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Envoyée spéciale

Le soldat et le Cherry Coke

Une semaine après la mort de George Floyd, les habitants de Minneapolis sont en deuil de leur ville.

Un soldat de la garde nationale, mitraillette à la main, monte la garde devant un restaurant.

Un soldat de la garde nationale devant un restaurant de Minneapolis, le 1er juin 2020.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

L’église est bordée d’une haie de lilas en fleurs. Il fait très chaud et l’odeur des fleurs est lourde, fétide. Nous sommes à un coin de rue de là où George Floyd est mort.

Sur le bitume, des centaines de bouquets de marguerites, de roses et de chrysanthèmes flétrissent sous le soleil de plomb. L’intersection entre la 38e Rue et la rue Chicago à Minneapolis s’est transformée en un salon funéraire. On y pleure. On se recueille. On chante. On distribue même des cafés et de la nourriture.

Sur le parvis d’une autre église, au coin de la 31e rue, ça grouille, ça s’agite. Des femmes surtout, des centaines de femmes, originaires de la Somalie, du Nicaragua, du Mexique ou du Congo, agglutinées autour de tables où des bénévoles distribuent des couches pour bébé, des serviettes hygiéniques, du savon, des conserves.

Marianna, 39 ans, a immigré de l’Équateur. Elle a perdu son emploi à cause de la COVID-19. Elle n’a plus d’argent pour acheter des couches. Elle se tient là depuis de longues minutes en espérant très fort recevoir un paquet de couches. Elle en aurait besoin de 12. Au moins.

Des femmes font la file pour recevoir des denrées non périssables.

Des centaines de femmes ont fait la file, le 1er juin 2020, pour recevoir des couches pour bébé, des serviettes hygiéniques, du savon et des conserves.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Shyette Walton, une Afro-Américaine à côté d’elle, a aussi perdu son emploi et donc sa voiture. Le problème, c’est que depuis le début des manifestations, il n’y a plus de transports publics. Ils ont brûlé le Target et toutes les autres petites épiceries dans le quartier. Les autres ont fermé par peur d’être pillées. Comment je fais pour aller faire mes courses en banlieue si je n’ai pas de voiture?

Une épicerie, il y en a une toute petite qui demeure ouverte au coin de la 26e et l’avenue Cedar, mais comme c’est devenu un des seuls endroits où l’on peut encore se ravitailler dans le coin, cette toute petite épicerie de quartier est protégée par 18 membres de la garde nationale en habit de camouflage et flanqués de mitraillettes.

Que font-ils ici, hein?, me lâche avec morgue Morgan Hill, 20 ans, une Afro-Américaine qui se tient toute droite devant les gardes qui ont sans doute son âge et qu’elle regarde avec dédain comme à peu près tout le monde qui entre ou sort de l’épicerie.

Des fleurs ont été déposées au milieu de la rue.

L'intersection de la 38e rue et de la rue Chicago, à Minneapolis, s'est transformée en un salon funéraire. George Floyd est mort à un coin de rue de là.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Un silence parlant

Derrière leurs masques, on devine le malaise des jeunes gardes, pour ne pas dire la peine. Un garde s’approche de Morgan et, la voix mal assurée, il lui demande s’il peut lui offrir un Coke à la cerise, une bouteille d’eau ou quelque chose. Le garde va chercher la canette dans un camion militaire, l’offre à la jeune femme en silence. Il se dit plein de choses dans ce silence.

Je suis si triste de ce qui se passe dans mon pays. Je comprends tellement leur colère, me chuchote le garde. Il s’appelle Chance. Chance, oui, oui. Son supérieur arrive et le gronde. Il ne devrait pas parler à une journaliste. Comme il porte un masque, je ne vois que les yeux bruns de Chance, humides, troublés.

À l'intérieur de l’épicerie, le propriétaire originaire de la Palestine, s’appelle Mohamed Wadi. Mes voisins m’ont sauvé. La garde nationale m’a sauvé, dit-il. Lui aussi a de grands yeux bruns embués. Il me montre la vidéo de sa caméra de surveillance. Vendredi dernier, peu après minuit, des pilleurs ont dévalisé son commerce. Des voisins qui patrouillaient dans le voisinage sont intervenus. Ça me rend très ému de penser que mes voisins ont passé la nuit dans le magasin pour le protéger, dit-il la main sur le cœur devant les rares tomates et concombres de l’étal.

Des voisins qui patrouillent? Oui, car les gens ont peur. Et si la garde nationale est là, c’est que la police, elle, n’y est pas. Trop occupée par les manifestations. Sur sa bicyclette, Adam, un architecte de 30 ans, frappe sur la vitre de la camionnette qui nous sert de véhicule. Notre chauffeur est un immense gaillard blanc. Dans ce quartier, c’est suspect.

Adam nous explique qu’ils sont des centaines de voisins dans le coin à se partager la surveillance. Il veut savoir qui nous sommes. Des racistes? Des casseurs? Des antifa. Il craint tout le monde.

Et lui aussi, ses yeux deviennent humides.

Désolé, nous sommes en train de devenir complètement paranoïaques, dit-il. Allons-nous récupérer notre Minneapolis? Ça nous a pris des années à redonner vie à notre centre-ville et maintenant, c’est une ruine, une zone de guerre. Nous sommes brisés, le pays est brisé.

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