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analyse

Le monde est hypnotisé par le drame américain

De nombreux analystes européens parlent de « l'effondrement » de l'autorité morale des États-Unis.

Donald Trump, montrant un journaliste du doigt pour lui donner la parole.

Donald Trump lors d'une conférence de presse

Photo : Associated Press / Alex Brandon

Le monde entier a aujourd’hui les yeux rivés sur les États-Unis. Aux quatre coins de la planète, scotché à son écran, on est captivé, hypnotisé par ces images de villes américaines en flammes et d’un président qui menace d’envoyer l’armée.

Comment les opinions publiques, les groupes militants, les médias étrangers, mais aussi les gouvernements d’ailleurs regardent-ils aujourd’hui cette crise politique américaine, peut-être la plus grave en un demi-siècle?

Avec un mélange d’incrédulité, de tristesse, de fascination, mais aussi, parfois, de joie mauvaise ou d’opportunisme.

Ironie grinçante à Pékin, Moscou et Téhéran

Dans des pays comme la Russie ou la Chine, on peut constater par exemple une sorte de satisfaction perverse devant les malheurs des États-Unis.

La Chine, aujourd’hui en état de quasi-guerre froide avec Washington, dit : Vous pouvez cesser de nous faire la leçon sur Hong Kong. Vous n’êtes que des hypocrites sur la question des droits de l’homme! Sur les réseaux sociaux chinois, ces derniers jours, on s’est moqué avec joie de Donald Trump, surnommé Bunker Boy après qu’il fut parti, le 29 mai, se réfugier (pour un moment) dans les sous-sols de la Maison-Blanche.

En Russie, on est un peu plus réservé et spirituel, comme dans ce commentaire ironique du ministère des Affaires étrangères à Moscou : Les États-Unis ont un problème systémique dans la sphère des droits et libertés. Le genre de réflexion assassine que les autorités américaines réservaient naguère à leurs pires ennemis autoritaires.

Les images des États-Unis en flammes sont également reçues comme du bonbon en Iran. Le ministère des Affaires étrangères à Téhéran, et son ministre Mohammed Javad Zarif, dénoncent le racisme américain et appellent le monde entier à se mobiliser contre ce racisme.

Avec une citation foudroyante du ministre : Stoppez la violence contre votre propre peuple… et laissez-le respirer!

Tout ça, il est vrai, venant de pays qui ont eux-mêmes des dossiers très lourds en matière de censure, de violence policière, et – pour la Chine en tout cas – d’écrasement des minorités ethniques.

Donald Trump marche entre deux rangées de policiers.

Donald Trump s'est rendu à l'église St. John's sous la garde de deux rangées de policiers antiémeute.

Photo : Reuters / Tom Brenner

Vu d’Europe : le naufrage d’un ami

Le point de vue des démocraties, en particulier en Europe, est différent. Là, on reste officiellement entre alliés (même si, depuis l’arrivée de Trump, ce ne sont plus de si bons alliés). On se considère comme des proches qui, il y a peu encore, se fréquentaient, agissaient ensemble, partageaient des valeurs. Et on regarde tout ça – le théâtre du président, les quasi-émeutes dans les rues – un peu comme on regarderait le naufrage d’un ami.

La couverture de presse en Europe est très attentive, très détaillée. Avec de nombreuses analyses qui insistent sur l’effondrement de l’autorité morale des États-Unis.

Le quotidien populaire allemand Bild Zeitung a mis en couverture le policier Derek Chauvin, sa tête encerclée sur une photo, avec le titre : Ce policier tueur a mis le feu aux États-Unis.

Le 2 juin, le quotidien français Libération y allait d’un titre-choc à la une : États-Unis : l’insurrection. Rien de moins.

Et puis, du côté des institutions, cette déclaration officielle de l’Union européenne, avec une formulation qu’il faut citer : Nous espérons que tous les problèmes révélés par les manifestations seront réglés rapidement et dans le plein respect de la loi et celui des droits et libertés.

Comme si ça n’allait plus de soi en 2020, en ce qui concerne les États-Unis d’Amérique!

Des personnes portant un masque attendent en file sur un trottoir.

Des gens font la file devant une banque de Harlem, à New York.

Photo : Getty Images / David Dee Delgado

Un pays en déclin

Les États-Unis apparaissent aujourd’hui comme un pays en déclin, sinon en décadence, dont l’autorité morale – qui a longtemps été immense dans le reste du monde – se décompose.

Même pour ceux qui avaient entretenu un rapport plutôt critique, voire antagonique face à la puissance de ce pays, il y avait toujours un peu de respect, ou du moins de la considération face à un acteur incontournable (aimé ou détesté).

Aujourd’hui, cette autorité ou ce respect – ou même, le simple fait de considérer les États-Unis comme un joueur important, comme une sorte de référence – tout cela est en train de s’évanouir. Ces crises simultanées (sanitaire, économique, politique, sociale) révèlent au reste du monde une vulnérabilité qu’il ne soupçonnait pas.

Dans la crise sanitaire ou la récession économique, les États-Unis ne sont certes pas seuls même si des faiblesses spécifiques (système de santé, protection sociale) ont pu rendre la situation plus grave, comparativement par exemple à celle que connaissent des démocraties d’Europe ou d’Asie.

Des aspects spécifiquement américains

Dans cette grande implosion de 2020, il y a aussi des aspects spécifiquement américains, qui se prêtent moins à la comparaison.

Il y a la crise d’un modèle politique qui donne de plus en plus de signes de dysfonctionnement : sur le plan des institutions, de la division des pouvoirs, du système législatif ou électoral.

Par exemple, le bipartisme de coopération entre les deux grandes formations, réel pendant des décennies, et qui a accouché de grandes législations, n’existe plus aujourd’hui. L’élection présidentielle produit de plus en plus d’aberrations : celui qui a le moins de votes gagne, et c’est arrivé plus d’une fois. À l’interne, dérive autoritaire. À l’international, baisse marquée de l’influence et du prestige.

Aucun pays ne voit son système politique aussi menacé par une polarisation qui a pratiquement aboli le dialogue démocratique, l’échange et la persuasion comme méthodes, au profit de la mobilisation maximale des troupes.

Le tout, dans l’optique d’un affrontement inexpiable entre le Bien et le Mal, ce qui semble être, aujourd’hui, la stratégie de Donald Trump : compter et fouetter ses troupes, se préparer au choc. Et aussi, donner un spectacle aujourd’hui suivi par le monde entier.

Une manifestante afro-américaine portant un auto-collant du drapeau confédéré sur sa bouche.

La majorité de la population afro-américaine est descendante des esclaves, soit environ 35 millions de personnes.

Photo : Reuters / Carlo Allegri

Le passé de l’esclavage

L’érosion de la puissance américaine et les dysfonctions du système ne datent pas d’hier. Mais la présidence Trump a accentué ces tendances. Le meurtre de George Floyd ramène au premier plan, de façon traumatique, le grave malaise racial des États-Unis, autre particularité profonde de ce pays et de son histoire.

Le passé de l’esclavage projette toujours son ombre : plus de deux siècles pendant lesquels des millions de personnes ont été asservies (4 millions au moment de la libération de 1865). La violence policière aux États-Unis est absolument sans commune mesure avec ce qu’on peut voir au Canada, en Australie, en Europe.

Le nombre d’homicides par des policiers aux États-Unis oscille entre 1000 et 2000 par an. Par habitant, les taux en Europe sont 20, 50, voire 100 fois plus bas, selon les pays. En France, cinq fois moins peuplée que les États-Unis, c’est entre 10 et 20 par an.

Il y aussi le rapport de la population aux armes à feu, qui est absolument unique aux États-Unis.

Une fascination restée intacte

Tout cela explique la fascination du reste du monde pour ce qui se passe au sud de notre frontière, mais aussi le danger des comparaisons abusives. Car malgré tous les problèmes qui explosent aujourd’hui dans les rues de Minneapolis, New York ou Philadelphie, malgré ce déclin manifeste, il y a quelque chose qui ne baisse pas : l’omniprésence médiatique des États-Unis.

Et là se trouve aussi un danger, dans un monde qui reste colonisé par les images et les catégories venues de là-bas. C’est un pays qui garde la capacité, même dans sa décadence, de projeter ses problèmes, ses images, son imaginaire dans le monde entier.

C’était visible dans les manifestations importantes qui se sont déroulées hors des États-Unis, dans les jours qui ont suivi le meurtre de George Floyd. À Amsterdam, Berlin, Londres, Sydney, Montréal.

Avec une forte mobilisation dans le monde anglo-saxon : Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande. Et dans ces cas-là, on constatait dans les manifestations une tonalité différente.

Une femme noire masquée se tient debout devant une rangée de policiers armés et casqués.

À Las Vegas, une femme a confronté des membres des forces de l'ordre casqués lourdement armés lors d'une manifestation contre la brutalité policière tenue lundi.

Photo : Getty Images / AFP/BRIDGET BENNETT

Différents motifs de manifester

Il ne s’agissait pas uniquement de défiler en solidarité avec George Floyd, avec les Américains victimes de racisme, à dénoncer le gouvernement des États-Unis, la violence policière là-bas, ou le mauvais exemple venu du supposé pays le plus puissant du monde.

Non, on voulait également dénoncer en parallèle – en prenant en quelque sorte prétexte des événements américains – le racisme chez soi. Avec le risque de projeter sur soi des analyses, des problématiques, des catégories qui appartiennent en propre aux États-Unis, au racisme américain, à son histoire, à ses particularités, un peu pour dire : Nous sommes tous des Noirs américains!

La manifestation tenue à Paris le 2 juin, en mémoire d’Adama Traoré, mort en 2016 à 24 ans dans les locaux de la gendarmerie, était un peu de cette teneur, déclenchée par les événements aux États-Unis.

Devant cela, un Scott Morrisson, premier ministre d’Australie, a répondu : Attention! N’importez pas dans notre pays des choses qui arrivent dans d’autres pays.

On le voit : les États-Unis interpellent aujourd’hui le monde entier. Un peu partout, on interprète à sa façon – selon ses valeurs, ses intérêts, et parfois selon son opportunisme – ces dramatiques événements qui nous fixent obstinément.

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