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Analyse

Union européenne : le tournant historique de la solidarité

Des drapeaux de l'Union européenne

Le siège de la Commission européenne à Bruxelles

Photo : Reuters / Yves Herman

La crise de la COVID-19 n’est pas qu’une crise sanitaire, c’est aussi une crise économique qui frappe de façon inégale presque tous les pays du monde et, en Europe, les États les plus touchés – l’Espagne, l’Italie, la France – se trouvent généralement au Sud, alors que la richesse est davantage concentrée au Nord*.

Le 27 mai, l’Union européenne a présenté un plan selon lequel, pour la première fois, l’ensemble du continent, et non pas les États sur une base individuelle, va contracter un emprunt gigantesque pour la reconstruction post-COVID, dans les pays et les régions les plus touchés par la dévastation économique.

La Commission, la branche exécutive du pouvoir à Bruxelles, vient de présenter un plan sans précédent de mutualisation (mise en commun) de la dette européenne. Un emprunt de 750 milliards d’euros (plus de 1000 G$ CA) par l’Union, pour distribuer de l’aide à ceux qui en ont le plus besoin.

Inimaginable il y a encore un mois

Il y a encore quelques semaines, en avril, une telle chose était inimaginable, inadmissible, totalement exclue par l'Allemagne d’Angela Merkel et par quelques autres pays du Nord. En Allemagne, l’idée d’aller s’endetter pour les pays du Sud – ces « cigales » qui, selon le cliché, préfèrent chanter et prendre le soleil plutôt que de travailler – était une pure abomination.

Il ne faut jamais dire jamais : selon toute probabilité, ils vont maintenant le faire. Pour reprendre une manchette de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le grand journal de Francfort, la chancelière Merkel vient d’opérer un virage à 180 degrés . Elle s’est rangée aux demandes répétées du président Emmanuel Macron qui, dans cette affaire, a joué l’avocat fervent de l’Espagne et de l’Italie.

Angela Merkel est devant un lutrin et Emmanuel Macron sur un écran.

Angela Merkel et Emmanuel Macron partagent maintenant la même vision quant à l'aide financière européenne.

Photo : Reuters / Kay Nietfeld/Pool

Fin mars, déjà, le premier ministre italien Giuseppe Conte avait déclaré que le débat sur la mutualisation de la dette était celui autour duquel « l’Europe vivra ou mourra ». L’Europe, ajoutait-il, a absolument besoin d’un « plan Marshall » du 21e siècle, mais sans les Américains. Sinon, ce sera l’implosion.

Nous y sommes. Non seulement s'agit-il, pour la toute première fois de son histoire, d'un endettement contracté par l'Union et non par les États individuels, mais le remboursement de cet argent n’incombera pas aux États. L’argent ira à l’investissement dans des projets précis, non pas au prorata de la taille des économies nationales, mais bien dans les pays et les régions qui en ont le plus besoin.

C’est une véritable révolution en Europe : de l’aide économique du Nord au Sud, financée par un emprunt commun et intégrée au budget de l’Union. Une véritable ébauche de « péréquation » fédérale.

À la base : l’initiative franco-allemande

En fait, l’annonce du 27 mai reprend et élargit la proposition faite neuf jours plus tôt par la France et l’Allemagne. Ce qui vient d’être annoncé par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen (une ancienne ministre de Merkel), c'est en réalité le plan de relance franco-allemand, mais revu et augmenté puis officiellement endossé par l’Union européenne.

Le chiffre annoncé le 18 mai par M. Macron et Mme Merkel était de 500 milliards d'euros. On passe aujourd’hui à 750 milliards. Sur cette somme, selon la déclaration de Mme von der Leyen, 250 milliards seront des prêts et 500 milliards des dons, des transferts et des investissements directs.

Ursula von der Leyen devant un logo de l'Union européenne

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen

Photo : Getty Images / Alain Jocard

Pour donner une idée de l’ampleur des chiffres, le budget annuel normal de l’Union européenne tourne autour de 160 milliards d’euros (environ 1 % du PIB européen).

On présente cette initiative non sans raison comme une sorte de révolution, la manifestation d’une solidarité nord-sud à laquelle on ne croyait plus.

Bien entendu, tout cela doit encore être accepté à l’unanimité par les 27 États membres de l’Union. Mais devant ce plan qui reste encore officiellement une « proposition », il ne resterait plus que trois ou quatre États dissidents.

Le club des « radins » ou des « frugaux »

Ce sont ceux qu'on appelle, un peu méchamment, les « radins ». Il s’agit des Pays-Bas, de l’Autriche, plus un ou deux pays nordiques comme la Suède. Eux préféreraient qu’on les appelle plutôt les « frugaux » ou les « réalistes ».

Attention aux étiquettes! Les Pays-Bas, la Suède et même l’Autriche – où l’on voit d’un mauvais œil ce transfert d’argent des pays plus riches vers les moins riches – ce sont, à l’interne, des États sociaux-démocrates plutôt généreux et qui, dans certains cas, ont fait ces dernières années plus que leur part dans l’accueil aux migrants.

Ce « virage à 180 degrés » opéré par la chancelière allemande, on pouvait le voir venir. Déjà, fin février, devant la dévastation économique, on avait lancé des dépenses publiques extraordinaires, décidées dans l’urgence au niveau des États-nations – et pas seulement en Europe – pour soutenir les populations et les entreprises frappées de plein fouet. Avec, déjà, un endettement colossal.

On a vu aussi la Banque centrale européenne se mettre à racheter les dettes des États (obligations ou bons du Trésor), ce qui était en soi une forme d’aide ou de solidarité supranationale.

Donc, il y avait un contexte qui appelait à des mesures d’urgence, voire, au-delà, à un changement d’approche. Mais ce changement d’approche, par les gouvernements d’Allemagne et d’autres pays du Nord est-il suivi par leurs opinions publiques?

L’opinion publique évolue

En Autriche, aux Pays-Bas, dans certaines régions d’Allemagne, nul ne doute que la colère gronde et qu’on a l’impression de se faire arnaquer, mais les opinions évoluent. Par exemple, l’idée que l’Europe est une économie dont la santé globale dépend de la santé de tous ses membres fait son chemin.

On reconnaît, par exemple, que si un pays super-endetté comme l’Italie devait couler et faire officiellement défaut, les remous ne toucheraient pas que les seuls Italiens.

C’est vrai en termes financiers, mais pas uniquement. L’Allemagne, selon ce raisonnement, a besoin de voisins stables et solvables, ne serait-ce que pour maintenir le niveau très élevé de ses exportations. Le commerce extérieur de ce pays se fait à plus de 60 % avec les autres pays d’Europe.

Au-delà du seul appel à la solidarité ou à la générosité envers les plus pauvres, c’est ce genre de raisonnement – les sondages le démontrent – qu’acceptent et reprennent de plus en plus d’Allemands avec l’idée que c’est aussi dans notre intérêt, et qu’on est tous dans le même bateau.

Cela dit, on peut compter sur les secteurs les plus à droite en Allemagne, et sur quelques pays du Nord (plus l’Autriche), pour faire de la résistance au cours des prochaines semaines.

Il semble, par exemple, que le premier ministre Mark Rutte des Pays-Bas – un tenant de la « ligne dure » depuis des années sur ce thème – aurait, un peu à contrecœur, évolué dans un sens « allemand ».

Un « tournant » pratiquement acquis

Il se peut que les pays dissidents arrivent à diluer la proposition, à diminuer les chiffres, ou encore à durcir certaines conditions, mais sur le fond, ce « tournant » est pratiquement acquis.

Dans ce nouvel épisode de l’histoire européenne déclenché par la pandémie, la décision capitale prise par l’Allemagne et par l’Union de mettre en commun une partie au moins de la dette publique représente une nouveauté et un moment symbolique très important.

Peut-être même une nouvelle chance pour l’Europe dont le naufrage, maintes fois annoncé, est encore remis à une date ultérieure.


*La France, « pays du Sud » : façon de parler, bien sûr. Mais dans le débat actuel sur l’Europe et la mutualisation de la dette, elle a été résolument l’alliée et l'avocate des grands États du Sud. Et d’une certaine façon, elle en fait partie. Que ce soit géographiquement, par son front méditerranéen ou encore économiquement, avec une structure qui tient autant de l'Italie que de l’Allemagne. D’ailleurs, quand les cyniques en France veulent déplorer la « décadence » de leur pays par rapport à l’Allemagne ou à d'autres économies du Nord, ils évoquent volontiers son côté « méditerranéen ».

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