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À Toulouse, le coronavirus fait surtout des victimes économiques

« La crise dans l’aéronautique va durer un an, deux ans. C’est compliqué à savoir. »

Un avion tout neuf sort d'un hangar sur une piste.

Un avion A320neo d'Airbus sort d'un hangar sur les pistes Saint-Martin-du-Touch, près de Toulouse, en France.

Photo : afp via getty images / ERIC CABANIS

Le nombre de victimes de la COVID-19 se compte par dizaines dans la région de Toulouse. Très peu dans un pays qui pleure près de 30 000 morts. Ironie du sort, le coronavirus pourrait y faire des milliers de victimes économiques. C’est là que bat le coeur de l’industrie aéronautique française.

On va tous pleurer! Le chauffeur de taxi était le plus sérieux du monde lorsqu’il m’a répondu ainsi. Je venais de lui demander ce qui se passerait à Toulouse si Airbus devait mettre des employés à pied à cause de la crise.

L’homme me conduisait devant l’un des bureaux d’Airbus aux abords de l’aéroport de Toulouse. C’est un gigantesque parc de hangars et de petites tours de bureaux installé autour des pistes d’atterrissage.

Un édifice en forme de pyramide inversée.

L'un des immeubles de bureaux d'Airbus, en banlieue de Toulouse. Le stationnement est quasi vide en raison du télétravail.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Dans ce parc industriel, il n’y a pas qu’Airbus. De nombreux sous-traitants et fournisseurs sont aussi à proximité de leur client principal. Tout un écosystème qui pèse lourd dans l’économie de la région.

Le taxi me dépose devant l’un des édifices qui accueillent d’ordinaire les employés de bureau, comme les ingénieurs. L'immense stationnement est presque vide. Une bonne partie des employés travaillent toujours de la maison.

Des dizaines d’espaces de stationnement vides envoient aussi un drôle de signal.

Toulouse, c’est Airbus City, lance Christophe Lloret, un délégué syndical venu m’accueillir. On a l’habitude de dire que s'il y a Airbus qui tousse, c’est tout Toulouse qui s’enrhume.

Christophe Lloret devant une affiche d'Airbus

Le syndicaliste Christophe Lloret, devant l'entrée des installations d'Airbus en banlieue de Toulouse.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La phrase explique bien à quel point l’économie de la région est liée à la santé du géant de l’aviation et, ces jours-ci, le géant semble atteint de la COVID-19 lui aussi.

C’est l’épée de Damoclès

En avril, le PDG d’Airbus, Guillaume Faury, envisageait déjà une industrie aéronautique plus faible et plus vulnérable après cette crise. La survie d'Airbus est en jeu, écrivait-il.

La missive faisait aussi état de réduction des dépenses, d’équilibre financier à retrouver. Rien pour rassurer les employés. Ni les milliers de Français qui dépendent indirectement des activités d’Airbus dans la région.

Représentant du syndicat CGT chez Airbus, Christophe Lloret rencontre tous les jours des confrères inquiets. Des gens qui demandent est-ce qu’il y a un plan? Est-ce qu’il y a un plan de départ, de suppression d’emplois?

Des plans, il n’y en a aucun pour l’instant. Que des bruits de corridors. Airbus a bien réduit de 30 % ses activités. Depuis, ses dirigeants étudient la situation, cherchent à comprendre dans quel univers ils vont atterrir cet automne.

Mais les employés voient bien ce qui se passe avec les clients d’Airbus, ces compagnies aériennes qui achètent d’ordinaire les avions assemblés à Toulouse et dont les opérations sont paralysées par la crise.

Les compagnies aériennes commencent à parler de suppression d’emplois, poursuit Christophe Lloret. On se dit, est-ce que, en cascade, ça va arriver aussi chez les fabricants? C’est comme l’épée de Damoclès.

Une menace au-dessus de bien des têtes dans la région. Airbus, c’est 25 000 emplois à Toulouse. 110 000 en comptant les sous-traitants du monde de l’aéronautique.

Pour deux ans de difficultés

En fin de journée, les berges de la Garonne s’emplissent rapidement. Des gens venus profiter de la chaleur de l’été. Une ambiance plutôt détendue qui n’a rien à voir avec celle du confinement et qui camoufle bien les inquiétudes de nombreux Toulousains.

Le ralentissement de la production chez Airbus touche déjà plusieurs sous-traitants. Certains fabricants de pièces négocient des plans de mises à pied avec leur syndicat. D’autres peinent à se trouver des contrats.

C’est le cas d’Arnaud Goulley, à la tête d’Ipanova, une petite société informatique qui travaille avec Airbus. En début d’année à Toulouse, on manquait de main-d’oeuvre, explique-t-il « On est maintenant trop pour le même business…

Le cofondateur d’Ipanovca calcule avoir perdu la moitié de ses activités en quelques semaines. En réduisant ses activités, Airbus a bien sûr réduit ses besoins de sous-traitance. Une partie des contrats sont maintenant réalisés en interne.

Plus de la moitié des 43 employés d’Ipanova sont en chômage partiel. Arnaud Goulley estime qu’on aura sauvé les meubles si le chiffre d’affaires de sa boîte atteint pour 2020 la moitié de ce qu’il était l’an dernier.

La crise dans l’aéronautique va durer un an, deux ans. C’est compliqué à savoir avec précision, explique-t-il, tout de même convaincu d’une éventuelle reprise de l’activité aérienne.

 Un pilote à bord d'un Airbus A320-200 d'Air Canada

Les voyageurs seront-ils de retour après la pandémie?

Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Difficile de deviner dans quelle mesure le tourisme international reprendra cet été. Difficile d’entrevoir à quel moment l’activité reviendra au niveau d’avant la crise. Toute une série d’entreprises de Toulouse dépend de l’ouverture des frontières aux touristes, des choix de ces voyageurs « bon marché ».

Le challenge, c’est de se diversifier, de trouver des nouveaux besoins en dehors de l’aéronautique. L’idée c’est de survivre, de faire le dos rond. Il faut s’adapter ou mourir, lance l’entrepreneur en regardant le fleuve couler doucement.

Stopper net la croissance de Toulouse

Les appels à la diversification ne viennent pas que de chez les sous-traitants d’Airbus. Certaines voix s’adressent aux élus de la région, les implorent de mettre leurs oeufs dans d’autres paniers.

À la Fondation Copernic, groupe de réflexion de gauche, Pascal Gassiot souligne que la crise a mis au jour l'énorme faiblesse de cette ville et ses agglomérations, c'est-à-dire sa dépendance à une seule industrie.

Pour des raisons sanitaires, environnementales et économiques, il entrevoit l’avenir avec beaucoup moins d’avions transportant des touristes. Une baisse de la demande qui plomberait aussi les besoins de nouveaux appareils.

Qui minerait aussi les affaires des entreprises établies à Toulouse.

Pascal Gassiot regarde la caméra.

Pascal Gassiot, membre de la Fondation Copernic, un groupe de réflexion de gauche. Il voit dans cette crise l'occasion pour Toulouse de se défaire de sa dépendance à l'industrie aéronautique.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

La crise actuelle, juge-t-il, va stopper net la croissance exponentielle de la ville de Toulouse. Il cite des décideurs régionaux, qui évalueraient à 30 années le temps nécessaire pour recomposer l'industrie et l'économie toulousaine. « C’est énorme! »

Une perspective si énorme que la France s’apprête à dévoiler un important plan d’aide pour l’industrie aéronautique. Des sommes qui s’ajouteront aux plus de 10 milliards de dollars canadiens déjà prêtés par l’État français à Air France, un client d’Airbus.

Pascal Gassiot espère que ces milliards supplémentaires viendront avec des demandes pointues. Il réclame une réflexion sur le bilan carbone de l'aviation, la fabrication d'avions plus légers, mieux motorisés, qui polluent moins.

Ces jours-ci, les avions se font toujours rares dans le ciel de Toulouse. Un seul a survolé nos têtes lors de ma rencontre tout près de l’aéroport avec le délégué syndical de la CGT.

En levant le nez au ciel, Christophe Lloret parle d’un autre espoir, celui de préserver le plus d’emplois possible. Il souhaite « mieux répartir le travail » disponible. Qu’Airbus ralentisse sa cadence de production pour mieux partager le travail. Pour que tout le monde ait un travail.

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