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Envoyée spéciale

« Ça nous ramène au péché originel : l’esclavage »

À Minneapolis, la majorité des manifestants qui réclament justice pour George Floyd sont blancs. Et ils se sentent coupables du lourd passé raciste de leur pays.

Sur un trottoir d'un quartier résidentiel, on a écrit à la craie sur le sol : « No justice, no peace. Prosecute the police » (Pas de justice, pas de paix. Poursuivez en justice la police.)

Minneapolis est une ville très libérale. On y a l’habitude de manifester depuis longtemps contre le racisme, les injustices sociales. Pourtant, la ville est l’une des championnes américaines des inégalités raciales.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Quand on est très riche, dans les villes jumelles, Saint Paul et Minneapolis, on habite sur l’avenue Summit qui, comme son nom l’indique, se trouve au sommet, dans les hauteurs verdoyantes. L’endroit rappelle un peu le Summit Circle de Westmount, à Montréal, avec de vastes résidences qui respirent l’opulence, l’espace, la réussite.

Sur le terrain de l’une d’entre elles, une réplique d’un petit château de la Loire, on a disposé une affiche avec le nom de George Floyd et le slogan : Black Lives Matter (Les vies des Noirs importent).

Derrière la maison, les propriétaires nettoient la vaste piscine qui jouxte leur tennis privé. Je leur demande pourquoi, sur leur vaste terrain, ils ont tenu à se montrer visuellement solidaires de la cause. Le couple a dans les 70 ans. Lui a été professeur à l’université et elle, femme d’affaires.

Nous avons manifesté contre la guerre du Vietnam, nous avons marché avec Martin Luther King, nous donnons deux bourses d’études chaque année à des étudiants afro-américains. Nous ne pouvons accepter que nous ayons si peu progressé en matière de racisme dans ce pays depuis notre jeunesse, dit David Olsen, les deux pieds dans l’eau fraîche de la piscine.

Comme le tiers de la population de l’État du Minnesota, les ancêtres de David et de sa femme Karen viennent de la Scandinavie.

– Y a-t-il des Noirs dans votre quartier?

Les deux universitaires retraités répondent que malheureusement non. Sur le sommet, il n’y a que des Blancs. Ils précisent qu’ils ont des amis de l’université qui sont noirs et qu’ils se rendent bien compte que les Blancs ont des privilèges que les Noirs n’ont pas.

Il y a tant d'inégalités dans ce pays et tout cela vient de l’histoire. L’histoire de ce pays commence avec le racisme, il a été fondé sur le racisme. Certains à la Maison-Blanche sont bien contents que cela continue, s’exclame Karen en soupirant.

Minneapolis est une ville très libérale. On s’y promène à vélo. Et on y a l’habitude de manifester depuis longtemps contre le racisme, les injustices sociales. Pourtant, la ville est l’une des championnes américaines des inégalités raciales. Par exemple, alors que 76 % des Blancs sont propriétaires, seuls 24 % des Noirs le sont. Une proportion de 35 % des Blancs ont fait des études supérieures, elle est de 20 % chez les Noirs.

De plus, ces mots, « Blanc et privilégié », nous les avons entendus très souvent en ville. Dans les manifestations, sur les lieux de l'assassinat de George Floyd. Car, parmi les protestataires et les bénévoles qui s’activent pour distribuer des vivres ou nettoyer la ville, on voit une majorité de jeunes Blancs, révoltés contre la ségrégation raciale.

Et, invariablement, quand ils nous parlent, ils commencent par cette introduction : Je suis blanc et donc cela me donne un privilège. Et cela est injuste.

Notre privilège de Blanc prend ses racines dans l’esclavage. Tout découle de cela. C’est le péché originel, explique Dan Moriardy, 29 ans, qui fait du bénévolat dans un organisme qui distribue des denrées alimentaires aux pauvres de la ville.

La prospérité des colons américains a été basée sur l’exploitation terrible d’une autre race. Après, ça a été la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis et les meurtres brutaux des Noirs par lynchage, c’est une prise de conscience traumatisante et terrifiante de prendre conscience de ça quand on est blanc.

Dan Moriardy

Sa collègue noire, Rish Arnold, explique que l’esclavage est un traumatisme dans l’inconscient américain, que c’est un sujet difficile, inconfortable et que la crise actuelle agit comme un catalyseur, une thérapie de groupe.

Je lui demande si elle considère que c’est le début de la phase deux de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains qui a marqué la fin des années 60. Pas du tout! Les droits civiques, c’est fait. Là, nous sommes dans les droits humains, phase un!

La jeune femme explique qu’ici, à Minneapolis, les Noirs sont plus pauvres et plus malades que les Blancs, et qu’on les tue parce qu’ils sont noirs. Mon propre frère a été tué par un Blanc de 14 ans qui avait un fusil, juste parce qu’il était noir, dit-elle.

Quatre personnes, dont trois portant un masque, posent pour la caméra. Ils portent tous le même chandail.

Dan Moriardy (à gauche) fait du bénévolat pour un organisme qui distribue des denrées alimentaires à Minneapolis.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Devant l’un des postes de police incendiés plus tôt cette semaine au cœur de Minneapolis, quatre jeunes hommes blancs marchent d’un pas décidé. Ils sont équipés de pelles pour aller nettoyer le centre-ville. Je me sens définitivement coupable de notre privilège blanc, dit d'emblée Isaac.

Ils ont 20 ans et se sont connus à l’école secondaire. Ils sont aujourd’hui à l’université.

Elliot Nelson, dont les arrière-grands-parents sont venus s’installer dans le Midwest, de la Norvège, étudie en finance.

– Y a-t-il beaucoup d’Afro-Américains dans tes cours?

– Non. Presque pas. Les fondements de ce pays, il y a 400 ans, ça a encore des conséquences aujourd’hui. Et la crise nous force à regarder cette histoire dans les yeux.

Allez voir en banlieue!, suggère-t-il. En banlieue, c’est blanc. Et les écoles où vont les enfants blancs sont neuves, belles, bien équipées. A contrario, les écoles du centre-ville où vont les Noirs sont en mauvais état.

Il n’a que 20 ans, ce jeune homme, mais il nous quitte avec des paroles empreintes de sagesse : On en parle, de l’esclavage et de la discrimination, mais on les aborde en surface. Il faudrait que l’Amérique fasse comme une grosse thérapie et plonge dans ce gros, gros bobo pour que le passé arrête de refaire surface dans le présent.

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