•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

De retour en Italie, épicentre de l’épidémie en Europe

Mahmoud, caméra au cou, devant le Dôme de Milan.

Place du Duomo à Milan. Les rares touristes sont italiens pour l'instant. Pas assez nombreux au goût de Mahmoud, qui vend des photos instantanées aux visiteurs.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

L’Italie vient de rouvrir ses frontières aux étrangers. Une porte déverrouillée rapidement, dans l’espoir d’attirer les touristes et leurs dollars qui font cruellement défaut depuis le coronavirus. L’occasion pour notre correspondant de reprendre un avion et de répondre à l'appel des Italiens.

Cela fait une centaine de jours que le nom de Codogno est connu un peu partout en Europe. C’est ici qu’on a retrouvé le premier patient italien touché par le coronavirus.

C’est en bouclant Codogno que l’Italie, inspirée par la Chine, a lancé un mouvement de confinement qui fait le tour de la planète.

Il y a une centaine de jours, j’étais venu près de Codogno. Je n’avais pas pu entrer, bien sûr. La ville, comme une dizaine d’autres, venait d’être isolée du monde extérieur.

Un effort vain pour barrer la route au coronavirus.

Revenir en Italie pour voir Codogno, c’est faire un grand pas dans ce « monde d’après ». Les aéroports, comme les avions, sont étrangement vides de passagers. Les boutiques sont fermées; l’humeur est davantage à l’hygiène qu’au magasinage.

À l’aéroport de Milan, la clé de la voiture louée m’a été remise dans un sachet plastique. Un scellé bleu et blanc collé sur la portière m’assure que personne n’y a mis des microbes depuis son nettoyage, la veille, à 13 h 15.

L’Italie désire le retour des visiteurs. Elle fait beaucoup pour rassurer. Pour signaler qu’un voyage ici n’est pas plus risqué qu’une escapade ailleurs.

Les masques sont obligatoires dans la rue et les transports. La température est prise à l’entrée des restaurants, les gants sont exigés dans les supermarchés.

Des gens circulent entre les étals.

Pour une première fois depuis la crise, les vendeurs de souliers et de vêtements ont pu revenir au marché de Codogno. Jusqu'à présent, seuls les vendeurs de nourriture pouvaient y installer leur marchandise.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Mais quelle image renvoie-t-on? »

Il fallait arriver tôt à Codogno. C’était jour de fête nationale. Le président italien était attendu. Un homme populaire. Respecté de la plupart des Italiens.

C’était la première sortie hors de Rome pour Sergio Mattarella depuis le début de la crise. Une façon de signaler son respect à ceux qui ont été aux premières loges.

Il était attendu à l’hôtel de ville. Sur la piazza juste devant, des centaines de personnes s’étaient réunies. Toutes masquées. Mais pas toutes à bonne distance les unes des autres.

Mais quelle image renvoie-t-on?, criait un des responsables de la sécurité, en joignant les mains en signe de prière. Il implorait la foule de reculer, de se placer à distance plus sécuritaire des autres. En vain.

Des Italiens masqués se tiennent à moins de deux mètres les uns des autres.

Une foule rassemblée sur la piazza devant la principale église de Codogno. « Quel message renvoie-t-on? » criait un responsable de la sécurité, en implorant les gens de rester à bonne distance des autres.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Je n'ai pas très envie de me rassembler de cette façon, m’a expliqué Mario Graziosi. Psychologiquement, tout ça me dérange un peu. L'homme ne fait pas ses 72 ans. Il ne fait pas un pas non plus pour s’éloigner des autres. Il est au-devant. Il veut voir son président.

Paradoxe : depuis mercredi, il peut, comme l'ensemble de ses compatriotes, circuler où bon lui semble en Italie. Une première depuis que son univers s’est soudainement réduit à sa ville, puis à son domicile. Mais Mario n’est pas pressé de traverser l’Italie.

Je ne ressens pas le besoin d'aller en vacances à la mer ou d'autres lieux pleins de monde. Je veux voir comment évoluera la situation.

Mario Graziosi
Mario Graziosi porte lunettes de soleil et masque chirurgical.

Mario Graziosi dans la foule attendant le président italien à Codogno. « Les gens ont envie de se rassembler avec les masques. »

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

À côté de lui, Pinangela Albanesi qui ne bougera pas non plus. Les larmes lui montent rapidement aux yeux lorsqu’elle explique pourquoi elle est venue sur cette piazza.

Comme beaucoup d’autres ici, le coronavirus lui a presque enlevé un proche. Voir tous ces gens réunis en ce moment de crise, l'arrivée du président qui n'est encore jamais venu par ici, c'est très émouvant, c'est beau, dit-elle.

Il est fort probable que Codogno n’ait pas vu de si grands rassemblements depuis le début de la crise, il y a une centaine de jours.

Ces bruits d’enfants que l’on entend plus

Le président Mattarella est aussi passé par le cimetière de Codogno. Il est venu inaugurer une plaque à la mémoire des morts de la COVID-19. Un truc discret, placé dans l’entrée du cimetière.

Il faut marcher un peu pour les voir, mais en observant bien, il est facile de trouver les endroits où sont enterrés ceux dont les poumons ont été attaqués par le coronavirus.

Une pierre tombale avec des fleurs et un petit écriteau avec le nom du défunt.

Au cimetière de Codogno, les pierres tombales n’ont pas encore été installées aux endroits où sont enterrés ceux dont les poumons ont été attaqués par le coronavirus. Personne n’a encore eu le temps de graver une inscription dans le marbre.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Ils sont là où les pierres tombales n’ont pas encore été installées. Le cercueil est bien là. Mais personne n’a eu le temps de graver une inscription dans le marbre. À sa place, on trouve souvent une photo du défunt.

Le registre du cimetière est un petit bijou de calligraphie. L’heure de chaque enterrement y est consignée à l’encre noire, de même que le nom, l’âge et la ville d'origine du défunt. Deux lignes entre chaque entrée.

Cette année, le grand registre compte déjà deux fois plus d’entrées que par les années passées. Parfois, une dizaine d’enterrements ont eu lieu le même jour.

En tout, 150 corps y ont été enterrés depuis janvier. Presque un habitant de Codogno sur cent. Et le double du bilan des années précédentes.

Cette crise, le prêtre Stefano Cantoni l’a vue de près. Il est responsable de l'oratoire de Codogno, un lieu de rassemblement pour les jeunes. Il parle de ces cercueils qu’on a dû entreposer temporairement dans l’église au pire de la crise. De ces morts enterrés sans leur proche.

Le prêtre Stefano Cantoni dans un jardin.

Le prêtre Stefano Cantoni à l'oratoire de Codogno. Les bruits des enfants qui jouent lui manquent. « Ici, normalement, c’est toujours la fête : les parents, la famille, les amis… tout le monde vient ici. »

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Stefano Cantoni évoque aussi le silence qui pesait sur la petite ville dans ces jours sombres. Il a fallu se mettre subitement en confinement et, en peu de temps, le village est devenu silencieux. On n'entendait plus aucun bruit, à part les sirènes des ambulances. C'était une période terrifiante, précise le prêtre.

Aujourd’hui, c’est un autre silence qui le trouble. Celui qui règne sur son oratoire. La tranquillité qui règne ici devrait être fréquemment brisée par les cris des enfants. Nous aurons un été un peu particulier, parce que d'habitude ici c'est rempli de monde. Ça me manque, ces bruits d’enfants. C’est pénible de ne pas les entendre, insiste-t-il.

« Le gouvernement nous prend pour des abrutis »

J’étais aussi venu à Codogno pour rencontrer une femme bien précise. Une Québécoise qui a choisi la ville en prenant mari il y a une quinzaine d’années. Avec qui j’ai échangé depuis le début de la crise.

Manon Béland et Angelo Maragnoli y possèdent un grand restaurant. Le genre d’endroit qui rappelle les restos tex-mex américains. Le genre de place qui n’a pas reçu un seul client depuis une centaine de jours.

Ce week-end, le couple et leurs employés vont tenter une réouverture. Un peu à reculons, parce que personne ne voit comment ils vont dégager un profit. Je veux me battre, garder ma place, lance-t-elle.

Manon Béland au comptoir de son restaurant.

La Québécoise Manon Béland dans le restaurant « tex-mex » de Codogno qu'elle possède avec son mari italien. Comme plusieurs, elle attend toujours l'aide financière promise par le gouvernement. « Sinon, plein de monde va se retrouver sans emploi. »

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

En matinée, Manon Béland s’est déplacée pour voir le président italien. Elle n’a vu que son cortège. Pas grave. La foule massée sur la piazza lui a redonné un peu d’espoir. Ça m'a surprise... Ça m’a fait vraiment plaisir de voir un peu de vie. Ça fait longtemps qu’on n’en avait plus. C’est encourageant. Ça veut dire qu’on est sur le bon chemin, non?

Vaincre la peur, en Italie, c’est un peu le sésame pour redémarrer l’économie. Pour l’instant, les rues, les commerces et les restaurants sont loin d’être remplis.

Ça reprend très lentement, vous expliqueront les serveurs, baristas, vendeurs. Trop lentement à leur goût. C’est n’est pas que la vie qui doit reprendre en Italie. C’est l’argent qui doit revenir dans les comptes de banque.

À Milan, le propriétaire d’un restaurant m’avait expliqué qu’aucun de ses employés n’avait encore touché les aides promises par le gouvernement. Rien en trois mois. Ils nous prennent pour des abrutis, avait lancé ce proprio en pestant contre les élus.

À Codogno, Manon Béland a utilisé une forme plus polie pour souligner cet écart entre les promesses d’aide et la réalité. Elle parlait du besoin d’être présent dans la réalité des gens. Pas seulement dans l'apparence. Ça prend un peu plus que des discours et des visites présidentielles.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !