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Que défend la Ville de Montréal? Le langage épicène ou le langage militant?

Un crayon de plomb sur une feuille de papier.

La Ville de Montréal souhaite des communications dans le langage épicène.

Photo : iStock

Pour élaborer sa nouvelle politique linguistique de communication épicène, Montréal a eu recours à des activistes qui n’ont pas de formation en linguistique.

Lundi 25 mai. Pandémie oblige, le conseil municipal de la Ville de Montréal a des airs futuristes. Les membres du conseil municipal parlent chacun tour à tour de chez eux. Depuis son appartement aux teintes de blanc, la mairesse d’Ahuntsic-Cartierville, Émilie Thuillier, se dit heureuse d’annoncer, à titre de responsable du dossier des communications au comité exécutif, qu’il y aura des formations pour utiliser le mode de communication épicène, car c’est, disait-elle, une priorité : de s’adresser aux gens de manière inclusive.

On pourrait dire d’ailleurs, en féminisation lexicale, les membres et les « membresses ». « Membresse » est utilisé dans certains milieux féministes dans une optique de « féminisation ostentatoire », expliquent Suzanne Zaccour et Michaël Lessard dans leur : Grammaire non sexiste de la langue française, publiée aux éditions Syllepse, en 2017. Le féminin ostentatoire est marqué à l’oral; ainsi, la réhabilitation des femmes ne se limite pas à l’écrit, peut-on lire à la page 32 de l’ouvrage.

Les auteurs de cette grammaire ont été retenus par la Commission de la présidence du conseil de Montréal pour guider les élus dans la formulation de recommandations pour élaborer la nouvelle politique de communication épicène de la Ville. La commission a accueilli des ressources internes et externes, spécifie le mandat d’initiative sur la rédaction épicène.

D’abord, la Commission a pris connaissance des recommandations existantes de l’Office québécois de la langue française, puis de celles de Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, que le mandat d’initiative présente ainsi : deux spécialistes de l’Université McGill qui ont coécrit la Grammaire non sexiste de la langue française.

Ces « spécialistes » ne sont cependant ni linguistes, ni terminologues, ni grammairiens. Ce sont deux juristes de l’Université McGill connus pour leur militantisme.

Après McGill, Suzanne Zaccour a poursuivi des études de droit au troisième cycle à la prestigieuse Université d’Oxford. Ses recherches portent sur la culture du viol et la critique féministe du droit. Elle a publié l’an dernier, chez Leméac, un essai intitulé La fabrique du viol. Elle a aussi fait parler d’elle en écrivant une critique du concept « d’aliénation parentale » dans le quotidien La Presse l’an dernier.

Dans ce texte, elle affirmait que le « syndrome de l’aliénation parentale » était une stratégie masculiniste qui s’employait au détriment des femmes. L’an dernier, elle prononçait une conférence à l’Université de Montréal sur les liens entre culture du viol et exploitation animale.

Quant à Michaël Lessard, ses travaux portent principalement sur la place du genre en français, le traitement des victimes d’agression sexuelle, le droit des familles et le droit des personnes, peut-on lire dans la brève biographie proposée par son éditeur.

Jointe au téléphone, Kathy Wong, présidente du conseil municipal actuellement en fonction et qui a dirigé cette commission, précise que les auteurs n’ont pas donné de formation linguistique à proprement parler, mais plutôt fourni un bagage historique et sociologique aux élus sur la langue épicène. Ils n’ont pas été rémunérés.

Cathy Wong s'adresse aux journalistes à l'hôtel de ville de Montréal.

Cathy Wong est la première femme nommée à la présidence du conseil municipal de Montréal.

Photo : Radio-Canada

Ce n’est pas la Commission de la présidence qui a sollicité l’avis de ces deux chercheurs, mais plutôt le Conseil des Montréalaises. Les deux chercheurs/juristes sont venus présenter leur perspective historique et sociologique en séance de travail le 13 juin 2018 lors d’une courte présentation d’environ 45 minutes, incluant une période de questions des membres de la Commission, précise Mme Wong.

Pourquoi faire appel à des non-experts?

Je ne vois pas pourquoi la Ville fait appel à des personnes non expertes alors qu’au Québec, toute l’expertise est là et qu’elle est là depuis un bon moment, dit Marie-Éva de Villers, linguiste et lexicographe, connue pour son Multidictionnaire de la langue française. Les guides de féminisation et de langue épicène ont été conçus avec un grand professionnalisme par des experts de l’OQLF et sont entrés dans les mœurs des grandes institutions depuis un bon moment, ajoute Mme de Villers.

Auteure de l’avis officiel de féminisation des titres à l’Office québécois de la langue française, en 1977, la lexicologue est une pionnière dans le domaine de la féminisation de la langue. On ne peut, bien évidemment, que souscrire à cette idée de rendre l’écriture la plus épicène possible, mais à condition, toutefois, que cela demeure correct et lisible, explique la linguiste.

Louise Beaudoin.

L'ancienne députée péquiste, Louise Beaudoin

Photo : La Presse canadienne / PC/Jacques Boissinot

Au sein de la francophonie, le Québec a, en effet, été un acteur avant-gardiste au sujet de la féminisation des titres. Quand nous avons livré la bataille au début des années 80, cela s’imposait. C’était le gros bon sens, se souvient Louise Beaudoin, qui avait eu maille à partir avec le secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon, car elle se présentait comme déléguée, avec un e, (générale) du Québec à Paris.

L’ancienne ministre se pose, par ailleurs, des questions sur la façon de faire de la Ville : Est-ce un travail linguistique sérieux?, se demande-t-elle.

Le texte « dégenré »

Lecteur ou lectrice? Pourquoi ne pas dire : « lecteurice » ? Madame ou Monsieur ou « Mondame », « Massieur »?

Dans leur grammaire, Zaccour et Lessard abordent la question des néologismes qui, écrivent-ils à la page 53, augmentent le potentiel d’inclusion des personnes non binaires, [...] puisqu’ils sont inhabituels, les néologismes attirent l’attention de « celleux » qui ne les connaissent pas, ce qui rend l’effort de féminisation ou de neutralisation encore plus visible, contrairement à la rédaction épicène classique, dont l’effort de neutralisation passe inaperçu et proposent des exemples tels que « Froeur », « Mondame », « Massieur », etc.

Martine Delvaux, auteure (elle préfère ce mot à autrice) et professeure à l’Université du Québec à Montréal, estime qu’il est fort intéressant que la Ville ait eu recours à Lessard et Zaccour. La langue n’appartient pas qu’aux linguistes. Il est formidable que ce travail soit fait par des experts du domaine du droit que la langue épicène soit cooptée par le juridique et qu’il y ait des vases communicants. C’est un pas dans la bonne direction, explique-t-elle.

L'auteure Martine Delvaux.

L'auteure Martine Delvaux

Photo : Toma Iczkovits

Delvaux croit fermement que les mots ont un impact sur les choses. On est fabriqué de mots, ce n’est pas innocent, les mots. Je rêve d’un monde où le genre ne sera plus important. Qu’est-ce que ça veut dire d’être un homme ou une femme? Cette binarité est construite, culturelle, précise l’intellectuelle féministe.

Le langage épicène non genré fait aussi parler de lui à Toronto. Dans une proclamation de la Ville publiée le 28 mai, John Tory déclare que cette journée sera la « journée de l’hygiène menstruelle » une question fondamentale « pour les personnes qui ont des menstruations », explique le maire en employant une formulation épicène.

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