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L’après-COVID-19 : réinventer Venise et son tourisme destructeur

Montrée du doigt en tant que symbole du surtourisme, la Sérénissime semble à court d’idées pour repartir à neuf.

Un canal au centre de Venise est envahi par les touristes en gondoles.

Des gondoles défilent sur le Grand Canal de Venise à l'occasion du carnaval, événement pendant lequel la ville déborde de touristes.

Photo : afp via getty images / AFP

Le vrombissement des bateaux sur les canaux s’est éteint, les boutiques de souvenirs se sont habillées de leur rideau de fer. Vidée de ses 30 millions de touristes annuels, Venise a retrouvé des airs du passé. Cette crise sera-t-elle l’occasion de repenser le mode de tourisme qui l'a fait vivre? L’ancien directeur du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO, Francesco Bandarin, en doute. Entrevue avec un Vénitien qui a mal à sa ville.

Cette crise pourrait-elle être l’occasion de penser à ce qui pourrait limiter les effets du surtourisme dans l’avenir?

Oui, je crois. Je suis Vénitien, donc c’est une question qui me touche beaucoup. Parce que finalement [pendant cette crise], Venise est devenue une autre ville. Je n’étais pas là parce que j’ai fait le confinement à Paris, mais tous mes amis m’ont envoyé des dizaines et des dizaines de photos et de vidéos…

Cette Venise incroyable, surréaliste, même abstraite, où il n’y avait plus de bateaux, plus de circulation, plus rien. Et petit à petit, les canards sont rentrés dans le canal, c’est devenu une sorte de lagune peuplée par les oiseaux, sans vagues, sans rien! C’était une chose époustouflante à voir.

Francesco Bandarin au micro derrière un lutrin.

L'ancien directeur du Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO, Francesco Bandarin, n'est pas très optimiste quant à l'avenir du tourisme à Venise, sa ville natale.

Photo : afp via getty images / FAISAL AL-TAMIMI

En plus, toute la pollution est partie. Rapidement, les canaux sont devenus transparents.

Mais évidemment, le coût de tout ça c’est une gravissime crise économique. On estime que 100 000 personnes vivent du tourisme vénitien, pas seulement à Venise, mais dans toute la région. C’est ce qui fait vivre l’économie locale et il n’y a pas vraiment de substitut.

On ne peut pas dire on ne fait plus de tourisme, on fait autre chose. Alors il est évident qu’il y a une énorme pression du système pour remettre les choses comme elles étaient.

Le Grand Canal de Venise est vide.

Le Grand Canal de Venise a repris des couleurs plus naturelles pendant la pandémie.

Photo : afp via getty images / ANDREA PATTARO

Vous pensez qu’il n’y aura pas de remise en question du modèle du tourisme de masse à Venise?

Ça ne va pas se passer. Bon, pendant deux ou trois ans, il y aura une activité qui sera plus compatible avec la vie de Venise des années 70-80.

C’est vrai que c’est une grande occasion de repenser la chose, parce qu’avant [la crise], c’était absurde. Ça a été une vente totale, on avait renoncé à la ville, qui n’avait plus d’autre sens que d’être un centre de commerce pour les touristes, point à la ligne. C’était le commerce, le commerce, le commerce!

Maintenant que tout ça est limité, alors que pratiquement toutes les maisons de Venise sont des Airbnb ou similaires, l’énorme offre d’hébergement, qui est gigantesque, devra être revue parce que tout ça sera vide! Il faudra bien penser à quelque chose.

Un homme qui porte un masque sanitaire passe devant une grande basilique vénitienne avec un chien au bout d'une laisse.

La place Saint-Marc de Venise, normalement bondée de touristes, est déserte.

Photo : afp via getty images / VINCENZO PINTO

Qu’est-ce qui pourrait arriver?

Ce n’est pas facile de faire la reconversion de cette ville. Mais le pire, c’est que je n’ai pas vu sortir de la tête des administrateurs de la ville une seule idée qui soit différente de « recommençons comme avant ». Alors je ne vois pas comment on fera.

La crise va durer longtemps. Je ne dis pas des décennies, mais peut-être deux ou trois ans, et à un moment donné, il faudra donner des réponses. Mais franchement, je n’ai rien vu sortir parce que la ville est très faible en ce moment.

Venise n’a plus de force intellectuelle. Et cette combinaison entre force intellectuelle et force politique qui est nécessaire pour engendrer un nouveau projet n’est pas là. Les administrateurs ne veulent que le commerce, mais ils n’ont aucune intention de discuter de la chose.

Il n’y a pas de discussion, pas de débat en cours. Les intellectuels, ceux qui ont une vision, ils ne sont pas à Venise. Il n’y a plus de société. C’est le problème : la prédominance de l’économie touristique a complètement englouti le reste. Il n’y a plus rien là.

Et ça, c’est une belle leçon à apprendre à l'avenir pour les villes qui vont peut-être dans cette direction. Si vous donnez le gouvernement de votre ville à Airbnb, à la fin, vous n’avez plus une ville, vous avez un village touristique. Et ça, c’est différent d’une ville.

Des touristes transportent leur valise près d'un canal à Venise avec un pont en arrière-plan.

Airbnb a bouleversé l'industrie de l'hébergement à Venise.

Photo : afp via getty images / MIGUEL MEDINA

Cette crise serait l’occasion de changer quoi en priorité?

Le tourisme de masse avait baissé de façon insupportable la qualité de la visite des sites. C’était bondé partout. Il faut récupérer ce concept de la qualité de la visite, qui sera peut-être même une découverte pour certaines personnes.

Plusieurs voyageurs ne voudront pas revenir au système précédent où ils étaient une sorte de mouton transporté dans des bus, dans des musées affolés.

Pour augmenter la qualité de la visite, il faut être créatif. Jusqu’à maintenant, le système touristique et les visites culturelles étaient entre les mains des opérateurs touristiques, qui décidaient où les gens allaient aller.

Un exemple, c’est dans le Yucatan, au Mexique. Le site touristique qui a été choisi par les opérateurs est Chichén Itzá, un site maya très beau, mais c’est comme un métro à l’heure de pointe. Pas trop loin de là, vous allez à Uxmal, un site d’intérêt similaire où il n’y a personne.

Donc il y a un problème. Mais c’est très difficile, on n’a jamais connu une telle crise. La dernière fois, c’est la grippe espagnole de 1918 et il n’y avait pas vraiment de tourisme. On ne sait pas comment les gens vont réagir face à la situation sanitaire.

Des chaises sont empilées aux abords d'une grande place vide au centre de Venise.

L'atmosphère de Venise a complètement changé depuis le début de la pandémie.

Photo : Getty Images / Marco Di Lauro

Qu’est-ce qui va changer à court terme, selon vous, au cours des deux ou trois prochaines années?

Une chose qu’on peut voir immédiatement, c’est que le tourisme sera local et régional. Les Européens resteront en Europe, les Asiatiques en Asie, les Nord-Américains en Amérique, parce que personne ne veut prendre de risques. Les gens resteront dans leur région. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, même les États vont mettre des limites.

Par exemple, la Grèce a annoncé qu’elle rouvrait ses frontières, sauf pour l’Italie, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne! Donc vous voyez, il y aura une gestion des limites. Je pense donc qu’il y aura un tourisme plus local, plus attentif aux risques sanitaires.

D’ailleurs, il y a beaucoup de choses qu’on peut faire, ce n’est pas nécessaire d’aller toujours en Thaïlande!

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