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Minneapolis, Trump, le président et le candidat

« La meilleure façon de répondre à la polarisation de Trump, c’est des appels à la solidarité interraciale. »

Donald Trump, brandissant une bible devant l'église St. John's.

« Nous avons un grand pays », a déclaré Donald Trump, une bible à la main.

Photo : Associated Press / Patrick Semansky

Entre embarras, improvisation, entêtement et calculs politiques, les réactions du président américain à la crise qui secoue son pays donnent lieu à diverses lectures. Tentative de décryptage.

Bible fièrement brandie devant une église, verbe haut et belliqueux, mine grave et démarche martiale entre deux rangées de policiers antiémeute, Donald Trump multiplie les postures, pendant que plusieurs villes américaines se sont embrasées à la suite de la mort de George Floyd entre les mains de policiers de Minneapolis.

S’il y a dans les références de Trump à la religion et à la loi et l’ordre des signaux évidents à sa base électorale à l’approche de la présidentielle de novembre 2020, son attitude cache aussi un certain embarras, relève Frédérick Gagnon, professeur au Département de science politique à l’UQAM et titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques.

Le spécialiste de la politique américaine pense que l’enjeu du racisme et des violences policières contre les Noirs est embêtant pour le président qui, signale-t-il, préférait parler de l'Organisation mondiale de la santé et de la Chine dans ses points de presse alors que la rue américaine commençait à gronder.

Donald Trump marche entre deux rangées de policiers.

Donald Trump s'est rendu à l'église St. John's sous la garde de deux rangées de policiers antiémeute.

Photo : Reuters / Tom Brenner

Affaibli par sa gestion de la pandémie du coronavirus et la crise économique qui en a résulté, Trump ne sait pas comment tirer profit politiquement, électoralement, de ce qui se passe en ce moment aux États-Unis, croit M. Gagnon.

C’est comme s’il [Donald Trump] n’avait pas envie de s’élever au-dessus de la mêlée, d’essayer de jouer la carte rassembleuse, comme le feraient d’autres présidents.

Frédérick Gagnon, professeur de science politique à l’UQAM

« Frapper d’abord et négocier plus tard »

Dans l’analyse de l’attitude présidentielle, le directeur de l’Observatoire sur les États-Unis pense qu’il ne faut pas oublier un trait de caractère de l’homme. Trump aime donner l’impression qu’il gouverne d’une poigne de fer ce pays-là et, en campagne électorale, il aime souvent dire qu’il a plus d’énergie que ses adversaires, qu’il est plus dur, rappelle-t-il.

John R. MacArthur, président et éditeur de Harper’s Magazine, pense lui aussi qu’on ne peut faire abstraction du personnage, de sa psychologie et de son origine bourgeoise, qui lui donne cet air dédaigneux, comme, dit-il, celui qu’affichait son père, riche propriétaire, envers ses locataires.

Trump a toujours pensé qu’il faut frapper d’abord et négocier plus tard, résume le journaliste et auteur américain.

Il est convaincu que la menace de recourir à l'armée est un autre coup de bluff du président, habitué du reste à envoyer des ballons d'essai, comme le signale également M. Gagnon.

Mais au-delà du tempérament, il y a les besoins de communication politique. Des conseillers lui disent de suivre le bon exemple de Richard Nixon [37e président américain], George Wallace [gouverneur ségrégationniste de l’Alabama] et tous les durs du passé américain, suggère M. MacArthur.

Cette approche va rassurer les petites gens, les Blancs surtout, qui se sentent menacés, même ceux qui n’habitent pas en ville […] les banlieusards, les gens dans la campagne qui ont très peur des Noirs et du crime. Ça fait motiver sa base.

Dans cette rhétorique de fermeté, il y a des parallèles à faire avec [l’élection présidentielle de] 1968, parce que durant cette élection-là, Richard Nixon avait parlé de loi et d’ordre aussi et ça avait souri à Nixon, qui a gagné l’élection, souligne Frédérick Gagnon.

Mais ce rapprochement a ses limites, car, comme il l’admet lui-même, Nixon n’était pas encore président, il était candidat. Le problème pour Trump, c’est qu’il est au pouvoir. Quand il parle de loi et d’ordre, on peut avoir l’impression qu’il jette plus de l’huile sur le feu qu’il ne tente de calmer le jeu.

De plus, outre les émeutes survenues dans différentes villes américaines, l’année 1968 avait connu d’autres événements d’importance, dont l’assassinat de Martin Luther King, le mécontentement lié à la guerre du Vietnam et le déroulement tumultueux de la convention nationale démocrate.

Frédérick Gagnon, avec des écouteurs sur la tête, est assis derrière un micro.

Frédérick Gagnon s'attend à ce que l'élection de 2020 aux États-Unis devienne un référendum sur la présidence de Trump.

Photo : Radio-Canada / Étienne Côté-Paluck

Vers un référendum sur Trump?

M. MacArthur préfère revenir à l’élection de 2016 pour se demander où sont passés les quelque 8 millions d’électeurs qui ont changé de camp en optant pour Trump après avoir voté pour Obama.

À mon avis, ils sont toujours en jeu. La question est de savoir si Trump va convaincre ces gens auxquels il doit sa victoire en 2016 que l’économie va se remettre au même niveau qu’avant la crise de la COVID-19, soutient-il.

Quant à la présidentielle de novembre prochain, elle présente déjà tous les signes d’un plébiscite autour du mandat du président sortant, s’accordent à dire nos deux analystes.

J’ai l’impression que l’élection présidentielle de 2020 sera avant tout un référendum sur la performance de Trump, affirme Frédérick Gagnon. D’autant plus que le candidat démocrate, Joe Biden, n'est pas auréolé d’une grande popularité, précise-t-il.

Il y a beaucoup d’électeurs qui vont peut-être se pincer le nez, fermer les yeux et voter pour n’importe qui sauf Trump, en espérant qu’on ait une espèce de retour au calme, anticipe-t-il. Il y a beaucoup de gens qui commencent à en avoir assez de Trump et qui vont voter pour Biden par défaut, peut-être.

La prédiction est partagée par John R. MacArthur, qui pense que Trump pourrait perdre s’il continue à faire des gaffes, comme celle de recommander l’injection de désinfectant pour traiter le coronavirus. Mais l’autre possibilité, c’est que les démocrates vont faire taire Biden, qu’on le cache vraiment et qu’il se prononce de temps en temps avec des lignes strictement surveillées par ses conseillers en communication et qu’on fasse de l’élection un référendum sur Trump.

Si on arrive à isoler Trump et dire que ce n’est pas une élection, c’est un référendum, oui ou non pour Trump, là les démocrates pourraient l’emporter.

John R. MacArthur, journaliste et auteur américain
John R. MacArthur dans un studio de Radio-Canada

John R. MacArthur pense que le candidat démocrate pourrait être quelque peu en retrait dans ce qui s'annonce comme un référendum sur Trump.

Photo : Radio-Canada

On ne vote pas pour Biden, mais pour sanctionner Trump. L'effacement stratégique de Biden serait donc la voie salutaire pour les démocrates, dont le candidat bat de l’aile, soutient celui qui écrit régulièrement dans Le Devoir et dans le magazine britannique The Spectator.

Biden est tellement faible, tranche-t-il, contrairement à Sanders [qui] aurait promis la lune, un nouveau New Deal avec énormément d’emplois [qui seraient créés] avec ses projets d’infrastructures, ses investissements dans l’éducation et la santé, son Green New Deal, etc.

Trump arrive parfois à se situer à gauche de Biden sur la question du libre-échange, note M. MacArthur. Il croit déceler un chevauchement entre la gauche et la droite aux États-Unis, notamment sur les questions de commerce extérieur, de salaire minimum, de production locale, de chaînes d’approvisionnement, etc. Autant de positionnements qui, d'après lui, pourraient permettre au président sortant de couper l’herbe sous le pied de son rival démocrate.

D’autant plus que Joe Biden, choix des barons du Parti démocrate, traîne, selon lui, des prises de position et des accointances qui pourraient compromettre sa marche vers la Maison-Blanche. Il cite, entre autres, son opposition à la politique gouvernementale de « busing » dans les années 1970, alors qu’il était un jeune sénateur du Delaware. Cette politique obligeait les villes américaines à transporter en bus les enfants des quartiers noirs et pauvres jusque dans des écoles à majorité blanche et plus réputées.

Que restera-t-il de Minneapolis?

Les événements s’accélèrent à un rythme tel qu’il est difficile de dire que la tragédie de Minneapolis va dominer la campagne électorale, convient le professeur au Département de science politique à l’UQAM.

J’ai quand même l’impression que les gens ont la mémoire courte, dit-il. Car même si les images du décès de George Floyd étaient horribles et marquent les esprits peut-être plus que ce qu’on a vu dans le passé, force est de constater que des drames similaires n’ont pas provoqué les changements souhaités et ont fini par être relégués au second plan.

Il y a tellement de choses qui se passent en ce moment aux États-Unis. J’ai comme l’impression qu’on a déjà vécu quatre années dans les cinq premiers mois de 2020. On pensait que l’élection porterait sur la destitution du président au début 2020, il y a eu la pandémie, et maintenant l’affaire George Floyd. De quoi parlera-t-on dans deux semaines? Je n’en ai aucune idée, honnêtement, admet M. Gagnon.

Il est possible, cela dit, que le camp Trump mise sur le thème de la loi et l’ordre, car il y a quand même des Américains, dans le confort de leur foyer, qui sont un peu craintifs de l’instabilité que toute cette situation occasionne.

Le camp démocrate pourrait, lui, être tenté de faire du racisme que vivent les communautés noires un des enjeux importants de la campagne électorale. Cela pourrait inciter Joe Biden à choisir une colistière afro-américaine pour, sur le plan symbolique, réaffirmer cette idée que le Parti démocrate est le parti des minorités ethnoculturelles.

Une manifestante devant des policiers qui tient une pancarte demandant justice pour George Floyd, Ahmaud Arbery et Breonna Taylor.

Une manifestante devant un poste de police à Boston, lors d’une manifestation de Black Lives Matter contre la brutalité policière et le racisme aux États-Unis, demandant justice pour George Floyd, Ahmaud Arbery et Breonna Taylor.

Photo : afp via getty images / JOSEPH PREZIOSO

Pour une solidarité interraciale

Au-delà des échéances électorales, John R. MacArthur pense que la cause antiraciste, privée de leaders charismatiques, souffre terriblement d’un manque d’éloquence.

Il n’y a pas de leader qui parle comme parlait Martin Luther King, déplore-t-il, citant une des envolées de l’icône de la lutte contre la ségrégation raciale : Nous sommes peut-être venus par des navires différents, mais aujourd'hui nous sommes tous sur le même bateau.

Les appels à la solidarité n’existent plus, alors que Martin Luther King appelait toujours à la solidarité, observe-t-il. Il n’y a pas de syndicaliste noir d’importance qui monte au créneau.

L'auteur de L'illusion Obama regrette l’incapacité d’analyser la situation en termes de classes. Oui, il y a le racisme de base en Amérique, qui restera jusqu’à la fin de nos jours, mais ce que Sanders essayait de faire, c’était d’appeler les Blancs et les Noirs à faire cause commune en tant que classe ouvrière. Parce que les politiciens comme Trump et les racistes du Sud cherchent toujours à diviser les gens par couleur de peau, au lieu de les rassembler en tant qu’ouvriers.

La meilleure façon de répondre à la polarisation de Trump, c’est des appels à la solidarité interraciale pour l’intégration et pour le soutien d’une classe ouvrière abattue et qui est aujourd’hui dans une crise inédite.

John R. MacArthur, journaliste et auteur américain

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