•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Protection du patrimoine bâti : encore du chemin à faire à Québec

L'église en pleine démolition.

L'église en pleine démolition.

Photo : Radio-Canada / Carl Boivin

Seule ville de la province à compter sur une instance comme la Commission d'urbanisme et de conservation, Québec n'échappe pourtant pas aux démolitions de bâtiments à valeur patrimoniale. Si la situation semble maîtrisée dans les arrondissements historiques, des voix réclament de nouveaux pouvoirs pour la Ville et une révision de la Commission.

Dans son rapport rendu public la semaine dernière, la vérificatrice générale du Québec a vilipendé le ministère de la Culture et des Communications, taxant l'État de n'avoir aucune vision pour conserver le patrimoine bâti. Le constat, particulièrement sévère, était global et généralisé.

La Commission d'urbanisme et de conservation de Québec (CUCQ) n'a cependant pas fait l'objet d'une analyse approfondie. Cette instance est unique au Québec de par ses pouvoirs et son rôle de tribunal administratif.

L'église Saint-Cœur-de-Marie, la maison des Pasquier, la Villa Livernois : des bâtiments à valeur patrimoniale ont disparu ces dernières années, négligés, détruits ou abandonnés. D'autres donnent l'impression d'être sur respirateur artificiel, comme la Maison Pollack, sur la Grande Allée.

Pourtant, ils figurent tous à l'inventaire du patrimoine bâti de la Ville de Québec.

Les décombres d'une maison patrimoniale du quartier Neufchâtel

La maison des Pasquier avait été construite en 1698.

Photo : Radio-Canada

Dans ce contexte, Jean Rousseau, conseiller municipal du district de Cap-aux-Diamants, où la Commission est fort active, dresse un bilan mitigé de ses actions, surtout à l'extérieur du Vieux-Québec.

Il admet d'emblée qu'elle accompagne bien les citoyens propriétaires dans leurs demandes de travaux, a fortiori dans les arrondissements historiques. Elle est très exigeante, ajoute-t-il, à propos de son rôle de maintenir la cohérence architecturale des différents territoires sous sa responsabilité.

Mais l'élu de Démocratie Québec identifie plusieurs lacunes quand vient le temps de protéger des bâtiments à valeur patrimoniale en manque d'amour, ou qui ne sont plus dans les plans de développement d'un propriétaire. Cette stratégie de la démolition par abandon a d'ailleurs été relevée par la vérificatrice générale.

Une clôture métallique entoure une église en pierre.

L'église Saint-Cœur-de-Marie a été détruite après des années d'abandon.

Photo : Radio-Canada / Vincent Archambault Cantin

Il prend pour exemple l'église Saint-Cœur-de-Marie, détruite après des années d'affrontement avec un promoteur. Ou encore la Maison Pollack, toujours debout, mais abîmée au point d'être la prochaine qu'on va perdre.

Quand on regarde les bâtiments dont elle a la responsabilité, quand on est rendu là, on voit que ses pouvoirs, ça ne veut rien dire, ça n'a pas de portée, se désole Jean Rousseau. Si vous êtes dans un environnement où le patrimoine n'est pas important, la Commission ne signifie pas grand-chose.

On sent la pression, à Québec, pour développer. Et je dirais pour développer au détriment du patrimoine.

Une citation de :Jean Rousseau, conseiller municipal du district de Cap-aux-Diamants

Et quand les leviers manquent et qu'il faudrait se tourner vers l'autorité supérieure qu'est le ministère de la Culture, M. Rousseau n'y va pas par quatre chemins : À Québec, on a une capacité de bien faire. [...] Par contre, le ministère de la Culture n'est pas du tout aidant, il est aux abonnés absents. Il nous nuit, littéralement.

Et ce, même si la Ville jouit d'une grande expertise comparativement à la majorité des municipalités de la province.

Le conseiller Jean Rousseau devant la Maison Pollack

Le conseiller Jean Rousseau est préoccupé par le sort réservé à certains bâtiments patrimoniaux de Québec.

Photo : Radio-Canada

Trop opaque?

Le conseiller relève également une certaine opacité de la Commission d'urbanisme. Il se questionne aussi sur un potentiel biais politique à travers ses orientations. Il soutient que, dans certaines situations, la Commission est à la traîne du comité exécutif.

En vertu du règlement qui la gouverne, l'instance est présidée par le maire de la ville. Régis Labeaume a délégué cette tâche à la conseillère Suzanne Verreault. Deux autres élus d'Équipe Labeaume y siègent actuellement, alors que les six membres restants sont des architectes, des conseillers en patrimoine ou encore des urbanistes.

Impossible toutefois d'évaluer son travail en profondeur. Les délibérations se font à huis clos, elle ne publie pas ses avis ni de rapport annuel. Elle a toutefois l'obligation d'expliquer ses décisions à ceux qui lui déposent des projets.

Le Bureau de l'ombudsman de la Ville de Québec ne peut l'évaluer non plus. Notre bureau ne peut enquêter sur les décisions du conseil de ville, du comité exécutif, d’un conseil d’arrondissement, d’un comité ou d’une commission de la Ville, y rappelle-t-on.

Anne Guérette

Anne Guérette plaide pour une décentralisation de la Commission d'urbanisme.

Photo : Radio-Canada

Du temps où elle était conseillère municipale dans l'opposition, Anne Guérette avait demandé une révision de la Commission et une démocratisation de ses travaux.

En plus de la transparence, elle pense que l'instance municipale gagnerait à être décentralisée. On a une seule commission pour tout le territoire de la ville, qui a beaucoup grandi. [...] On mériterait d'avoir une commission d'urbanisme par arrondissement.

La Commission se rencontre une fois par semaine et peut passer en revue plus d'une cinquantaine de dossiers par réunion.

Au-delà de la Commission, Mme Guérette estime que, ultimement, tous les enjeux liés au patrimoine bâti dépendent de la volonté des décideurs de tous les paliers de gouvernement.

On ne peut pas montrer du doigt la Commission d'urbanisme, les fonctionnaires, les promoteurs immobiliers. Ça revient à une volonté politique de se donner une vision claire.

Une citation de :Anne Guérette

Nouveaux pouvoirs

Ancien directeur général de la Ville de Québec, Serge Viau a siégé pendant neuf ans sur la Commission d'urbanisme et de conservation de Québec.

À son avis, la CUCQ joue un rôle essentiel et protège davantage qu'elle ne laisse aller. Compte tenu des résultats qu'elle a donnés, je pense qu'elle est assez efficace. Mais il faut qu'elle puisse justifier ses interventions, dit-il.

Car au-delà de son rôle de conservation, toute demande de permis de construction ou de travaux doit passer par la Commission, là où elle a juridiction. Ses décisions sont irrévocables.

Ce rôle la rend sujette aux critiques, admet Serge Viau. Il souligne cependant que ses membres ont établi des lignes directrices à travers le temps. Elle doit selon lui faire preuve de cohérence.

Quand on discute d'architecture, de couleur, d'apparence, c'est certain qu'on ne peut faire autrement que d'être un peu subjectif.

Une citation de :Serge Viau

Sur les bons coups de la CUCQ, il prend pour exemple le Vieux-Québec, mal en point il y a quelques décennies à peine et qui s'est rétabli sous la gouverne de la Commission.

Pour M. Viau, pas de doute cependant que trop de démolitions ont eu lieu au cours des dernières années. C'est dommage. Je pense que ce n'est pas nécessairement à cause de la Commission, mais à cause des moyens que la Ville a, ou n'a pas, pour forcer les promoteurs à intervenir, analyse-t-il.

Serge Viau, ancien directeur général de la Ville de Québec, dans une rue du Vieux-Québec

Serge Viau est d'avis que la Commission fait beaucoup plus de bien que de mal, même si elle n'est pas parfaite.

Photo : Radio-Canada

Sur le plan juridique, les pouvoirs de la municipalité devraient être renforcés quand il y a un problème de négligence ou d'abandon, propose-t-il. Actuellement, la Ville ne peut intervenir que lorsqu'il s'agit d'une question de sécurité publique. Or bien souvent, dit-il, il est trop tard.

Autre élément troublant à son avis, ce sont les rapports d'ingénieurs commandés par les promoteurs pour justifier les demandes de démolition. Ces rapports, souvent complaisants, menottent en partie les décisions de la Commission.

Quant aux expropriations, Serge Viau n'y voit pas une avenue viable. La Ville ne peut pas toujours fonctionner par expropriation. C'est un processus extrêmement long, complexe, et les bâtiments ont le temps de dépérir avant que le règlement de l'expropriation ne soit réglé.

Classer davantage

Un outil demeure tout de même sous-exploité à ses yeux. Dans le cas de l'église Saint-Cœur-de-Marie, dossier désastreux d'un bâtiment iconique de la Grande Allée, il estime que la Ville et le ministère de la Culture auraient dû classer l'immeuble comme un monument.

Martin Dubois, conseiller en patrimoine bâti et président de l'organisme Patri-Arch, a lui aussi siégé à la Commission. Il remarque également cette tendance de la Ville de Québec à ne pas citer suffisamment d'immeubles ou de sites patrimoniaux. La raison que la Ville donne souvent pour ne pas citer, c'est qu'on a la Commission d'urbanisme, avance-t-il. À mon avis, des fois, ça aiderait d'avoir des citations en plus.

Il aimerait par ailleurs voir la Ville exécuter elle-même les travaux plus souvent pour ensuite refiler la facture aux propriétaires.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !