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Civisme : « le ciment qui fait qu'on est capables de vivre ensemble » est fissuré

On s’évite les uns les autres, on change de trottoir, on ne se serre pas la main, on se tient à distance, un masque cache l'expression de notre visage. Rien à voir avec le civisme d’avant la pandémie.

Des policiers dans un parc montréalais.

La police de Montréal veillait à faire respecter les normes de distanciation sociale, le dimanche 24 mai, dans les parcs de la métropole.

Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Talania

Danielle Beaudoin

Les règles sociales ont été complètement bouleversées avec la pandémie, et il faut retisser le civisme, croit Diane Pacom, sociologue et professeure émérite à la Faculté de sciences sociales de l'Université d'Ottawa. Elle nous a accordé une entrevue depuis chez elle à Toronto.

Qu'est-ce que le civisme?

Le civisme est à la base de la société humaine. Il crée le lien social. C'est ce qui fait que des individus aussi différents les uns des autres puissent vivre ensemble tout en mettant de côté certains aspects de leur personnalité pour créer ce lien qui est indispensable. Et c’est ce qui fait que les gens ne s'entretuent pas!

C'est d'autant plus complexe aujourd'hui à cause du multiculturalisme, de la globalisation. Le civisme, c'est vraiment la Krazy Glue, le ciment qui fait qu'on est capables de vivre ensemble.

Le civisme prend-il plus d'importance en temps de pandémie?

Oui tout à fait. Parce que la pandémie brise l'ordre social. Comme d’ailleurs toute crise profonde, que ce soit une pandémie, une guerre, une grosse récession ou une révolution.

Donc, qu'est-ce qui se produit en temps normal? Il y a des consignes claires et précises. Par exemple, le matin, les gens qui travaillent s'habillent d'une certaine façon, ils vont prendre le métro ou l'autobus, ils vont marcher ou prendre leur auto. Il y a un ensemble de choses qu'on fait en commun. Ces rituels intégrés dans nos vies quotidiennes créent un quadrillage grâce auquel les gens vivent des choses communes en même temps.

Mais depuis qu'il y a eu la pandémie, tout ça a pris le bord, et la plupart des gens se retrouvent à vivre une expérience qui les sort complètement de leur quadrillage. On vit hors codes. Parce que tous nos points de repère ont éclaté.

Une coiffeuse est debout derrière une cliente assise. Les deux portent un masque sur leur visage.

Les salons de coiffure ont rouvert dans certaines régions du pays, mais ils sont soumis à des règles rigoureuses sur le nombre de clients qu’ils peuvent avoir dans le magasin et doivent avoir des politiques strictes sur le nettoyage.

Photo : Radio-Canada / Jason Burles

Après ça, quand on sort, il y a le port du masque. Ça change tout aussi. Parce qu'on ne voit pas le visage des autres. On enlève le sourire aux gens, on enlève l'expression. Le fait de ne pas avoir son visage comme forme d'expression est terrible. Évidemment, le regard est là. Mais le regard change quand vous n'avez pas le reste du visage.

Le civisme – les règles sociales – a été complètement bouleversé. On change de trottoir quand on voit venir quelqu'un ou on s'éloigne. Cela ne fait pas partie du civisme tel qu'on le connaît! Le fait, par exemple, de ne pas pouvoir se serrer la main, de ne pas pouvoir toucher l'autre, de ne pas pouvoir se rapprocher.

L'autre jour, j'étais avec mon frère, qui est malade. Il a rencontré un ami, et sa première réaction, c'était de lui tendre la main. Et c'est moi qui ai dit : Non, arrête! Et l'autre aussi. Parce qu'on a été programmés comme ça.

Il y a toutes sortes de gestes. La société, c'est comme une danse. On sait comment s'asseoir quand on est dans le métro, comment se comporter quand on est à l'opéra ou au resto. Tout ça fait partie de notre code social.

Dans des moments comme ça, les seules consignes qu’on nous a données, c’est de rester chez nous, de se laver les mains et de mettre des masques. Alors, il faut retisser le civisme, il faut retisser le lien social en créant de nouvelles règles d'être ensemble, de vivre ensemble en société.

L'appel des autorités au civisme a-t-il été entendu?

Plus ou moins. Ça dépend des individus. On n'a pas tous été socialisés de la même façon. Ça dépend aussi beaucoup des âges. Chez les jeunes, ce qui m'étonne, c'est qu’ils ont repris plus ou moins le comportement qu'ils avaient avant. Quand ils sortent, ils font des choses que les personnes plus âgées ne font pas.

Les gens improvisent, et ils suivent évidemment les règles autant que possible. Mais il y a des fois où c'est le ras-le-bol, comme on l’a vu dernièrement à Toronto avec les grands rassemblements. Et en ce moment, avec la crise aux États-Unis, l'affaire Floyd, on a eu des manifs avec 4000 ou 5000 personnes ici à Toronto, qui étaient collées les unes aux autres.

Des manifestants masqués marchent dans une rue de Toronto.

Des centaines de manifestants marchent au cœur de Toronto le 30 mai 2020 pour protester contre le racisme.

Photo : Radio-Canada / Camille Feireisen

Le civisme se dégrade-t-il à mesure que le confinement se prolonge?

Je ne dirais pas ça. D'après mon observation, certains individus, même avant la pandémie, étaient probablement moins soucieux du civisme. Dans l'ensemble, c'est quand même marginal.

Je crois que la majorité des gens sont de bonne foi. J'ai toujours cru ça, et je pense que la vie m'a prouvé que c'est vrai. La grande majorité sont de braves gens. Ils vont faire tout ce qu'ils peuvent pour accommoder les autres, pour être charmants avec les autres.

Et on ne vit pas tous la pandémie de la même façon. Certains sont de par leur nature beaucoup plus inquiets que d'autres. Tout en étant un phénomène collectif, chaque personne, comme on dit en anglais, processla chose selon ses moyens.

Dans l'ensemble, c'est encore difficile d'arriver à des conclusions. Pour revenir à votre question, c'est évident que notre rapport avec la civilité, avec les autres, avec le monde en général a énormément changé. On se méfie les uns des autres. On nous dit : faites attention, tant de pas, tant de distance, ne touchez pas.

Mais je trouve que ce qui caractérise la plupart des gens en ce moment, c'est plutôt une espèce de déprime. Les gens ne sont pas joyeux. Beaucoup ont perdu tous leurs acquis. Énormément de personnes ont perdu leur boulot. Ce que j’observe, ce n'est pas une agressivité envers les autres, mais surtout une espèce de marasme.

Que nous révèle cette crise sur notre société?

Une chose qui me rend très triste, c'est de voir encore énormément de sans-abri qui errent dans les rues de Toronto, alors qu’il n’y a plus rien, tout est fermé. Ici sur Yonge, une des artères principales de la ville, ces pauvres hommes dorment littéralement sur un matelas en pleine rue. Alors c'est clair que la pandémie souligne les problèmes sociaux de façon beaucoup plus intense. On ne peut pas être indifférent à la vue de quelqu'un qui est comme nous, qui est un être humain et qui est jeté sur un matelas en pleine rue.

Déjà avant la pandémie ce n'était pas facile, mais là comment ils vivent ces gens-là, qui sont complètement exposés à tout? Donc ce que ça fait, ça relève d'une façon plus dramatique les problèmes sociaux et aussi finalement la vulnérabilité.

En même temps, malgré les différences de classes sociales et de richesse, la pandémie met presque tous les gens au même niveau. La chose la plus difficile que les êtres humains doivent confronter, c'est le côté tragique de l'existence, c'est-à-dire leur mortalité.

Tous les jours, on est confrontés au fait qu'on peut sortir, même si on a utilisé nos masques et notre Purell, et on peut se retrouver 48 heures plus tard avec quelque chose qui nous oblige à faire face à notre mortalité. C'est une période très difficile!

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