•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Dissidents de la COVID-19 : incursion dans l'économie clandestine en Russie

Un barman russe prépare un cocktail dans un bar qui est ouvert, en dépit de l'interdiction des autorités.

Bravant l'interdit, des bars ouvrent clandestinement à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Pour pallier le manque d’aide financière du gouvernement, de plus en plus de petits commerces fonctionnent illicitement en pleine pandémie. Des bars aux salons de coiffure, Tamara Alteresco et Alexey Sergeev vous font découvrir la vie nocturne clandestine d’une ville confinée.

Il est 23 h à Saint-Pétersbourg et il fait encore clair. Les nuits blanches approchent avec l’été, et quelques jeunes sont perchés sur les ponts du centre-ville pour admirer le spectacle de couleurs qu’offre le coucher du soleil.

Sinon, les rues sont complètement désertes. Les bars et les restaurants qui font de la ville une des plus divertissantes de Russie sont tous fermés. Le silence est troublant dans les quartiers autrefois animés à toute heure de la nuit.

Notre fidèle équipe à Moscou, le caméraman Alexey Sergeev et la recherchiste Elena Dabakh, ont ouï-dire que, malgré les règles très sévères de confinement, de plus en plus de tenanciers organisaient des soirées clandestines pour traverser la crise.

Une rue déserte de Saint-Pétersbourg, en Russie.

Certaines rues désertes de Saint-Pétersbourg peuvent cacher des bars grouillant de clients, en dépit de l'interdiction des autorités.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

La clandestinité, ultime recours en temps de crise

Il suffit d’être bien branché et de savoir où aller. Ce qu’ils ont découvert se situe entre le désespoir économique et la désinvolture. Des commerçants laminés par la crise et des jeunes en quête d'adrénaline.

Sur une petite rue du centre que nous ne pouvons nommer, deux filles approchent sur leur planche à roulettes et s'arrêtent devant ce qui ressemble à un immeuble de logements sans vie.

Un texto est envoyé et, quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre sur une scène de vie nocturne qui aurait été anodine au mois de février.

Des gens, des cocktails, de la musique, c’est la vie entre quatre murs comme on ne l’a pas vue depuis longtemps.

On appelle ça les dissidents de la COVID, et ce mouvement d’opposition prend de l’ampleur tous les jours, lance Yegor, un homme dans la trentaine, attablé autour d'une bière avec ses amis.

Des clients dans un bar en Russie.

Yegor (à gauche) avec d'autres clients dans un bar ouvert, malgré l’interdiction des autorités russes.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Les stores sont baissés, le volume de la musique est faible et l’éclairage est tamisé.

Étonnamment, le propriétaire a accepté de parler à visage découvert de sa décision d’ouvrir clandestinement son petit bar. Pour lui, c’est l'occasion de faire de l’argent, pas de s’amuser.

À titre de petit entrepreneur, il dit n’avoir reçu que 12 000 roubles (235 $ CA) de l’État à titre de compensation pour deux mois de fermeture obligatoire. Il a réussi à négocier avec le propriétaire de l’immeuble une baisse de loyer, mais il n’arrive pas à boucler le mois. C’est impossible, dit-il.

J’ai peur de recevoir une amende, bien sûr, mais si je n’ouvre pas mon bar, c’est quelqu'un d’autre qui va me voler mes clients.

Dany, tenancier de bar

Car de la compétition, il y en a. Il y a de plus en plus de rebelles qui risquent tout, y compris leur santé, pour éviter la faillite.

Une question de survie

Sid, propriétaire d'un bar de jazz en Russie.

Sid, propriétaire d'un bar de jazz, estime que l'absence d'aide publique force certains commerces à travailler clandestinement.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Sid, un autre tenancier, a ouvert à notre équipe les portes d’un de ses petits bars de jazz. La musique est enivrante, l'alcool coule à flots. L'atmosphère est digne de l’époque de la prohibition aux États-Unis.

Quelques hommes sont assis au bar et sirotent un cocktail. Sid dit qu’il fonctionne sur invitation seulement. Il s’agit d’une zone grise, selon lui, qu'il peut exploiter au cas où la police devait débarquer à l’improviste. Je ne fais rien de mal, ce sont mes amis et non des clients réguliers, ajoute-t-il, sourire en coin.

J’aurais bien aimé de l'aide financière de nos autorités. J’ai un bar en Allemagne, et là-bas, on a reçu un coup de main de l'État; mais ici, en Russie, il est clair que le gouvernement ne veut rien savoir de nous. Vraiment, ils s’en balancent complètement des petits entrepreneurs.

Sid, tenancier de bar

En réalité, le plan d’aide économique de la Russie équivaut à peine au quart de ce que l’Allemagne a dépensé depuis le mois de mars pour sauver son économie. Sans compter que la plupart des mesures annoncées par le Kremlin ciblent les grandes industries étroitement liées au gouvernement, qui représentent plus de 70 % des revenus du pays.

Il est de plus en plus évident que les PME, qui comptent pour environ 20 % de l’économie russe, sont les grandes oubliées de la crise.

En vertu d’un décret présidentiel, ces entrepreneurs devaient continuer à payer leurs employés malgré la suspension de leurs activités.

Une mesure qui ne tient pas la route, selon ceux à qui nous avons parlé.

L’État nous a promis de l’aide, ou encore des garanties de prêts, mais c’est une farce, nous a confié un autre propriétaire de bar clandestin. Il dit que la bureaucratie est infernale et lui met des bâtons dans les roues.

Le ministre russe de l'Économie a lui-même dû reconnaître que le programme avait des ratés, après que sa demande de prêt, envoyée à titre d'essai, eut essuyé un refus.

D'où la frustration de centaines d’entrepreneurs qui, de bouche à oreille, sont devenus le moteur d’une économie souterraine.

Rouvrir les rings, plutôt que de tourner en rond

Des boxeurs s'entraînent dans une salle.

Des boxeurs ont repris l'entraînement dans le studio d'Alexey, à Saint-Pétersbourg, malgré l'interdiction des autorités.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Alexey, père de famille et entraîneur de boxe, a décidé d'ouvrir son studio illégalement à Saint-Pétersbourg, parce qu’il n’en pouvait plus de tourner en rond.

L’État et les banques se moquent de moi, alors je me moque de leur loi. C'est aussi simple que ça.

Alexey, entraîneur de boxe

Il ne compte plus sur l’aide du gouvernement, qu’il attend depuis des semaines.

J’ai deux filles à nourrir à la maison, j’ai un loyer, l’épicerie. Sérieusement, on s’attend à ce que je fasse quoi pour gagner ma vie?, se demande le jeune père.

Quand notre équipe lui a rendu visite dans son studio, au moins 15 personnes s’entraînaient, en sueur et sans masque.

La COVID-19, de toute façon, je n’y crois pas, lance Dimitri, un de ses clients, en s’essuyant le front. Et il n’y a rien comme un match de boxe pour se refaire une santé physique et mentale, ajoute-t-il en souriant.

Pourtant, la Russie est loin d’être épargnée. Au contraire, elle est à ce jour le troisième pays le plus touché du monde, après les États-Unis et le Brésil. Au vendredi 29 mai, le pays enregistrait 387 623 cas d’infection.

Bien que le nombre de nouveaux cas se stabilise, plus de 8000 s’ajoutent à la liste au quotidien, un signe que la contagion communautaire est encore fulgurante et qu’il faudra encore du temps pour que les grandes villes russes annoncent le déconfinement des activités, comme la restauration et les salons de beauté.

« Vous feriez quoi si vous étiez à ma place? »

Une femme, Lena, coiffe une cliente dans sa maison.

Lena, coiffeuse sans revenu depuis la pandémie du coronavirus, dit être contrainte d'accueillir des clients chez elle pour subvenir à ses besoins.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

C’est la raison pour laquelle Elena, une Moscovite, s’est laissée tenter par une coupe de cheveux en cachette dans un salon de coiffure de fortune.

Assise et masquée, la cliente explique qu’elle n’est pas du genre rebelle, mais que la situation économique l'inquiète énormément.

Les gens ont besoin d’argent, ce n’est pas une blague, et venir ici me permet d’encourager Lena, ma coiffeuse, et de me faire plaisir en même temps, explique la quinquagénaire.

Lena, elle aussi masquée, hoche la tête. « On nous a complètement enterrés », se plaint-elle.

Comme coiffeuse, elle n’a reçu aucune aide de l’État, même si le salon où elle travaille habituellement a dû fermer ses portes pour des raisons sanitaires.

Vous feriez quoi si vous étiez à ma place? Sérieusement, vous feriez quoi?

Lena, coiffeuse à Moscou

Le chômage a plus que doublé depuis le mois d’avril et, selon des études menées par des économistes russes, le tiers des petites entreprises privées risque la faillite.

Je comprends que c’est une crise sans précédent et que personne ne connaît la suite, mais le Kremlin devrait bien réfléchir aux conséquences pour les petits commerçants, renchérit la cliente de Lena.

Éviter la faillite à tout prix

Un client au comptoir d'un bar qui a ouvert clandestinement en Russie.

Des clients bravent l'interdit et trouvent refuge dans des bars ouverts clandestinement en temps de coronavirus, en Russie.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

La faillite, Sid Fisher, le tenancier du bar de jazz, refuse de l’envisager.

Je comprends le risque de fonctionner comme ça, mais c’est pratiquement impossible de survivre à moins de le faire dans l'obscurité. Ils ne nous laissent aucune chance, aucune.

Sid, tenancier de bar

Rodion, son barman, est heureux de pouvoir travailler. Tant qu’il y aura de la demande, nous, on sera là pour leur changer les idées. C’est dans notre nature, dit-il.

Bien sûr, nous vivons avec un certain danger ces jours-ci, mais l’esprit rebelle des Russes, celui qui nous habite tout un chacun, nous guide vers ce genre de lieux illicites, parce que la vie continue, poursuit le barman.

Des jeunes à Saint-Pétersbourg.

Des jeunes en route pour faire la fête au coucher du soleil, à Saint-Pétersbourg.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Europe

International