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Créons « notre réserve stratégique de travailleurs » pour affronter les futures pandémies

« C’est de faire en sorte que les entreprises, les individus, on ait un peu une double vie. C’est-à-dire qu’on a une profession, mais quand la société a besoin de nous lors d’une crise, on pourrait être utiles à autre chose », affirme Henri-Paul Rousseau.

Des employés de la clinique de dépistage mobile du quartier Saint-Michel.

Des préposés sont aux aguets pour guider les personnes qui viennent subir un test de dépistage de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Radio-Canada

La formation et le recyclage de la main d’oeuvre forment la pierre angulaire de la reprise économique, croit Henri-Paul Rousseau, professeur associé à HEC Montréal, professeur invité à l'École d’économie de Paris et ex-président de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Voici des extraits de l’entrevue que l’économiste a accordée au journaliste Stéphan Bureau à l’émission Bien entendu, le 3 juin 2020.

Dans des textes à paraître prochainement dans le quotidien Le Devoir, vous dites qu’on va vivre dans le monde de l’avec-COVID et non pas de l’après-COVID. Cette nuance est importante pour vous?

Oui tout à fait. Parce qu’on rêverait que demain matin nous puissions avoir un médicament et des vaccins qui nous sortent de là le plus tôt possible. Mais la vérité, c’est qu’au moment où on se parle, il y a de plus en plus de pays, surtout les pays en développement, qui sont frappés durement. Et la plupart des pays occidentaux ne sont pas encore sortis de cette crise.

La vérité, c’est qu’en fait, plusieurs secteurs de nos économies modernes sont pris avec un avec-COVID. Ce qui fait en sorte que le déconfinement n’est pas totalement enlevé. Il ne pourra pas l’être. Et donc, ça va durer longtemps.

De plus, il y a des pertes de revenus importantes qui ont été encourues par les consommateurs. Des pertes de richesse, il y a des pertes d’emplois. Et ça, ça ébranle énormément la reprise économique. Pourquoi? Parce que ça ébranle la confiance, et des consommateurs et des entreprises. De sorte qu’il y a un report de l’activité économique qui va suivre de cette situation-là. Ce qui fait que l’avec-COVID va être accompagné d’un fort ralentissement. C’est mon hypothèse.

Une des choses que je retiens dans les papiers que vous allez publier, c’est que les gouvernements ne pourront pas éternellement soutenir tout le monde. Mieux vaut investir que soutenir. Qu’entendez-vous par là?

Tous ces programmes qui ont été mis en place, c’était justifié, c’était nécessaire. Mais on ne peut pas soutenir l’économie et les revenus des entreprises et des individus éternellement. Il faut passer à la production, à la consommation et aux échanges.

Ça ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Il faudra modifier ces programmes de soutien en programmes d’investissement.

Et là il faut prendre une approche que je qualifierais d’horizontale plutôt que verticale. Une approche verticale, c’est une approche par secteur. On va encourager tels secteurs. Et les pressions vont être fortes, parce que tous les secteurs qui sont frappés par la crise vont monter au but et faire des pressions pour dire : Aidez-nous. La vérité, c’est qu’il est difficile pour le gouvernement de dire quel secteur sera celui de l’avenir, quel secteur il faut soutenir.

Évidemment, il y aura des urgences, mais l’approche horizontale voudrait dire qu’on regarde d’abord l’ensemble de l’économie. Elle voudrait dire aussi qu’on regarde sur un horizon plus loin qu’uniquement la crise actuelle. Et elle voudrait dire aussi qu’on est horizontal par rapport à être vertical, c’est-à-dire qu’on ne met pas le gouvernement en haut et les agents économiques en bas, mais on se met autour de la table.

Ces trois dimensions d’une approche horizontale pourraient faire en sorte qu’on a une approche un peu plus long terme.

L’urgence, c’est le capital humain, c’est d’investir massivement dans la formation et le recyclage de la main-d’oeuvre.

Henri-Paul Rousseau

Toute cette main-d’oeuvre qui est frappée lourdement a besoin d’être recyclée, a besoin d’une meilleure formation. Et c’est le temps ou jamais de le faire en collaboration avec les provinces, le gouvernement fédéral et les agents économiques. Donc, ça, c’est horizontal, une politique nationale de capital humain, de capital scientifique, et je pense que ça, ça devrait être la pierre angulaire de la reprise.

Est-ce qu’on n’est pas en train de vivre en extrême accéléré des chocs qui de toute façon nous attendaient?

Oui, tout à fait. On vit trois chocs. Ils sont bien connus. Il y a le choc démographique et le vieillissement de notre population, qui est enclenché, qui va s’accélérer surtout au Québec, mais aussi dans l’ensemble des pays occidentaux.

On a le deuxième choc, qui est la transition écologique, qui est d’abord une transition énergétique et ensuite écologique globalement.

Et enfin on a la transition numérique. Toutes ces choses-là ne se passaient pas doucement. C’était quand même déjà là. Ce qui est arrivé depuis trois mois et demi, c’est en fait la reconnaissance que ces trois choses-là sont en urgence. Et parce qu’elles sont en urgence, ça prend un effort de concertation, plus qu’un effort uniquement de consultation, où le gouvernement central doit emprunter ce qui a été fait au Québec lors des crises, des sommets, et ce qui a été fait aussi lorsqu’on a eu le G20 et le G7 lors de la crise de 2007-2008. On doit emprunter à ces méthodes de concertation, parce qu’on a des arbitrages pointus et difficiles à faire.

Est-ce une forme de critique voilée du projet de consultation du gouvernement fédéral? Ce que vous dites, c’est qu’il faut aller plus loin que ça?

Ottawa a mis sur pied le Conseil de la stratégie industrielle, dirigé par Monique Leroux, ex-présidente du Mouvement Desjardins. Stéphan Bureau l'a reçue plus tôt à son émission.

Je pense que c’est une bonne chose qu’on fasse cette démarche, ce comité d'experts et de gens. Mais je pense qu’on va rapidement réaliser qu’il faut passer de la consultation à la concertation, d’avoir une approche qui n’est pas par industrie, mais pour l’ensemble de l’économie.

Et je répète que l’urgence, c’est d’aider les travailleurs à se recycler pour faire face à ce nouveau monde numérique. Et l’urgence numérique, on ne pourra pas passer à côté. On a vu comment la logistique, les transports et tout ce qui était derrière le monde du commerce électronique est essentiel.

Donc il faut numériser nos entreprises, il faut numériser nos transports, il faut numériser nos ports, nos aéroports. Tout ce qui s’appelle la logistique des biens et services, c’est la contrepartie du commerce électronique. Et les pays vont tous faire la même chose et se moderniser à ce niveau-là. Et ça, ce n’est pas vertical, c’est horizontal, c'est pour l'ensemble de l’économie.

Mais la numérisation génère aussi des pertes d’emplois. Je ne sais pas si vous avez réfléchi à ça, mais dans la foulée de la PCU [Prestation canadienne universelle], les gouvernements du monde entier sont-ils en train d’explorer l’idée d’un revenu universel, sachant que tout le monde ne retournera peut-être pas au travail?

C’est possible qu’on en arrive là. Mais je veux corriger une perception que vous venez d’émettre : la numérisation automatiquement détruit les emplois. Il y a 200 ans, l’agriculture représentait une très large partie de l’économie. Avec le temps, on a modernisé l’agriculture, et aujourd’hui, il y a encore de très bons travails. Donc l’économie est dynamique.

Il n’y a pas le même nombre d’agriculteurs.

Ce n’est pas ça que je vous dis. Il y a d’autres choses. Ce que je veux vous dire, c’est que je suis témoin, pour le voir dans plusieurs entreprises, qu’on est capables de numériser les entreprises, de former les travailleurs, de les faire migrer vers du travail qui est de plus grande valeur ajoutée, de conserver les emplois et d'être plus compétitifs.

C’est pour ça que ça prend une concertation, pour que le plan d’affaires et le nouveau modèle d’affaires de l’entreprise soient cohérents avec [le fait d']avoir comme partenaires les travailleurs nouvellement formés. Donc pour moi, les deux choses vont ensemble.

Former les travailleurs et investir dans le numérique, ça veut dire se redonner des capacités concurrentielles sur l’ensemble de l'économie pour faire face à la musique.

Henri-Paul Rousseau

Et by the way, si on ne le fait pas, les Américains vont le faire, les Allemands vont le faire, les Chinois vont le faire, tout le monde va le faire.

Donc, on a besoin de le faire pour maintenir notre capacité de répondre à la demande de nos consommateurs et de créer les jobs dont on a besoin. Et ce n’est pas en se mettant la tête dans le sable qu’on se sort de la situation, c’est en faisant face à la musique.

Et cette musique, c’est un nouveau monde, une nouvelle révolution technique, qui doit être accompagnée de politiques audacieuses, très très nouvelles, qui feraient en sorte que nos universités et nos collèges vont se mettre à contribution, et contribuer à former les travailleurs dans le monde moderne.

Je sens une urgence dans votre ton. Est-ce que ça serait proportionnel à ce que vous n'entendez pas cette volonté de mettre en place les mécanismes pour se moderniser?

Tout à l’heure, vous avez parlé d’un régime universel garanti. Pourquoi ne pas faire en sorte que ceux qu’on soutient en revenus, ils obtiennent ces revenus additionnels de l’État et de la collectivité, mais qu'en contrepartie, ils retournent à l’école?

Et ce n’est pas vrai qu’à 40 ans, on ne peut plus apprendre. Ce n’est pas vrai qu’à 50 ans, on ne peut plus apprendre. On peut apprendre toute notre vie, et ce qu’on apprend, ça sert à avoir un rôle.

J’ajoute que cet apprentissage devrait porter sur toutes les choses qui concernent la prévention en santé. Être capables de faire deux choses dans la vie, c’est-à-dire faire une profession et aussi contribuer lorsqu’il y aura d’autres pandémies à faire partie de notre réserve stratégique de travailleurs qui sont capables d’aller aider dans les hôpitaux ou dans d'autres domaines. Ce qui fait qu’on a besoin ici de penser de façon audacieuse, parce que le capital humain doit être renforcé.

Mon message, c’est investir dans les personnes, investir dans le capital humain, parce que beaucoup de ces gens-là vont perdre leur emploi, et ce n’est pas une solution que de les payer à ne rien faire.

Larry Summers, qui était à une époque au Trésor américain, disait qu’il faut qu’on passe du Just in time, qui était un peu la norme dans nos chaînes de production, au Just in case. Croyez-vous à ça?

Mon collègue et ami Bernard Dorval et moi, on a fait un papier dans les cahiers du CIRANO sur cette notion de la réserve stratégique. Et il ne s’agit pas ici d’un entrepôt où on met plein de choses; il s’agit de penser justement à avoir de la flexibilité.

C’est de faire en sorte que les entreprises, les individus, on ait un peu une double vie. C’est-à-dire qu’on a une profession, mais quand la société a besoin de nous lors d’une crise, on pourrait être utiles à autre chose. Et ça, ça s’apprend. Je pense qu’on s’en va vers ça.

Et cette double vie ou cette double mission, prenez par exemple quelqu’un qui est dans le textile, il serait normal qu’il ait un contrat de société, en disant : Moi mon métier, c’est de fabriquer des vêtements, mais j’ai aussi la capacité de faire des masques quand on me le demandera.

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