois revenir sur sa position à propos du racisme systémique, qu'il nie.

Une étude réalisée par la Commission, en 2012, (Nouvelle fenêtre) démontrait qu’à caractéristiques et à compétences égales, un candidat au patronyme québécois a au moins 60 % plus de chances d’être appelé en entrevue qu’une personne qui a un nom à consonance africaine, arabe ou latino-américaine.

Définition

Les minorités visibles sont toutes les personnes qui n'ont pas la peau blanche et qui s'auto-identifient comme telles. Au Québec, les principaux groupes représentés sont les Noirs, suivis des Arabes, des Latinos-Américains, puis des Sud-Asiatiques. Les Autochtones ne sont pas comptabilisés comme des minorités visibles.

Chaque organisme a une cible à atteindre en matière de représentation des minorités visibles, calculée en fonction de la disponibilité de la main d’oeuvre non blanche compétente (ou apte à obtenir la compétence rapidement) dans le secteur d’activité et la région. On n'imposera pas la même cible à Montréal qu'à Saguenay.

Ce ne sont pas des quotas. Ce sont des cibles, des objectifs à atteindre qui sont définies par la Commission avec l’employeur comme partie prenante.

Myrlande Pierre, vice-présidente de la CDPDJ
Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Pas assez d'employés issus des minorités visibles

La police

En 10 ans, la Sûreté du Québec est passée de 26 à 42 minorités visibles employées à son quartier général, sur un effectif de 5500 personnes. La SQ doit en recruter encore 112 pour atteindre cible de 2,8 %.

Les personnes de couleur sont aussi très peu représentées dans les Régies intermunicipales de police (0,6 %).

Ces organismes [de police] auront un réel défi à relever pour recruter et maintenir en emploi les membres de ce groupe.

Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) n'apparaît pas spécifiquement dans le rapport, mais on sait qu'il compte 8,1 % de minorités visibles dans son effectif.

Les municipalités

À la Ville de Montréal, 9,4 % des employés sont des minorités visibles. La municipalité est en voie d’atteindre son objectif de 11 %. En 2013, la part d'employés de couleur dans la municipalité était de 6 %.

La Ville de Québec est en bonne progression par rapport à sa situation de 2013. Même si elle ne compte que 64 personnes de couleur parmi ses 6528 employés, elle a fait la moitié du chemin et doit encore en recruter 59 pour atteindre une représentation de 2 %.

Parmi les plus petites villes, on remarque que trois municipalités de la banlieue de Montréal ne comptent aucune minorité visible dans leur effectif. Boucherville devrait pourtant en employer 30 sur un effectif de 265 fonctionnaires, Sainte-Julie 24 sur 233 et Deux-Montagnes 19 sur 208.

Exemple encourageant en région, la Ville de Rouyn-Noranda a recruté trois personnes de couleur et s'approche de sa cible de cinq.

Des régions régressent

Le rapport de la Commission nous apprend que dans les organismes de deux régions métropolitaines de recensement, la proportion d'employés membres des minorités visibles a diminué entre 2009 et 2019. Dans la RMR de Saguenay, elle est passée de 0,7 % à 0,5 % et dans la RMR de Trois-Rivières de 1 % À 0,5 %.

Bons et mauvais élèves

En 2019, c’est le réseau des sociétés de transport qui possède la représentation la plus élevée parmi les catégories d'organismes, avec un taux moyen de 12,7 % de minorités visibles. C’est aussi ce même réseau qui a connu la plus forte croissance des membres de ce groupe visé, avec une hausse de 8,4 % entre 2009 et 2019.

La Commission des droits de la personne n'a pas le pouvoir de forcer les organismes à respecter les cibles. Elle les accompagne dans la mise en place de programmes d'accès à l'égalité en matière d'emploi. Ultimement, elle peut déposer une plainte devant le Tribunal des droits de la personne contre un organisme qui ne fait aucun effort. Mais ce n'est encore jamais arrivé.

Il y a un tournant. On veut s'assurer de l'imputabilité avec une obligation de résultat.

Myrlande Pierre, vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse

Le réseau de l'éducation progresse peu

Les universités (6,0 %), des cégeps (3,1 %) et des collèges privés (3,  %) ont connu une croissance entre 0,3 % à 0,4 % de leur représentation des minorités visibles entre 2009 et 2019.

Le rapport conclut que « l’application actuelle des programmes semble avoir peu d’effet sur la représentation des groupes visés en emploi dans les organismes publics. » La Commission demande « des efforts de recrutement » aux cégeps et aux universités.

Cégeps

Rares sont les cégep qui ont dépassé la moitié du chemin vers leur objectif. On retrouve beaucoup d'établissements anglophones parmi les six qui s'approchent le plus de la cible (Heritage, Rosemont, Dawson, John Abbott, de Maisonneuve et Champlain Regional).

Trois cégeps ne comptent aucune minorité visible dans leur effectif. Par exemple, à Jonquière, sur 699 employés, il faudrait recruter 62 personnes de couleur. À Sept-Îles, il faudrait passer de 0 à 14 et à Victoriaville de 0 à 21.

Commissions scolaires

La palme revient aux Commission scolaire de Montréal et Marguerite-Bourgeoys. Avec respectivement 19,3 % et 17,7 % de minorités visibles, elles ont atteint leur cible à quelques personnes près.

À noter que les efforts ne sont pas visibles que dans la région de Montréal. Avec 5,5 % employés de couleur, la Commission scolaire La Portages-de-Outaouais est en bonne voie pour atteindre son objectif (6,2 %). Même chose pour la Commission scolaire René-Lévesque, en Gaspésie (4,3 % sur une cible de 4,9 %).

Plusieurs commissions scolaires en région ne sont pas parvenues à engager des employés de couleur, c’est le cas des Chic-Chocs avec 865 employés, tous blancs, alors qu'il faudrait une représentation de 3 %.

Une de celles qui sont le plus loin de son objectif, c'est la Commission scolaire Rivière-du-Nord, dans les Laurentides (1,1 % au lieu de 10 %).

Grandes disparités dans le secteur de la santé

Les cinq CIUSSS de l'île de Montréal ont presque atteint leurs objectifs, par exemple celui du Centre-Ouest compte 34,3 % d'employés de couleur sur une cible de 35,1 %.

Mais la situation est beaucoup moins reluisante dans les régions voisines de Montréal. Le CISSS des Laurentides compte 1,4 % de minorités visibles, loin de sa cible de 11,8 %. Celui de Lanaudière : 1,4 % au lieu de 9,3 %. Les trois CISSS de la Montérégie sont aussi très en retard sur leur objectif. Même celui de Laval est à 5,9 % au lieu de 15,8 %.

Encore moins de minorités visibles à la direction des organismes

Fonction publique québécoise

Les ministères québécois n'ont pas de cibles spécifiques comme les organismes publics. Le Conseil du Trésor a fixé l'objectif global pour le gouvernement d'avoir 18 % d'employés membres des communautés culturelles d'ici 2023.

L'appellation « communautés culturelles » regroupe les minorités visibles, mais également les minorités ethniques (personnes blanches dont la langue maternelle n'est ni le français ni l'anglais).

Au 31 mars 2019, la fonction publique en comptait 12,21 % dans l'effectif régulier et occasionnel. À titre de comparaison, en 2015, le bilan était de 8,4 %.

L'effectif des ministères et des organismes doit refléter la composition de la société québécoise.

Site web du Secrétariat du Conseil du Trésor du Québec

Parmi les fonctionnaires situés dans les régions de Montréal et Laval, 31 % sont des personnes de couleur, mais le gouvernement aimerait faire passer cette proportion à 41 % d’ici 2023.

La très vaste majorité des Québécois membres des minorités visibles (9 sur 10) vit dans la région métropolitaine de Montréal. Parmi tous les résidents de la ville de Montréal, 1 sur 3 n'a pas la peau blanche.

Les autres groupes visés

Le rapport de la Commission s'intéresse aussi à la représentation des femmes, des Autochtones, des minorités ethniques et des personnes handicapées.

La représentation des femmes dans les organismes publics est passé de 53,9 % en 2009 à 65,3 % en 2019. « Une belle avancée », conclut la Commission, dans presque tous les regroupements d’emploi, à l’exception des emplois-cadres et ceux des métiers traditionnellement masculins.

Pour les Autochtones, malgré une hausse de leur représentation en nombre dans certains réseaux, ceux-ci n’ont pas connu de variation significative de leur taux de représentation entre 2009 et 2019 au Québec, celui-ci étant de 0,3 %.

Les personnes handicapées représentent seulement 1,0 % des effectifs totaux des organismes publics au Québec.

Avec la collaboration de Naël Shiab

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