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Demandeurs d’asile au front contre la COVID-19 : quelle reconnaissance?

Guerline Calixte porte un masque et se tient debout devant le mur d'une résidence.

Guerline Calixte, préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour aînés à Montréal, attend la décision administrative qui lui permettra de rester au pays.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

« Il faut jeter un autre regard sur nous autres. Parce qu’on est dans la population, on est dans tous les services! On apporte notre contribution. Donc, il faut nous apprécier un peu, nous encourager aussi! »

C’est le cri du cœur de nombreux demandeurs d’asile, formés et profondément dédiés à leur tâche, qui oeuvrent au quotidien contre la pandémie. Ils sont partout dans les services essentiels. Ils viennent au travail combler le vide laissé par les absents. Le Québec, le Canada a besoin d’eux. Mais faute de statut, leur avenir ici ne tient qu’à un fil.

Voici le portrait de trois d’entre eux


Guerline Calixte sourit, un foulard mauve noué dans les cheveux.

Guerline Calixte travaille presque chaque jour pour combler les absences de collègues malades ou stressés par la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

  • Nom : Guerline Calixte
  • Âge : 42 ans
  • Profession en Haïti : infirmière, enseignante et directrice d’école
  • Arrivée au Canada : 24 septembre 2019
  • Formation suivie au Québec : préposée aux bénéficiaires
  • Employeur : résidence privée pour aînés à Montréal
  • Situation familiale : mère monoparentale, 3 enfants (2 au Chili, 1 à Montréal)

J’avais pas en tête de laisser mon pays sans des raisons majeures, affirme Guerline Calixte. Cette mère de trois enfants dirigeait une école en Haïti et militait avec son frère au sein d’une association de défense des femmes et des enfants contre la violence. Son militantisme lui a attiré bien des ennuis.

Plusieurs fois, on a cassé l’école, on a pillé l’école. Ce sont des bandits, des gangsters! J’ai subi beaucoup de mauvais actes. On a assassiné mon frère le 21 octobre 2018. Ils menaçaient aussi de kidnapper mes enfants.

Guerline Calixte

Guerline Calixte a confié ses deux plus grands enfants à sa sœur qui partait pour le Chili. Puis, elle s’est enfuie avec son bébé aux États-Unis. C’est là qu’elle a présenté une demande d’asile, en 2017. Mauvaise pioche : un an après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, sa demande d’asile a été refusée et elle s’est retrouvée sans possibilité de gagner sa vie.

Direction : le Canada. En autobus pendant 3 jours, jusqu’au fameux chemin Roxham, une petite valise et un sac à main pour tout bagage. Son enfant à ses côtés avait 4 ans. Elle raconte avoir été tellement bien accueillie, pas comme aux États-Unis. Le beau pays Canada, wow! Quand je parle de ça, j’ai envie de pleurer. La façon dont ils nous traitent, surtout les femmes. Wow, rien à reprocher.

Malheureusement, sa demande d’asile au Canada est irrecevable avant même d’avoir été étudiée, en vertu de l’entente sur les tiers pays sûrs, étant donné qu’elle avait déjà formulé une demande d’asile au sud de la frontière. Mauvaise pioche encore. Si elle avait su… mais c’est trop tard.

Qu’à cela ne tienne, elle garde espoir et, surtout, elle maintient le cap sur les tâches essentielles qui l’occupent chaque jour. Elle doit sauver des vies.

Notre devoir, notre tâche, c’est d’aider les personnes âgées. On est obligées de rentrer définitivement dans la fournaise pour défendre les personnes âgées!, illustre-t-elle.

La procédure d’examen des risques avant renvoi lui permettra peut-être d’échapper à l’expulsion. Ou encore, la clémence des autorités, qui jetteront un coup d'œil sur son engagement hors du commun, comme préposée aux bénéficiaires auprès des aînés, dans le contexte de pandémie.

J’ai travaillé dix quinzaines, sans m’arrêter. Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi! Et samedi, si les gens ne se rendent pas, moi je rentre! Si les gens ne se rendent pas dimanche, moi je rentre!

Guerline Calixte

Plusieurs préposés se sont absentés parce qu’ils étaient malades, déprimés ou stressés. Donc nous, les autres, on est obligés de combler le vide. Parce que l’absence d’une préposée, ça peut causer la souffrance des aînés pendant un bon bout de temps! On n’a pas le choix, combler le vide pour sauver la vie des autres! C’est notre lutte, explique Guerline Calixte.

Le sens du devoir, ce n’est pas négociable pour Guerline. Bienveillante, attentionnée, elle devient la fille de tous les aînés dont elle s’occupe. Nous les préposés, nous sommes les fils et les filles de tous les résidents. Ils ont laissé la maison et vivent dans un endroit étranger, ils ne voient pas leur famille. Nous sommes là pour les réconforter, insiste Guerline.

Une patiente se plaignait constamment de ne pas voir son fils et se demandait s’il était mort. Je lui dis : "Mais non, quelle histoire, il est là! Sauf que la COVID-19 met une parenthèse entre tout le monde. Il arrive bientôt!", raconte Guerline. Elle a joint par téléphone le fils en question pour les mettre en contact tous les deux. « C’est notre tâche. »

Moi j’prie Dieu et puis prends soin un peu de me reposer. Je sais pas pour les autres jours à venir, mais pour l’instant, je me sens très forte.

Guerline Calixte

Andler Isemael au milieu des arbres dans un parc.

Andler Isemael est agent de sécurité, un métier très demandé en temps de pandémie.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

  • Nom : Andler Isemael
  • Âge : 28 ans
  • Profession en Haïti : plombier
  • Arrivée au Canada : 18 juillet 2017
  • Formation suivie au Québec : agent de sécurité
  • Lieux de travail : aéroport, hôpital et résidence pour aînés
  • Situation familiale : conjointe et enfant de 7 ans restés en Haïti

Ce n’est pas une job qui est facile, surtout en période de pandémie. Un agent de sécurité, c’est comme un soldat, un militaire. 10 heures, 15 heures par jour, vous devez rester debout, il n’y a pas le choix.

Andler IIsemael

Comme agent de sécurité dans une résidence pour aînés à Laval, Andler Isemael questionne les gens dès leur entrée sur leur état de santé, leurs éventuels symptômes et le but de leur visite. Il leur demande de se laver les mains. Un travail nécessaire pour faire barrage au coronavirus. Ils ont besoin des agents de sécurité. C’est pour aider à sauver des vies. Parce qu’il y a des gens qui viennent et qui ne savent pas, explique-t-il.

Son travail est un service essentiel. Parce que, s’il n’y a pas d’agent de sécurité dans des centres d’hébergement, je pense que c’est pas 50 ou 60 morts qu’ils vont avoir. Ils vont en avoir plus.

Andler Isemael en uniforme d'agent de sécurité: chemise blanche et cravate noire.

Andler Isemael à son travail.

Photo : Photo fournie par Andler Isemael

Andler s’est inquiété lorsqu’il a entendu le premier ministre François Legault entrouvrir la porte d’une régularisation des demandeurs d’asile, en ne citant que l’exemple des préposés en CHSLD.

Pour lutter contre la COVID-19, c’est pas seulement les préposés qui font un travail essentiel. C’est pour ça que je me suis senti mal à l’aise, quand j’ai entendu M. Legault dire ça.

Andler Isemael

Andler Isemael travaille pour trois agences de sécurité différentes. Il pourrait se contenter de son travail à l’aéroport, mais il accepte de multiplier les heures de travail pour répondre aux demandes du secteur de la santé.

Ce qui m’intéresse, c’est juste aider. J’aime aider. Dans mon église en Haïti, j’allais chercher en motocyclette ceux qui ne pouvaient pas se déplacer pour venir à la messe. Quelqu’un qui a 70, 80 ans, s’il voulait acheter quelque chose, j’étais toujours là pour lui, pour aider. À mon arrivée ici, comment je vais rester les bras croisés? - Andler Isemael

Gros plan sur les objets tenus dans les mains d'Andler: masque contre la COVID, téléphone, porte-clefs avec le drapeau du Canada

Masque contre la COVID, téléphone, porte-clefs avec le drapeau du Canada, des objets qui résument la vie et l'espoir d'Andler Isemael.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Andler Isemael est parti de son pays natal pour fuir, lui aussi, la violence des bandes criminelles. Mais son histoire n’a pas convaincu les juges de l’immigration, ni en première audience, ni en appel. Ma vie, c’est pas facile; ma vie, c’est très compliqué, se désespère-t-il. Franchement, chaque fois que je suis en train de penser, je demande à mon Dieu pourquoi je suis né. Parce que, pour moi, je ne devais pas vivre. Il devait mettre une autre personne à ma place.

Il s’en remet maintenant à une dernière procédure, qui consiste à examiner des « considérations d’ordre humanitaires », et non plus le risque de persécution dans son pays. Parmi les critères figure justement celui-ci : dans quelle mesure il est établi au Canada. Serait-ce sa planche de salut? Son implication dans son travail pendant la pandémie fera-t-elle partie de l’évaluation?

Si la réponse est négative, je vais être vraiment, vraiment désolé. Je vous garantis, je ne remonte pas dans l’avion pour retourner en Haïti. Je vais dire aux autorités en immigration : faites ce que vous voulez avec moi, je préfère mourir ici au Canada.

Andler Isemael

Gayou assise sur un banc, photographiée de dos, dans un parc.

Gayou a de quoi être fière de son travail, mais préfère rester anonyme. Elle doit parfois faire face à des préjugés sur les demandeurs d'asile.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

  • Nom : Gayou (nom fictif)
  • Âge : 36 ans
  • Profession en Haïti : médecin généraliste
  • Arrivée au Canada : 4 août 2017
  • Formation suivie au Québec : préposée aux bénéficiaires
  • Employeur : résidence privée pour aînés
  • Situation familiale : célibataire, sans enfant

Gayou a fait de brillantes études en Haïti. Toute la famille s’est cotisée pour son éducation. Sa mère, simple employée dans un magasin de produits de beauté à Port-au-Prince, et ses tantes. Quant au père, absent : Il voulait que ma mère avorte. Elle n’a pas voulu. C’est elle qui m’a élevée, dans la dignité.

Elle a obtenu son diplôme de médecine en 2011 et elle est devenue médecin généraliste au service de consultation externe d’un hôpital universitaire public. Après 3 ans d’expérience, elle rêvait de se spécialiser, d’ouvrir un jour sa clinique, de fonder une famille et de redonner à sa communauté. Toute ma vie, c’était là-bas. C’était mon pays, ma ville, mon environnement.

Mais une agression à la sortie de son travail a fait basculer sa vie. Je ne pouvais pas surmonter le choc et j’avais peur pour ma sécurité. J’avais reçu des menaces sur mon lieu de travail. Elle avait peur qu’on la suive dans la rue et qu’on finisse par la tuer. Elle n’avait pas confiance au système de justice pour punir le coupable.

Partie se réfugier une semaine chez une cousine, elle a pris l’avion vers les États-Unis, où vivait déjà sa mère depuis quelques années. J’ai dû tout laisser derrière moi. Sa mère proposait de la parrainer, mais elle ne voulait pas rester au pays de l’oncle Sam. Ou plutôt de l’oncle Trump.

J’ai pris un taxi pour me déposer à Plattsburgh et j’ai marché jusqu’à la frontière canadienne. Toute seule! J’avais juste une petite mallette. Quand je prends du recul, je me demande : est-ce que c’est moi qui ai vraiment fait ça? Il m’a fallu beaucoup, beaucoup, beaucoup de courage. Et beaucoup de force, dit-elle avec émotion. Franchement, c’est la plus grande action que j’aie faite.

Trois ans plus tard, Gayou est toujours au Québec et sans nouvelle de sa demande d’asile. L’audience vient d’être reportée, à cause de la pandémie. Mais depuis son arrivée, elle n’a pas perdu de temps pour se rendre utile.

Dès qu’elle a eu son permis de travail, 5 mois après son arrivée, elle s’est fait embaucher comme aide générale à la cuisine d’une résidence pour aînés. Parallèlement, elle a suivi une formation de préposée aux bénéficiaires dans un collège privé. Aussitôt diplômée, aussitôt embauchée. Ce qui me plaît, c’est prendre soin, dit celle qui a renoncé pour l’instant à la carrière de médecin.

J’aime ça, prendre soin des autres, leur parler, rendre service. Les gens pensent qu’être préposé, c’est dégradant. Mais pour toi-même, tu sais que ton travail est important.

Gayou
Le t-shirt de Gayou porte la mention «Tout va bien aller», en version anglaise, «Everything will be okay»

« Tout va bien aller », inscrit en version anglaise sur son t-shirt. Gayou, préposée aux bénéficiaires, affronte quotidiennement la peur d'être infectée et d'infecter les autres.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Elle travaille souvent de nuit et son salaire plafonne à 14 $ de l’heure. Avec la pandémie, il a fallu mettre les bouchées doubles, tout désinfecter constamment, en plus de s’occuper des résidents.

À un certain moment, ma peau était tellement sèche que ça me brûlait. Ça arrive que je sois à bout de souffle aussi, surtout la nuit, des fois ça m’arrive de faire quatre nuits successives. J’ai pas le temps de dormir assez. Donc, c’est pas facile. - Gayou

Chaque jour, elle surmonte sa peur d’être infectée par la COVID-19 et celle d’infecter quelqu’un, car elle doit partager le même bureau que ses collègues, avoir une proximité physique avec les résidents et prendre le transport en commun pour se rendre au travail.

C’est vrai, j’ai peur. C’est vrai, il y a ce risque qui est là, je ne peux pas le nier. Même ma mère s’inquiète, elle me parle tous les jours. Tous les matins, tous les soirs. Mais je me dis qu’il faut affronter la peur. Je ne me vois pas rester chez moi et regarder tout ce qui se passe. Je n’ai jamais manqué un jour de travail pendant toute la période, jamais. Jamais!

Gayou sent le regard dur, des fois, adressé aux demandeurs d’asile, injustement qualifiés de « gens illégaux ». Ça lui brise le cœur d’être perçue comme quelqu’un qui voudrait profiter du système ou contourner les règles. Elle a pleuré en entendant le premier ministre louanger le travail des préposés en attente de statut, mais ajouter du même souffle qu’il ne suffisait pas d’avoir un travail pour être régularisé.

C’est comme s’il voulait le faire [nous aider], mais on sent que ce n’est pas sincère. Moi franchement, ça m’a blessée. On est des humains! S’il veut faire quelque chose, il faut le faire de bon cœur!

Gayou

Depuis que la question a été soulevée, lors de points de presse des premiers ministres Justin Trudeau et François Legault, de nombreux demandeurs d’asile hésitent entre l’espoir et l’inquiétude. Ils se demandent comment le « cas par cas » évoqué par Québec sera appliqué.

On ne travaille pas dans les services essentiels juste parce qu’on veut avoir la résidence permanente! On travaillait déjà bien avant la pandémie, rappelle Gayou. Mais la reconnaissance et le coup de pouce pour rester au Canada seraient bienvenus. Et nous, on peut continuer à vous aider de cette façon, en guise de remerciement.

Gayou pense que le coronavirus nous donne actuellement une bonne leçon : On a besoin d’amour. J’ai besoin de toi, tu as besoin de moi. On a besoin, plus que tout autre moment, d’être solidaires.

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