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Agriculture : des travailleurs migrants témoignent de leurs expériences dans le Sud-Ouest de l'Ontario

Un travailleur agricole coupe un concombre.

Beaucoup de travailleurs migrants viennent en Ontario pour travailler dans des serres

Photo : Associated Press / Vincent MICHEL

Thilelli Chouikrat

Alors que l'organisme Migrant Workers Alliance for Change a publié lundi un rapport sur les conditions de vie déplorables au Canada dans les exploitations agricoles, Radio-Canada a recueilli le témoignage de travailleurs étrangers employés dans le Sud-Ouest de l'Ontario en pleine pandémie de COVID-19.

Radio-Canada a accepté que deux travailleurs agricoles migrants [dont le nom est suivi d'un *] témoignent sous des noms d'emprunt pour éviter qu'ils ne soient victimes de représailles de la part de leur employeur. Radio-Canada a également choisi de ne pas identifier l'entreprise pour protéger les travailleurs.

Juan Gutierrez* est arrivé en mars pour travailler dans une exploitation basée à Leamington.

Je n’aime pas me souvenir de mon expérience là-bas, confie-t-il.

Manquements aux règles sanitaires

Depuis le premier jour [de notre arrivée dans l’entreprise], nous avons eu une mauvaise impression, explique-t-il.

Selon lui, l’employeur a accumulé dès le début les manquements aux protocoles sanitaires pour protéger ses employés. L’entreprise n’aurait notamment donné aucune indication sur la marche à suivre pour appliquer la période d’isolement de 14 jours imposée aux travailleurs. Juan et ses nouveaux collègues sont par ailleurs logés dans une maison fournie par l’exploitation agricole, une résidence où ils continueront d’habiter après leur confinement, et qui accueillera 20 personnes au total.

Avec deux salles de bain disponibles, il leur sera impossible d’y suivre correctement les mesures sanitaires recommandées pour se prémunir d’une infection au coronavirus.

Autre signal d'alerte, ils ne recevront aucune visite des superviseurs pendant leur confinement.

L’unique contact dont Juan se souvient est celui d'un employé qui dépose une enveloppe sur le pas de la porte. À l’intérieur, les nouveaux venus découvrent des billets de banque : 200 dollars par personne, afin d'acheter de la nourriture pour les deux premières semaines. Juan et ses collègues doivent alors se rendre en ville pour faire leurs courses.

Des inspections insuffisantes

Selon lui, aucune inspection n’y sera menée. Moi et mes collègues supposions qu’il y en aurait (...) , mais ce n’est jamais arrivé, explique-t-il.

Le bureau de santé publique affirme procéder à l’inspection des habitations fournies par l’industrie agricole avant l’arrivée des futurs occupants.

Une fois que les travailleurs ont emménagé, c'est du ressort de la vie privée, et nous ne nous rendons pas sur place à moins qu’il y ait une plainte, explique Michael Janisse, le chargé de communications de l’agence sanitaire.

Il indique par ailleurs que le bureau de santé a procédé, en date du 28 avril, à 420 inspections de logements d'isolement à long terme et temporaires à Windsor et dans le comté d'Essex. Certaines, précise-t-il, ont été faites virtuellement.

Après les deux semaines de confinement réglementaires, personne ne nous a donné d’indications sur les mesures de sécurité à respecter, explique Juan Gutierrez. Lors des pauses déjeuner, nous mangions (...) à six ou sept sur de petites tables.

La personne chargée de la supervision était très explosive. Si nous ne travaillons pas rapidement, on nous menaçait de nous renvoyer dans notre pays d’origine

Juan Gutierrez

Des Travailleurs étrangers vulnérables

Face à ce climat délétère, l’employé a contacté le Syndicat national des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce du Canada (TUAC), qui défend les droits de ces salariés.

Ensemble, preuves à l’appui, ils documentent alors les manquements aux règles de sécurité pour permettre à Juan de quitter l’entreprise.

Grâce à ce dossier, auquel Radio-Canada a pu avoir accès par l'inrermédiaire du TUAC, il obtient, en mai, un Permis de travail ouvert pour travailleurs vulnérables, délivré par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Sur le site du ministère, il est précisé que ce visa est accordé aux personnes victimes de violence sur leur lieu de travail. (Nouvelle fenêtre)

Un homme se tient debout devant les bureaux du syndicat Travailleurs unis de l'alimentation et du commerce de Leamington.

Santiago Escobar, du syndicat TUAC, croit que les travailleurs étrangers devraient pouvoir se syndiquer en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Marco Riviera*, un des collègues de Juan Gutierrez, qui travaillait pour la même entreprise jusqu'en mai, a lui aussi pu obtenir ce permis de travail. Radio-Canada a également eu accès à son dossier par le biais du TUAC qui les accompagnent.

Outre les nombreuses vexations et humiliations subies au sein de l’entreprise qu'il y décrit, il explique avoir dû tenir une cadence soutenue de travail. Pourtant, la pandémie impose un rythme de production moins rapide, puisque les producteurs de fruits et légumes doivent respecter une distance entre les employées.

Marco Riviera note aussi que son ex-employeur n’a fourni que très peu d’équipement de protection aux ouvriers.

[Les employeurs] (...) nous ont conseillé de nous laver les mains et de nous" tenir à l'écart", ce qui n'est pas possible, car nous étions ensemble tout le temps, puisque nous travaillions en équipe, explique-t-il.

Un extrait du dossier rédigé par le syndicat TUAC pour solliciter un permis de travail ouvert pour Marco Riviera.

Un extrait du dossier de Marco Riviera, établi pour solliciter un permis de travail ouvert accordé aux travailleurs étrangers vulnérables victimes de violences

Photo : Syndicat TUAC

Marco Riviera explique aussi ne pas avoir été payé durant la période d’auto-isolement [à son arrivée], exception faite des 400 $ donnés pour acheter la nourriture, puis retirés de son premier salaire. Pourtant, l’employeur est tenu de verser au travailleur une paie normale et des prestations pendant la période de quarantaine.

Les témoignages de Juan Gutierrez et Marco Riviera indiquent que leur employeur ne respectait pas les lignes directrices pour les employeurs de travailleurs étrangers temporaires concernant la COVID-19 (Nouvelle fenêtre), éditées par Emploi et Développement social Canada.

Des organismes sonnent l'alerte depuis mars

Selon Santiago Escobar, un représentant de TUAC, ces cas sont loin d’être isolés.

Il estime que son organisme a reçu plus d’une soixantaine d’appels de travailleurs agricoles migrants inquiets pour leur santé pour la seule région de Windsor-Essex depuis le début de la pandémie.

Des personnes qui contactent le syndicat parce qu’elles craignent de contracter le virus, et disent notamment manquer d’informations, ou d'équipement de protection.

Il estime également que ces appels proviennent d'employés de plus d'une vingtaine d'entreprises différentes dans Windsor-Essex.

Pourtant, le premier cas de coronavirus confirmé par le Bureau de santé publique de Windsor-Essex date du 20 mars. Fin mars, des travailleurs avaient fait part à Radio-Canada de leur crainte d’être infectés.

Nous avons alerté les gouvernements provincial et fédéral sur le fait qu’une épidémie était imminente. En effet, beaucoup de ces travailleurs ne peuvent pas respecter la distance sociale parce qu’ils travaillent en étroite proximité, Santiago Escobar.

Il souligne toutefois qu’il n’est contacté que par les salariés qui rencontrent des problèmes avec leurs employeurs. Il sait, de ce fait, que d’autres entreprises agricoles respectent les protocoles sanitaires.

Face à l’augmentation de cas de COVID-19, Justice For Migrant Workers, un organisme de défense des travailleurs, a envoyé une lettre ouverte au Bureau de santé de Windsor-Essex le 28 mai, pour faire part de ses inquiétudes.

Le bureau de santé publique a, depuis, pris contact avec l'organisme pour recueillir des informations.

En réaction à la mort du travailleur agricole de 24 ans vendredi, il a par ailleurs annoncé samedi la mise en place d'un plan de dépistage massif des 8000 ouvriers de la région.

Moins de surveillance

Michel Grignon, professeur en économie de la santé à l’Université McMaster, estime que mettre des gens qui ne se connaissent pas, dont un est potentiellement porteur du virus, dans des conditions de logement qui ne permettent pas la distance physique, c’est la recette assurée pour avoir un départ d’épidémie.

Pour lui, les éclosions de coronavirus dans les exploitations agricoles s'expliquent aussi par leur dispersion sur le territoire : ça se passe loin donc il y a moins de surveillance.

On mange les fruits et nos légumes en Ontario sur le dos des travailleurs migrants, ça a toujours été comme ça, c’est beaucoup plus visible et choquant maintenant

Michel Grignon, professeur en économie de la santé à l’Université McMaster

Juan, lui, travaille désormais pour une autre entreprise. Cette dernière, selon lui, respecte les protocoles sanitaires. Je m’y sens bien, précise-t-il.

Il a souhaité témoigner, en dépit de son appréhension, parce que, dit-il, je ne veux pas que d’autres personnes passent par ce que j’ai vécu (...). J'aimerais que les personnes qui nous emploient prennent conscience du fait que (...) nous venons non pas par plaisir, mais par nécessité. Qu’ils ne nous traitent pas comme des machines, comme des outils qui ne sont là que pour produire. 

Son ex-employeur n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Le ministère du Travail de l'Ontario n'a pas encore fourni d'indications sur le nombre de plaintes déposées auprès de ses services.

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