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Envoyée spéciale

« Et pendant ce temps, dans mon quartier, c’est la guerre civile »

Les émeutes des derniers jours ont fait éclater la violence dans les quartiers pauvres de Chicago. La fin de semaine dernière seulement, 27 personnes sont mortes sous les balles.

Un immeuble de briques aux portes et fenêtres placardées

Des immeubles abandonnés dans le secteur d'Englewood au sud de Chicago

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

La place du marché de Lake Forest est ravissante et rappelle les villages de la Bavière avec sa tour de l’horloge, sa petite gare coquette. Une jolie fontaine au centre crache des jets d’eau charmants dans la lumière douce du soir qui tombe.

Il doit bien y avoir 1000 personnes sur cette place en ce mardi soir et elles écoutent, en silence, un joueur de football noir qui leur parle de racisme, de discrimination, de ce que c’est que d’être Noir aux États-Unis.

La foule, elle, est toute blanche à l'exception de trois jeunes hommes qui, eux, n’écoutent pas le discours et semblent s’ennuyer ferme. L’un d’eux est assis sous un arbre. Il s’appelle Destiny, il a 18 ans, et c’est Doug qui l’a traîné ici. Doug, qui est à la retraite, fait du bénévolat avec des jeunes de quartiers pauvres et il trouvait que c’était une bonne idée de les amener ici.

Je voulais leur montrer que les Blancs sont préoccupés par les droits des Noirs, mais je ne sais pas si j’ai bien fait de les amener ici, soupire-t-il en levant les sourcils.

Trois jeunes Noirs accompagnent des bénévoles œuvrant dans un organisme pour venir en aide dans les quartiers défavorisés de Chicago.

Des jeunes issus des quartiers défavorisés de Chicago assistent, perplexes, à la manifestation de résidents blancs.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Destiny ne cache pas son agacement et ses mots sont acerbes : C’est la guerre civile dans mon quartier. Les gens se tirent dans la rue, on ne peut pas circuler sans avoir peur. Tous ces Blancs qui se tiennent ici, c’est de la bullshit, ça ne va rien changer à nos vies.

Mardi, jour de cette manifestation à Lake Forest, il y a eu 28 incidents de violence par arme à feu dans les quartiers « chauds » de Chicago, qui ont fait deux morts. Mercredi, on a dénombré 19 incidents avec deux morts et de nombreux blessés.

La fin de semaine dernière, c'était 97 incidents et 27 morts.

Je n’ai pas du tout hâte à la fin de semaine, me dit Asiaha Butler, mieux connue sous le vocable de « Madame Englewood ».

Elle est la fondatrice et directrice de R.A.G.E, l’association des résidents du quartier Englewood, au sud de Chicago. Elle me donne une entrevue dans un terrain vacant en face de sa maison. Des terrains vagues, il y en a partout dans le quartier. Les immeubles pourris ont été détruits. À côté, une maison debout, mais condamnée par la ville.

Il y avait trop d’activités criminelles, là-dedans. En 2016, juste sur ce coin de rue, en une fin de semaine, il y a eu six fusillades.

« Pris dans un cercle vicieux »

À 44 ans, Butler a décidé de prendre les choses en main dans son coin de ville déshérité et habité exclusivement par des Afro-Américains.

Les Afro-Américains ne sont pas plus fous, moins talentueux ou plus violents que les autres, mais les gens d’Englewood sont pris dans un cercle vicieux qui est la résultante d’une histoire de 400 ans de discrimination, dit-elle avec ferveur.

Comme les gens n’ont pas accès à de bonnes écoles, ils n’ont pas accès à de bons emplois. Comme ils sont pauvres, ils se nourrissent mal, ne font pas d’exercice. Ils souffrent de stress et d’anxiété et n’ont pas accès à des services en santé mentale et ils ont accès à des armes à feu. Alors, quand ça déborde, ils tirent.

Asiaha Butler, fondatrice et directrice de l'association des résidents du quartier Englewood

Depuis la mort de George Floyd, Asiaha Butler reçoit beaucoup d’appels de soutien. Les gens m’en parlent comme si j’avais perdu un membre de ma famille!

Alors que nous discutons du soulèvement de colère qui a embrasé l’Amérique depuis que les images du meurtre de George Floyd, qui évoquent celles d’un passé pas si lointain de « lynchage » des Noirs dans le sud des États-Unis, un voisin s’approche. Il s’appelle Michael Tidmore et est venu discuter de la meilleure stratégie pour éviter que la famille du jeune homme assassiné hier soir, au bout de la rue où nous nous tenons, ne cherche la vengeance.

M. Tidmore a 57 ans. Il est né à Englewood et fait cela dans ses temps libres. Il appelle ça une vocation, négocier avec les familles pour qu’elle ne fasse pas assassiner quelqu’un d’autre.

Asiaha Butler et Michael Tidmore sont pris en photo dans un terrain vague à Chicago.

Asiaha Butler (droite) et Michael Tidmore (gauche) dans le quartier Englewood, à Chicago

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Je tire ma révérence. Madame Englewood est submergée d’appels. On veut organiser des manifestations où il y aura des Latino-Américains et des Afro-Américains.

Comme les épiceries ont été pillées ici, les Noirs vont dans le quartier voisin, chez les Latinos, et les gangs de rue n'aiment pas ça. Les émeutes ont ravivé les tensions entre nous. Dans le fond, les Latino-Américains ne font que reproduire le modèle du racisme blanc, soutient-elle.

Et pour que ça change?

Il faut de l’argent. Des investissements en santé mentale, en éducation, aider les gens à se trouver des emplois. Ce n’est qu’en mettant le paquet que nous allons sortir de ce cercle vicieux et l’affaire George Floyd tire une sonnette d’alarme que plus personne ne peut ignorer, conclut Asiaha Butler.

À quelques rues de là, une scène étonnante. Une dizaine de personnes sont réunies devant le poste de police du quartier sur des chaises de camping. Ils prennent une bière, jouent aux cartes.

Un homme noir boit une bière assis sur une glacière posée sur le trottoir.

Al boit une bière devant le poste de police. « Tout ce que je souhaite, c’est que ça n’empire pas les choses ici. »

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Je me dis que ce doit être le début d’une manifestation contre les policiers. Je vais à la rencontre du petit groupe.

Nous, on vient ici parce que c’est le seul endroit où on peut se réunir sans danger et profiter du beau temps, m’explique Joseph, 49 ans. Sur sa poitrine, un immense Jésus en croix en or et argent.

J’en ai assez. Nos enfants ne peuvent pas jouer dehors. Les écoles sont pourries et, depuis la pandémie, elles sont fermées. On n’a pas de job, pas de médecins, l’Internet dans le quartier ne marche pas bien. C’est de la bullshit.

Al, 59 ans, est assis sur sa glacière. Il rit et m’interpelle. Hey, la Canadienne, ça ne changera rien tout cela. Tout ce que je souhaite, c’est que ça n’empire pas les choses ici.

Il ricane et ajoute, sardonique : Well, Make America great again! Bullshit!

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