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Les jeunes, grands oubliés de la crise

« Ce peut être un excellent moment pour continuer à faire d'autres formations et attendre un an ou deux avant d’aller sur le marché de l’emploi. »

Cinq étudiants discutent en marchant sur un campus universitaire.

Des étudiants étrangers sur un campus universitaire.

Photo : iStock

La COVID-19 frappe les personnes âgées, mais les plus jeunes en sont aussi les victimes indirectes. Qu’ils soient aux études ou qu’ils travaillent, ceux qu’on désigne parfois, à tort ou à raison, comme faisant partie de la génération COVID ne sortiront pas indemnes de la crise.

Du jour au lendemain et sans préavis, leur vie a basculé. Pour ceux qui étaient aux études, tout s'est arrêté. Les cours sont désormais en ligne, loin des écoles, des campus et des camarades, et les stages en milieu de travail ont été interrompus ou annulés.

Les écoles, cégeps et universités offrent bien des cours à distance, mais ce ne seront jamais que de piètres succédanés de la vraie vie étudiante, croit l’anthropologue Samuel Veissière, professeur au Département de psychiatrie de l’Université McGill. La plupart des expériences significatives de l’éducation sont improvisées, affirme-t-il. On rencontre d'autres personnes, on est exposés à des idées auxquelles on n’avait pas pensé, on va à la bibliothèque et on découvre un livre, on va discuter après les classes… On est exposés à un nouveau monde.

Des étudiants sont assis ensemble sous un arbre.

Des étudiants de l'Université King's College, à Halifax, discutent sur le campus.

Photo : Radio-Canada / Elisa Serret

L’instruction face à face est une partie infinitésimale du rite de passage que représente l’éducation universitaire.

Samuel Veissière, professeur au Département de psychiatrie de l’Université McGill.

De jeunes travailleurs durement touchés

Les répercussions de la COVID-19 sur les pertes d’emploi ont été proportionnellement plus importantes chez les personnes âgées de 15 à 24 ans, souligne Statistique Canada.

  • 47,3 % des jeunes Canadiens qui occupaient un emploi à temps partiel l’ont perdu;
  • 20,9 % de ceux qui occupaient un emploi à temps plein.

Au niveau mondial, c’est un jeune sur six qui a perdu son emploi, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Pour ceux qui ont réussi à le garder, les heures de travail ont chuté, de sorte que 43 % des jeunes travailleurs ont subi une réduction de leur revenu depuis le début de la pandémie.

De plus, souligne l’OIT, les changements au taux de chômage ne révèlent pas la véritable dimension de la crise dans la mesure où une partie des jeunes se sont retirés du marché du travail. Cela a été le cas de 11,7 % des jeunes Canadiens entre février et avril 2020.

Deux étudiantes dans un kiosque vendent des fraises.

Parmi les jeunes participants au sondage de Statistique Canada ayant des perspectives d'emploi au début de mars, 49 % ont perdu ces perspectives.

Photo : Associated Press / Carolyn Kaster

Pourquoi sont-ils plus touchés que les autres? C’est en partie parce qu’ils ne peuvent pas faire du télétravail, affirme Louis Philippe Béland, professeur au Département d’économie de l’Université Carleton.

En effet, les jeunes sont plus susceptibles d’occuper des emplois dans les services de l‘hébergement et la restauration. Des secteurs qui ont été particulièrement frappés par la pandémie. Qui plus est, ces industries pourraient être touchées à long terme. Il y a beaucoup de risque qu’elles ne rouvrent pas à plein régime et que l’été prochain il n’y ait pas d’emplois pour les étudiants, note M. Béland.

Des conséquences à long terme

Les sociologues s’inquiètent pour l’avenir de ces jeunes qui doivent négocier leur passage à l’âge adulte en pleine pandémie.

La jeunesse est une période de grande fragilité, rappelle Maria Eugenia Longo, professeure à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) Urbanisation Culture Société. Cela, soutient-elle, en raison du nombre de choix que les jeunes doivent faire simultanément pour gagner en autonomie.

La jeunesse est caractérisée par des transitions multiples : on se lance dans des études, on s’endette, on quitte sa famille, on s’engage davantage dans l’emploi dont on dépend, on s’installe en colocation dans un nouveau logement qu’on doit pouvoir soutenir financièrement… C’est également un moment où on noue des relations très importantes, amoureuses, mais aussi amicales. Et aujourd’hui, la crise affecte toutes ces sphères.

La pandémie bouleverse le projet de vie des jeunes.

Maria Eugenia Longo, cotitulaire de la Chaire réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.
Des étudiants vus de dos.

Des étudiants marchent dans le campus du cégep de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Rousseau

Les étudiants ignorent notamment de quelle façon les universités et les écoles vont reprendre leurs activités et s’ils pourront ou pas continuer à financer leurs études.

Cette incertitude n’est pas facile à gérer pour des jeunes qui menaient jusqu’alors une existence plutôt protégée, croit la sociologue Diane Pacom.

« C’est une génération qui vit dans le ludique et dans la réalité virtuelle, affirme-t-elle, et là, tout d’un coup, leur arrive en pleine face cette tragédie. La pandémie les amène à se poser des questions fondamentales qu’ils ne s’étaient pas posées auparavant. »

C’est comme s’ils vivaient dans un univers symbolique différent de celui de leurs parents, et là, le réel est tellement dramatique que ça les ramène à un niveau qu’ils n’ont plus l’habitude de gérer.

Diane Pacom, sociologue et professeur émérite à l’Université d’Ottawa.

Selon le rapport de l’OIT, 60 % des jeunes femmes et 53 % des jeunes hommes interrogés voient leurs perspectives de carrière comme incertaines ou les imaginent avec appréhension.

Conséquence : des taux d’angoisse extrêmement élevés. Ainsi, près des deux tiers des Canadiens de 15 à 24 ans déclarent que leur santé mentale s’est détériorée depuis le début de la pandémie, le taux le plus haut parmi tous les groupes d’âge sondés par Statistique Canada.

Une adolescente assise sur une marche d'escalier, la tête dans les bras.

64 % des jeunes de 15 à 24 ans ont déclaré que leur santé mentale s'est détériorée.

Photo : Getty Images / AngiePhotos

Cela ne surprend guère Samuel Veissière, qui constatait déjà une forte anxiété et des troubles dépressifs chez les jeunes. Ce sont des problèmes existants qui se sont considérablement aggravés avec la COVID-19, souligne-t-il.

Les guerres et les catastrophes naturelles sont des menaces concrètes qu’on peut comprendre, mais la peur d’infection par des agents invisibles est plus anxiogène parce qu’on ne sait pas vraiment à quoi on fait face.

Samuel Veissière, professeur au Département de psychiatrie de l’Université McGill.

Un avenir imprévisible

Une forte proportion de jeunes est inquiète pour l’avenir. L’étude de Statistique Canada révèle que 67 % des étudiants postsecondaires sondés sont très préoccupés de ne pas avoir de perspectives d'emploi dans un avenir rapproché.

C’est qu’ils risquent de subir les contrecoups de la COVID-19 à long terme, pensent les chercheurs. En effet, souligne le rapport de l’OIT, faire son entrée sur le marché du travail pendant une récession peut avoir un impact négatif sur la manière dont les jeunes s’en sortent sur ce même marché du travail pendant au moins dix ans.

L’organisation soutient que les cohortes de jeunes qui sortiront du cégep ou de l’université à la fin de cette année scolaire doivent s’attendre à des pertes salariales à long terme. Un constat que fait également Louis-Philippe Béland, de l’Université Carleton. Ce peut être un excellent moment pour continuer à faire d'autres formations et attendre un an ou deux avant d’aller sur le marché de l’emploi, croit le chercheur.

Des étudiants qui marchent dans un corridor.

Les cours pourraient ne pas reprendre de la façon habituelle à la rentrée 2020.

Photo : CBC/Erik White

Les problèmes d’emploi seront les principaux symptômes des difficultés que vont vivre les jeunes, pense Maria Eugenia Longo. Certains connaîtront le chômage de longue durée et seront les derniers à bénéficier de la relance, tandis que d’autres auront de mauvaises conditions d’emploi.

Cette génération a été prise en otage, se désole Diane Pacom. Ça va être comme la Deuxième Guerre mondiale [pour la génération née dans les années 20]. Leur vie a changé de façon dramatique. Elle craint des répercussions à long terme sur la santé mentale des jeunes adultes, moins bien outillés que leurs aînés pour faire face à une catastrophe d’une telle ampleur, par leur manque de points de repère.

Pour les jeunes, ça va être un très grand défi sur le plan émotif, sur le plan de leur carrière, sur le plan de leur famille… Cela va être un méchant défi.

Diane Pacom, sociologue et professeure émérite à l’Université d’Ottawa.

Même si elle estime qu’on peut difficilement amalgamer les parcours de tous ces jeunes issus de milieux bien différents, Maria Eugenia Longo croit néanmoins qu’il sera vital de songer rapidement à des processus pour aider à remettre sur les rails ceux qui en auront besoin.

Ça va être un cercle vicieux pour les jeunes, sauf si on prend une perspective de relance et qu'on pense à des politiques à moyen et pas seulement à court terme, note la chercheuse. Il faut créer des opportunités, mais aussi des choix, parce qu’on a des populations très différentes, plus ou moins vulnérables et qualifiées, en région ou dans les grands centres urbains.

La même solution n’est pas valable pour de jeunes adultes issus de milieux très différents, avec un niveau d’éducation très variable et qui font donc face à des problèmes très divers.

Il va falloir créer une diversité de dispositifs, à moyen et à long terme, qui créent des opportunités sociales, permettant à la fois de surmonter les difficultés et de réaliser des choix qu’ils ou elles estiment souhaitables pour leur vie.

Maria Eugenia Longo, cotitulaire de la Chaire réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.

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