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Une vidéo trompeuse et des fans de pop coréenne font croire au retour d'Anonymous

Le mouvement semblerait être sorti de sa cachette dans la foulée de la mort de George Floyd.

Un masque de Guy Fawkes sur un arrière-plan noir.

Le groupe cyberactiviste Anonymous est de retour dans les manchettes pour la première fois en cinq ans.

Photo : Getty Images / JohnDWilliams

Plutôt discret ces dernières années, le mouvement cyberactiviste Anonymous semblerait être sorti de sa cachette dans la foulée de la mort de l'Afro-Américain George Floyd. Cette soudaine résurrection aurait pris la forme d’une vidéo virale signée Anonymous, puis d’une série de cyberattaques envers la Ville et le service de police de Minneapolis.

Or, il semble que cette renaissance du mouvement Anonymous soit davantage propulsée par des informations trompeuses et par la manipulation des réseaux sociaux que par des actions concrètes. Et d’ailleurs, les artisans à l'origine de la vidéo ont avoué à Radio-Canada n’avoir rien à voir avec le piratage informatique ou avec Anonymous. Décryptage d’un phénomène web qui a fait beaucoup de bruit ces derniers jours.

Le web s’enflamme

Tout a commencé le 28 mai, deux jours après la mort de George Floyd lors d’une intervention policière à Minneapolis. La page Facebook la plus populaire à l’effigie d’Anonymous, qui a 11 millions de mentions J’aime, met en ligne une vidéo (Nouvelle fenêtre) intitulée « Message d’Anonymous au service de police de Minneapolis ».

On y voit une personne vêtue de noir, portant le célèbre masque de Guy Fawkes associé au mouvement cybermilitant. Avec une voix modifiée, cette personne menace la police de Minneapolis d’exposer au grand jour « ses nombreux crimes », sur un fond musical dramatique.

Si la vidéo a connu un certain succès sur Facebook avec 4 millions de visionnements, c’est sur Twitter que sa popularité a explosé, obtenant plus de 38 millions de visionnements.

Capture d'écran d'un tweet au sujet d'Anonymous.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cette vidéo a été vue 38 millions de fois sur Twitter.

Photo : Capture d'écran

Instantanément, la twittosphère s’est enflammée.

J’espère que vous comprenez à quel point c’est une grosse affaire. Ils sont sortis de leur cachette pour ça. Des choses vont se passer, réagit un internaute.

Ces gens-là sont silencieux depuis des années! Comprenez-vous à quel point les choses doivent mal aller pour qu’ils s’impliquent? répond une autre personne.

C’est la première vidéo d’Anonymous à recevoir autant d’attention depuis les cinq dernières années, période durant laquelle le mouvement a fait couler très peu d’encre en Occident.

Les actions commencent

Le 30 mai, deux jours après la publication de la vidéo d’Anonymous, des internautes et des médias rapportent (Nouvelle fenêtre) que le site web de la Ville de Minneapolis ainsi que celui de son service de police sont inaccessibles à la suite d’attaques par déni de service (DDoS), une manoeuvre qui vise à inonder un réseau de requêtes pour l'empêcher de fonctionner.

Capture d'écran du site web de la police de Minneapolis, sur lequel il faut compléter un CAPTCHA. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Il faut maintenant prouver qu’on est un humain pour accéder au site web de la police de Minneapolis.

Photo : Capture d'écran

Si personne ne revendique les attaques, des tweets avancent qu’Anonymous est responsable. Sans établir un lien direct entre les deux événements, certains médias rappellent qu’Anonymous a publié une vidéo menaçante quelques jours plus tôt.

Bien qu’elles soient généralement perçues comme très peu sophistiquées et excessivement faciles à mener, les attaques par déni de service font effectivement partie de l’arsenal d’Anonymous.

Toujours le 30 mai, un compte Twitter longtemps associé à Anonymous répond à un tweet du président américain Donald Trump (Nouvelle fenêtre). Le compte accuse le président d’avoir commandé le meurtre du richissime financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein pour cacher son propre historique de traite et de viol d’enfants. Le message devient rapidement viral.

Capture d'écran d'un Tweet d'Anonymous dirigé au président Trump. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le compte @YourAnonCentral a fait revivre cette vieille histoire déjà démentie.

Photo : Capture d'écran

Le gazouillis est accompagné d’un document de poursuite daté de 2016 qui allègue que Donald Trump et Jeffrey Epstein ont agressé sexuellement une fille de 13 ans. Mais ce document n’a rien de nouveau; il circule en ligne depuis avril 2016. À l’époque, Trump avait catégoriquement nié les allégations et la poursuite avait été abandonnée, comme l’explique le site de vérification de faits Snopes (Nouvelle fenêtre). Il n’existe aucune preuve que le président ait commandé le meurtre de Jeffrey Epstein.

Et finalement, le présumé piratage qui a retenu le plus l’attention : un autre compte Twitter longtemps associé à Anonymous partage le lendemain une liste de près de 800 courriels et de mots de passe qui, selon ses dires, ont été volés du service de police de Minneapolis.

Une capture d'écran d'un document avec le logo d'AnonymousAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Une partie de cette capture d'écran de la fausse liste de mots de passe de la police de Minneapolis a été brouillée.

Photo : Capture d'écran

Il s’avère que la liste est en toute vraisemblance un canular, d’après le réputé chercheur en cybersécurité Troy Hunt. Après l’avoir analysée, ce dernier a conclu (Nouvelle fenêtre) qu’elle semblait « presque certainement » n’être qu’un amalgame de courriels et de mots de passe tirés de plusieurs fuites de données antérieures.

Un piratage d’attention

Concrètement, la Ville et le service de police Minneapolis ont été victimes d’attaques par déni de service que n’importe qui aurait pu perpétrer et, parallèlement, des comptes associés à Anonymous se sont remis à publier sur Twitter. Rien, donc, qui prouve le retour d’Anonymous.

Selon l’anthropologue Gabriella Coleman, professeure à l’Université McGill et connue pour avoir étudié le cybermilitantisme, le fait de rechercher autant l’attention pourrait être cependant une première étape d’un plus grand retour. Des sources du milieu cyberactiviste lui ont d’ailleurs confié que certains anciens pirates associés à Anonymous étaient impliqués.

L’idée de "pirater l’attention" des gens dans le but d’accentuer leur visibilité dans la sphère médiatique, c’est classique d'Anonymous. Il y a eu des instances où très peu de pirates associés à Anonymous ont orchestré ce genre de piratage d’attention, et qui s’en sont ensuite servis pour attirer davantage de sympathisants ou de participants dans des opérations plus sérieuses, analyse celle qui a également écrit un livre sur Anonymous.

Une personne porte un masque de Guy Fawkes dans une manifestation.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le masque de Guy Fawkes est devenu un symbole international de protestation.

Photo : Getty Images / rui_noronha

Selon les observations de Gabriella Coleman, l’engagement qu’ont suscité les récentes publications virales liées au collectif sur Twitter était sans précédent. Mais cela semble avoir été monté de toute pièce.

Plusieurs des comptes déjà existants d’Anonymous ont eu des millions de nouveaux abonnés dans les derniers jours, et des milliers de nouveaux comptes Anonymous ont été créés. Pour moi, tout ça semble quelque peu manufacturé, mais il se peut certainement que toute cette nouvelle visibilité soit aussi une sorte de piratage d’attention qui a requis certaines capacités techniques, dit-elle.

Le facteur K-pop

Une autre tempête fait rage sur Twitter ces derniers jours : la pop coréenne, mieux connue sous le nom de K-pop. Et elle semble être la force motrice derrière la résurgence d’Anonymous sur la plateforme.

Gabriella Coleman remarque que la plupart des comptes ayant relayé des publications d’Anonymous sont liés à la communauté de pop coréenne. L’un des comptes d’Anonymous récemment redevenu actif, YourAnonNews (7,5 millions d'abonnés), a même remercié les mordus de la pop coréenne pour leur soutien (Nouvelle fenêtre).

Capture d'écran d'un tweet du compte @YourAnonNews.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le compte @YourAnonNews a remercié les mordus de la K-pop pour leur soutien.

Photo : Capture d'écran

C’est que cette communauté se mobilise de manière très importante sur les réseaux sociaux (Nouvelle fenêtre) depuis la mort de George Floyd pour soutenir les manifestants et le mouvement Black Lives Matter.

Quand le FBI et divers corps policiers américains ont demandé au public de leur fournir des images de manifestants incitant à la violence, les internautes leur ont plutôt offert un déluge d’extraits de concerts d’artistes de pop coréenne, au point où l’application de délation de la police de Dallas est tombée en panne (Nouvelle fenêtre).

La semaine dernière, Twitter a été inondé de milliers de vidéos de pop coréenne accompagnées de #WhiteLivesMatter (Nouvelle fenêtre) dans le but de réduire la visibilité de publications racistes se servant de ce mot-clic.

Bref, les fans de pop coréenne sont connus pour leur capacité extraordinaire de mobilisation en ligne pour promouvoir leurs artistes préférés. Et cette capacité de mobilisation a également servi à alimenter l’engouement et la spéculation sur le retour d’Anonymous, notamment en ce qui concerne la vidéo visant la police de Minneapolis qui a été vue plus de 38 millions de fois.

Anonymous et la communauté de fans de pop coréenne sur Twitter sont très semblables dans leur forme. Les deux sont des groupes quelque peu amorphes avec la capacité d’augmenter la visibilité de causes et d’idées qui leur sont chères. Leur collaboration a bien du sens, analyse la chercheuse en culture coréenne de l’Université de Toronto, Michelle Cho.

Un porte-parole de Twitter a déclaré à l’agence Reuters (Nouvelle fenêtre) que le réseau social n’a vu aucune preuve d’activité coordonnée substantielle liée aux comptes connus d’Anonymous.

AnonNews, un compte nouvellement associé à Anonymous avec 120 000 abonnés, a toutefois été suspendu pour spam et pour s’être coordonné avec d’autres comptes de spam, a confirmé un porte-parole de Twitter à Reuters. Le compte semblait avoir une certaine implication dans la communauté de pop coréenne, puisque plusieurs de ses mentions J’aime datant d’avant la résurgence du mouvement étaient liées à cette musique.

L’origine de la vidéo d’Anonymous

Chose certaine, la vidéo virale qui a déclenché cette frénésie n’a rien à voir avec les gestes attribués à Anonymous ces derniers jours.

La page Facebook qui a produit la vidéo et qui l’a mise en ligne (qu’on appellera dorénavant « la page Anonymous ») n’est en fait qu’un espace de diffusion pour le site ANewsPost.com, un média alternatif qui traite d’enjeux sociaux et de politique américaine, et qui reprend l’esthétique d’Anonymous mais qui ne compte aucun pirate dans ses effectifs.

Capture d'écran de la page d'accueil d'ANewsPost.com, un média alternatif aux couleurs d'Anonymous.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La page d'accueil d'ANewsPost.com.

Photo : Capture d'écran

Il n’existe pas d’organisation nommée Anonymous, explique JP Steinberg, un collaborateur du site, joint par Skype. C’est simplement une idée associée à certaines valeurs qui a été adoptée par plusieurs personnes de partout dans le monde. On est une équipe organisée de journalistes indépendants, et on a adopté le nom parce que plusieurs de nos idéaux correspondent à ceux d’Anonymous.

ANewsPost.com a aussi une section vidéo, et c’est dans celle-ci qu’a d’abord été publiée la vidéo virale au sujet de la police de Minneapolis qui a été diffusée sur la page Anonymous.

Capture d'écran d'une section vidéo du site web ANewsPost.comAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La section vidéo d'ANewsPost.com, nommée « Anonymous Message ».

Photo :  Facebook (capture d'écran) - QW4RTZ

Si des millions de personnes et des médias l’ont interprétée comme étant une menace à la police de Minneapolis, les gens du site affirment que cela n’était pas leur intention.

Nous avons parlé à la personne derrière le masque de Guy Fawkes dans cette vidéo, un Américain connu sous le pseudonyme de John Vibes. Ce dernier écrit des articles pour le site web en plus de collaborer avec plusieurs autres médias alternatifs, dont certains ayant des tendances complotistes.

La brutalité policière est l’un de mes principaux créneaux depuis mes débuts dans le journalisme indépendant, il y a une dizaine d’années. Quand j’ai fait la vidéo, je me disais qu’il existait beaucoup d’informations publiquement disponibles sur les services policiers des États-Unis, surtout sur celui de Minneapolis. Il n’y a pas de menace dans la vidéo, maintient John Vibes, en entrevue Skype.

Il ajoute d’ailleurs avoir voulu profiter de l’esthétique particulière d’Anonymous pour passer plus efficacement son message.

En réécoutant la vidéo de 4 minutes, on constate en effet qu’il s’agit en très grande partie de plusieurs déclarations de faits et de dénonciations du comportement de la police de Minneapolis. Mais la phrase finale, nous exposerons vos nombreux crimes au monde entier, pourrait certainement être perçue comme une menace.

Quand j’ai vu deux jours plus tard qu’il y avait eu un piratage de la police de Minneapolis, je me suis dit “oh my God!”. Ce n’était qu’une coïncidence que ce soit arrivé aussi rapidement, même si ce n’est pas vraiment surprenant que ce genre de piratage soit arrivé. Je n’ai aucun contact direct ou d’implication dans les opérations d’Anonymous, explique John Vibes.

Pourtant, les commentaires sous la vidéo Facebook, les dizaines de millions de visionnements supplémentaires qu’elle a eus sur Twitter et les articles de nouvelles qui ont été écrits à son sujet indiquent en toute vraisemblance que les gens croyaient qu’il s’agissait d’un message menaçant de pirates.

Capture d'écran de la page Facebook Anonymous.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La page Facebook Anonymous a plus de 11 millions d'abonnés.

Photo : Capture d'écran

Cette confusion n’est rien de nouveau pour la page Anonymous. Collaborateur d’ANewsPost.com depuis près d’un an, JP Steinberg raconte d’ailleurs que la première chose qui l’a frappé quand il s'est joint à cette équipe était la boîte de réception de la page.

La majorité des messages, ce sont des gens qui pensent qu’on est des superhéros et qui se demandent quel sera le prochain coup d’Anonymous. Il y a tellement de gens qui veulent juste qu’un sauveur arrive avec une baguette magique et mette fin à tous les problèmes du monde. Même si on était un groupe de pirates d'élite avec une page Facebook, je ne pense pas qu’on pourrait soigner la planète. On est rendus trop loin pour ça, réfléchit-il.

Qui est derrière ANewsPost?

La page Anonymous et le site ANewsPost.com sont des propriétés de Midialab Ltd, une entreprise « de divertissement de réseaux sociaux » enregistrée à Birmingham, au Royaume-Uni.

Midialab Ltd est enregistrée au nom de Hafiz Ahmed, l’homme qui nous a redirigés vers John Vibes pour notre entrevue et qui est identifié par les collaborateurs du site comme leur patron. Ces derniers ne l’ont jamais rencontré en personne, mais disent souvent lui parler de vive voix en ligne.

Capture d'écran de la page Facebook de Midialab Ltd.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La page Facebook de Midialab Ltd a très peu d'information.

Photo : Capture d'écran

Bien que Midialab se présente sur Facebook comme un « empire médiatique », il est difficile de savoir quels sont ses projets autres que la page Anonymous et ANewsPost.com. Son site web officiel n’est plus en ligne et sa poignée d’autres pages Facebook que nous avons pu repérer sont plus ou moins actives et n’ont que quelques milliers d’abonnés. JP Steinberg nous confirme toutefois que d’autres projets « seront bientôt lancés » et qu’il y collaborera.

Considérant qu’Anonymous n’est pas un groupe organisé et qu’il n’existe aucune entité qui gouverne l’utilisation de cette image de marque, rien n’empêche des sites comme ANewsPost.com – ou qui que ce soit – de s’en servir.

Hafiz Ahmed n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

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