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Feu à Val-Comeau : des travailleurs n'en reviennent pas qu'il n'y ait pas eu de victimes

Ce qu’il reste de l’usine Pêcheries de Chez-Nous Ltée, après l'incendie du 21 mai 2020.

Ce qu’il reste de l’usine Pêcheries de Chez-Nous Ltée, après l'incendie du 21 mai 2020.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Des témoignages saisissants commencent à émerger à la suite du violent incendie qui a détruit une usine de transformation de homard à Val-Comeau, dans la Péninsule acadienne, le 21 mai dernier.

Ces témoignages sont à glacer le sang et relatent les quelques minutes d'enfer vécues par les derniers employés qui sont parvenus à sortir du bâtiment en flammes.

Des travailleurs qui étaient près du foyer d'incendie racontent qu'il s'en est fallu de peu pour que certains ne s'en sortent pas vivants.

L'incendie a donné du fil à retordre aux pompiers et gardes forestiers.

L'incendie a donné du fil à retordre aux pompiers et gardes forestiers.

Photo : Radio-Canada / René Landry

Plus de 330 travailleurs se sont retrouvés momentanément à la rue. Les autorités ne soupçonnent pas un acte délibéré, mais plutôt une cause accidentelle.

Cette usine, Les Pêcheries de Chez-Nous, était divisée en trois parties. Un premier bâtiment plus à l'avant, appelé « plan A », où sont les bureaux de l'administration et où on fait l'empaquetage. Puis, deux autres bâtiments communicants, les « plans B et C ». Ces deux derniers bâtiments dans lesquels se trouvaient des lignes de production ont été complètement démolis par le feu.

Les trois bâtiments de l'usine de Val-Comeau. La section A a été préservée de l'incendie.

Les trois bâtiments de l'usine de Val-Comeau. La section A a été préservée de l'incendie.

Photo : Gracieuseté

La dernière à sortir

Stellina Dozois est la dernière personne qui est sortie du plan B, d'où le feu a émané. Selon plusieurs témoignages, l'incendie a éclaté à l'arrière de la porte du bureau sans fenêtre de Mme Dozois, qui était superviseure.

Stellina Dozois se remet de ses émotions chez elle à Bois-Blanc.

Stellina Dozois se remet de ses émotions chez elle à Bois-Blanc.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Quand je suis sortie de mon bureau, je suis allée du côté des casseurs et quand je me suis retournée, la flamme sortait déjà de mon bureau, raconte-t-elle.

J'ai lâché le cri : ''Sortez d'ici, le feu est pris!'' Quand on est passés par mon bureau, les flammes sortaient déjà dans l'usine.

Stellina Dozois

Mme Dozois poursuit en racontant qu'ils ont tous dû se baisser pour éviter les flammes avant de pouvoir quitter le bâtiment. Mais tous n'ont pas eu le réflexe de quitter les lieux immédiatement.

Il y en a un qui a attrapé un boyau pour arroser. J'ai été obligée de le lui enlever des mains et je l'ai fait sortir, dit-elle.

Il s'agissait d'une question de secondes.

Quand j'ai fermé la porte de la salle à manger, c'était juste une boucane noire là-dedans. Avant qu'on ait tous pu sortir, les flammes sortaient déjà. Ç'a été assez vite fait, le feu, c'est inimaginable.

Le « gars de plancher »

Celui qui a saisi le boyau pour arroser, c'est David Brideau, un homme de 36 ans de Tilley Road, originaire de Val-Comeau.

Il était en quelque sorte un homme à tout faire, un « gars de plancher », comme certains les appellent dans les usines.

Avant de se saisir d'un boyau d'arrosage, il a tenté, en vain, de prendre un extincteur.

Un employé a crié : ''Oh! De la boucane, de la boucane!'' se souvient David Brideau, qui dit avoir vu l'employé refermer la porte et partir en courant.

Un champ de broussailles à l'arrière de l'usine en feu

Un champ de broussailles à l'arrière de l'usine en feu

Photo : Radio-Canada / René Landry

Mais à ce stade de la progression de l'incendie, il était déjà trop tard. Jamais il n'a réussi à atteindre le boyau.

Quand j'ai essayé de l'attraper, il y a quelque chose qui a explosé. Ç'a fait une grande chaleur rapidement et je n'ai pas pu me rendre à l'extincteur. Je me suis mis à crier le feu! le feu! On est restés dans la shop, moi, Mme Dozois et mon cousin pour s'assurer qu'il n'y avait plus personne à l'intérieur.

Comme des abeilles

Une autre employée qui travaillait dans le plan B, Lise Landry, raconte qu'elle venait de sortir du bureau de la superviseure, Stellina Dozois, quand elle a vu de la boucane noire en sortir.

Les employés étaient comme des abeilles dans un nid, à terre, sur lequel on donne un coup de pied. Ils couraient d'un bord à l'autre. On ne savait plus où se lancer. Je tremblais comme une feuille de papier.

J'ai eu la peur de ma vie. Je ne pensais pas que je sortirais de là vivante.

Lise Landry

Elle mentionne qu'elle n'a pas été en mesure de conduire sa voiture après les événements parce qu'elle était sous le choc.

« Ç'a passé très très proche »

Les trois ex-employés des Pêcheries de Chez-Nous s'entendent pour dire qu'il s'en soit fallu de peu pour que plusieurs personnes perdent la vie. La tournure des événements tient presque du miracle selon eux.

Le feu s'est propagé très rapidement.

Le feu s'est propagé très rapidement.

Photo : Facebook/Huguette Comeau

La seule chose à laquelle j'ai pensé, c'est qu'il faut que personne ne reste à l'intérieur, poursuit Stellina Dozois.

Je criais : ''sortez! sortez!'' Il n'y avait personne derrière moi et je les poussais à sortir. Puis, ils couraient pour sortir parce qu'ils voyaient les flammes. Je n'aurais pas pu laisser un employé dans l'usine. Sinon, je me le serais reproché pour le reste de ma vie.

Lise Landry renchérit. On est chanceux que personne n'a perdu connaissance dans l'usine. S'il y avait eu des grands vents, je suis sûre que certains auraient pu y rester.

Je me suis dit qu'on pourrait tous brûler dans l'usine.

Lise Landry

Pire qu'une boucanière en flammes

David Brideau a travaillé pendant quelques années dans des boucanières de harengs à Cap-Pelé et il a été témoin d'un incendie dans une de ces installations.

De l'huile de poisson, ça brûle vite. Je peux te dire qu'à Val-Comeau, ç'a brûlé trois fois plus vite qu'à Cap-Pelé, se souvient-il.

Je ne veux pas imaginer s'il y avait eu de grands vents. Je n'ai jamais vu un feu aller aussi vite que ça.

David Brideau
L'usine Les Pêcheries de Chez-Nous, à Val-Comeau, ravagée par un incendie le 21 mai dernier.

L'usine Les Pêcheries de Chez-Nous, à Val-Comeau, ravagée par un incendie le 21 mai dernier.

Photo : Facebook/Huguette Comeau

Le gros réservoir de CO2

Malgré qu'ils soient tous sortis vivants de l'usine déjà en flammes, leur cauchemar n'était pas terminé. Une fois à l'extérieur, un réservoir de CO2 se dressait devant eux.

Tout le monde était rassemblé à l'extérieur, entre deux bâtiments. Mais, il y avait un gros réservoir de CO2. Là, j'ai commencé à crier : ''Allez-vous-en au chemin!''

J'ai avalé de la boucane. Et j'avais les narines toutes noires.

Stellina Dozois

Des valves sautaient les unes après les autres pour empêcher que le réservoir de CO2 explose, explique Stellina Dozois.

Une scène cacophonique lui est restée en mémoire.

Dehors, plusieurs employés criaient. Un policier m'a dit qu'il fallait que tout le monde s'éloigne parce que si le réservoir explose, on va tous y passer. J'ai mal à la gorge depuis ce temps-là à force d'avoir crié.

Une partie de l'usine ravagée par le feu.

Une partie de l'usine ravagée par le feu.

Photo : Radio-Canada / René Landry

Lise Landry mentionne que plusieurs travailleurs sont allés dans un champ non loin de l'usine.

Il y en a qui ont vomi, une autre qui a saigné du nez. Certains ont fait des crises d'asthme. On ne pensait pas que ça allait être gros comme ça [...]J'ai crié et j'ai braillé en masse.

Lise Landry

Des cris en guise d'alarme à incendie

Aucun de ces trois employés ne se souvient d'avoir entendu le son d'une alarme à incendie.

J'en ai peut-être entendu une dans la shop, mais je ne le sais pas, dit David Brideau. C'est arrivé tellement vite.

Stellina Dozois assure qu'elle n'a rien entendu, mais elle souligne qu'il y avait du bruit dans l'usine.

Lise Landry est quant à elle formelle : il n'y avait aucune sonnette d'alarme sur les murs qui pouvaient être mis en marche.

Les trois affirment qu'ils ont crié à s'en faire mal à la gorge. Leurs cris ont été, en quelque sorte, le système d'alarme.

La vie après le feu

Stellina Dozois fait une pause chez elle à Bois-Blanc. Je vais prendre un break des usines pour un certain temps, laisse-t-elle tomber en soupirant.

David Brideau passe du temps avec ses enfants à la maison, à Tilley Road. Lui aussi reprend son souffle. Il va bientôt reprendre son autre travail saisonnier dans l'industrie des bleuets.

Il n'y a pas de mots pour décrire ce qu'on a perdu. C'était comme une famille. On se connaissait tous et on travaillait bien ensemble. Là, on est tous séparés.

David Brideau

Quant à Lise Landry, de Brantville, comme la plupart des ex-travailleurs des Pêcheries de Chez-Nous de Val-Comeau, elle s'est trouvé un nouveau travail, cette fois-ci dans une usine de transformation de crabe. Elle affirme qu'elle a du mal à dormir, qu'elle se réveille la nuit avec des images du feu dans la tête.

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