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Face à la pandémie, les strip-teaseuses se tournent vers Internet, mais à quel prix?

Emma Robinson se prend en photo dans une chambre avec son téléphone.

Chaque jour, Emma Robinson crée du contenu pour ses abonnés.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

C'est une industrie qui a connu des moments de gloire dans les années 1980 et 1990, époque où l'argent coulait à flots : les bars à danseuses. La COVID-19 a transformé ce travail, et beaucoup d'employées du secteur se sont tournées vers Internet. Ce choix peut être lucratif, mais il comporte aussi des risques.

Une petite amie virtuelle, mais payante

Depuis son salon, quelques pas suffisent à Emma Robinson, alias Honey Bee, pour se rendre au travail. Depuis la fermeture, en mars, du bar dans lequel elle dansait à Edmonton, Bee a installé un studio amateur dans son appartement.

Chaque mois, plus de 200 clients la paient pour des performances derrière un écran. Mais, danser sur scène me manque beaucoup, avoue la jeune mère de 21 ans originaire de Red Deer, dans le centre de l’Alberta.

Pour 10 $ par mois, ses admirateurs virtuels ont accès en exclusivité à des centaines de photos et de vidéos, et peuvent lui envoyer des messages privés. Ils aiment que le contenu soit personnalisé, dit Emma Robinson. Ils me connaissent et peuvent me faire des demandes spéciales.

En quête de pourboires

L'artiste érotique sait faire preuve de créativité et s’amuse à chaque pose prise devant l’objectif de son téléphone : Je fais des trucs bizarres comme, par exemple, verser du miel sur moi avant de le manger ou jouer avec de la cire de bougie sur mon corps.

Plus le contenu est sexuellement explicite, plus le nombre d’abonnés grandit, et les pourboires tombent. Mes clients aiment mes fesses, avoue en riant celle qui a commencé comme escorte avant de se découvrir une passion pour la danse dans des bars.

Grâce à cette reconversion sur Internet, Bee réussit à payer son loyer, ce qui, pour elle est le plus important. Quand je travaille dur, je peux faire 3000 $ par mois, avoue-t-elle. C'est un peu moins que ce qu'elle gagnait au bar avant la pandémie.

OnlyFans, la vedette pendant la pandémie

Comme Honey Bee, beaucoup de strip-teaseuses au Canada se sont tournées vers des plateformes en ligne. Une des plus connues est le réseau social OnlyFans où - contrairement à Twitter ou à Instagram - des influenceurs peuvent publier des contenus contre rémunération.

Ils sont entraîneurs sportifs, comédiens, mannequins ou vedettes du porno et y voient une manne financière sérieuse. Selon le New York Times (Nouvelle fenêtre), la travailleuse du sexe Dannii Harwood, l'une des plus célèbres, peut gagner entre 29 000 et 52 000 $ US par mois.

Capture d'écran de la page d'accueil du site OnlyFans.

Capture d'écran de la page d'accueil du site OnlyFans.

Photo : OnlyFans

Depuis la pandémie, l'entreprise britannique enregistre 200 000 nouveaux utilisateurs et 7000 nouveaux créateurs de contenus chaque jour. Selon Steve Pym, directrice du marketing à OnlyFans, son site a vu une hausse de 75 % des inscriptions en seulement 10 jours au début du mois de mars.

Une question de survie

En déclin au Canada, l'industrie des bars à danseuses pourrait bien avoir là une occasion pour contrer cette tendance. Le cabaret Chez Pierre, établissement du genre mythique d'Edmonton, a créé au mois de mai son profil sur la plateforme. Son propriétaire, Jesse Cochard, assure que, pour 14,99 $ par mois, les internautes peuvent recréer l'ambiance d'une danse à la maison.

Internet doit faire partie de notre futur. Nous devons nous réinventer.

Une citation de :Jesse Cochard, cabaret Chez Pierre

Un jour, ces plateformes pourraient nous permettre à tous de gagner décemment notre vie. Mais, le chemin est encore long, dit-il. Après la commission de 20 % du portail, 6 $ vont aux “filles” de Jesse, et 5 $, au bar.

Ces sommes semblent dérisoires par rapport à l'époque glorieuse du pétrole en Alberta. Dans les années 1980, faire 500 $, c'était une mauvaise soirée, rappelle le gérant, une lueur dans les yeux. Cette somme équivaudrait à 1500 $ aujourd'hui, selon le site de la Banque du Canada. 

Jesse Cochard appuyé contre une table de billard dans un bar à danseuses avec une scène en arrière-plan.

Aux commandes depuis dix ans, Jesse Cochard compte beaucoup sur Internet pour faire revivre son bar.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Toutefois, c'est mieux que rien dans ce secteur en fin de vie, selon Jesse Cochard, qui est ravi de voir sur le profil de son bar un nouvel abonné par jour. Nous allons pouvoir avoir des clients n’importe où dans le monde, se réjouit-il. Mon objectif du millier d’adorateurs est encore loin.

Selon le propriétaire de Chez Pierre et plusieurs professionnelles du secteur à qui Radio Canada a parlé, au moins la moitié des strip-teaseuses ont tenté leur chance sur OnlyFans depuis le début de la pandémie.

Du temps, de l'argent et des risques

Cette nouvelle formule demande aussi de nouvelles compétences de travail, ainsi qu'un important investissement de temps et d'argent. Les gens sont toujours en demande de contenus. Il faut poster tous les jours, mon téléphone sonne tout le temps, c'est fatiguant à la longue, avoue Honey Bee, qui s'est offert une pause dernièrement, loin des écrans.

Sandra Wesley, la directrice générale de Chez Stella, un organisme qui vient en aide aux travailleuses du sexe, dresse le même constat. Le succès est très variable d'une personne à l'autre, mais travailler en ligne est un travail à temps plein, qui nécessite des compétences informatiques et de marketing. Il faut de l'équipement, des habits, des photographes.

Une jeune femme met des bottes en cuir.

Créer du contenu attractif nécessite un investissement de temps et d'argent important.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Et cela ne s'arrête pas là. Les questions de vie privée sont aussi en jeu. Lorsque des femmes sont dévoilées publiquement, il y a des risques d'extorsion de la part d'un patron, d’un voisin, d'un ami, ou d'un membre de la famille, explique Sandra Welsey. On va les menacer de les dénoncer publiquement. Nous n'avons aucune protection légale sur ce point, puisque ce travail est criminalisé au Canada. 

La défenseure des droits du travail se souvient de plusieurs exemples de victimes qui ont été dévoilées au grand jour sans leur consentement : Des étudiantes peuvent être expulsées de leur programme, ou des femmes, évincées de leur logement.

En février, une fuite de données sur OnlyFans a montré les limites du système... un rappel des risques menaçant les travailleuses du sexe qui cherchent l'anonymat.

Un travail épanouissant

Cette éventualité, Emma Robinson l'a intégrée depuis longtemps. Je suis fière de ce que je fais, dit-elle. Ses proches sont au courant de ses activités. L'artiste Honey Bee voit dans cette plateforme Internet un moyen supplémentaire de gagner de l'argent, même lorsque les bars rouvriront. Je peux vraiment réussir, si je travaille dur , dit-elle.

L'artiste Iryss Opal  est debout en lingerie dans une rue.

L'artiste Iryss Opal compte bien continuer à l'utiliser OnlyFans pour arrondir ses fins de mois à la fin de la pandémie.

Photo : Iryss Opal

Iryss Opal, une strip-teaseuse également établie à Edmonton, souhaite aussi continuer à être active sur OnlyFans à l'avenir. Je peux être très créative sur la plateforme, tout en gardant le contrôle sur mon image. Toutefois, celle qui se fait aussi appeler Malibu Trash Barbie ne cache pas son impatience de revenir danser devant des clients en chair et en os. C'est vraiment le travail le plus épanouissant et amusant que j'ai eu de ma vie.

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