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Analyse

Les effets collatéraux des bonnes intentions de François Legault

Le premier ministre du Québec François Legault assis durant une conférence de presse.

Le premier ministre du Québec François Legault

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

François Legault veut tellement embaucher les 10 000 préposés aux bénéficiaires qui manquent dans les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et qu’ils soient à pied d’œuvre dès septembre qu’il est prêt à tout. Y compris une grande déstabilisation de l’économie québécoise, surtout dans les régions, avec des effets collatéraux qui pourraient être majeurs.

M. Legault veut recruter, en quelques semaines et à grand renfort de publicité, 10 000 personnes qui seraient payées 760 $ par semaine pour suivre une formation accélérée de trois mois. Ensuite, elles obtiendraient un emploi de préposé aux bénéficiaires à 26 $ l’heure au maximum de l’échelle, ce qui équivaut à un salaire de 49 000 $ par année, avec sécurité d’emploi, avantages sociaux, vacances et fonds de pension.

Ce sont des conditions attrayantes. Au point où cela va créer une grande déstabilisation qui risque de dépasser le réseau de la santé et des services sociaux ou la fonction publique.

Mais restons dans ces réseaux pour l’instant. Ces 26 $ l’heure (il s’agit de l’offre gouvernementale dans le cadre des négociations du secteur public), par exemple, c’est plus que le salaire horaire d’une infirmière débutante (24 $).

De même, 49 000 $ par année, c’est plus qu’un enseignant au premier échelon salarial (42 425 $ par an). Ce nouvel enseignant devra atteindre le cinquième échelon pour dépasser le salaire de ces nouveaux préposés aux bénéficiaires.

Il va sans dire que la formation d’une infirmière ou d’un enseignant est pas mal plus conséquente que les 300 heures qui seraient exigées aux nouveaux préposés aux bénéficiaires.

M. Legault n’aime pas que les syndicats le lui rappellent, mais offrir une telle augmentation aux seuls préposés aux bénéficiaires détruit l’équilibre fragile des rémunérations dans l’ensemble du secteur.

Les ressources intermédiaires

Il y a également dans l’univers des services sociaux les ressources intermédiaires, un millier d’institutions privées ou sans but lucratif qui sont subventionnées à 100 % par le gouvernement, mais qui ne sont pas liées par les conventions collectives du secteur public.

Il s’agit de résidences de personnes âgées, de centres d’hébergement, y compris pour des personnes ayant des problèmes de santé mentale, etc.

Les préposés dans ces établissements sont payés à peine plus que le salaire minimum, soit 14 $ ou 15 $ l’heure. Ces établissements privés, mais aussi souvent sans but lucratif, disent ne pas pouvoir offrir plus à leurs employés étant donné le niveau de subventions que leur verse le gouvernement.

Il y avait déjà un millier de postes vacants dans ce réseau avant la COVID-19, l’épidémie aura causé entre 1000 et 1200 départs de plus.

Nous sommes dans un état de catastrophe annoncée, disait jeudi l’ancien ministre Michel Clair, qui préside le conseil d'administration de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec.

C’est clair que leur première cible va être de venir chercher nos ressources. On craint une désertion massive de nos gens, ajoutait-il à Midi info.

M. Legault ne semble toutefois pas du tout y voir un enjeu.

Il n'y a pas de danger là, les gens qui étaient déjà préposés aux bénéficiaires puis qui auraient eu intérêt à transférer au public, dans la plupart des cas, l'ont déjà fait, disait-il jeudi en conférence de presse.

Et les économies régionales…

Enfin, il y a l’effet dans la société civile, particulièrement en région. Le salaire médian (pas le salaire moyen, mais celui de ceux qui se trouvent au milieu de l’échelle) est de 20 $ ou 21 $ l’heure dans plusieurs régions, même à Laval où il est de 21 $.

On parle ici de gens qui travaillent dans des épiceries, des boutiques ou de petites usines. Pour eux, 26 $ l’heure avec la sécurité d’emploi de la fonction publique, les avantages sociaux et la pension, c’est presque l’offre qu’on ne peut pas refuser.

Et même si beaucoup de gens ont perdu leur emploi récemment, il reste que le Québec était il y a quelques semaines à peine en pénurie de main-d’œuvre, un état qui va inévitablement revenir.

Bref, pour régler un problème – réel et urgent, il est vrai – M. Legault introduit un élément très déstabilisateur non seulement dans l’écosystème de la santé et des services sociaux, mais dans l’ensemble de l’économie.

En fait, il fait exactement ce qu’il reprochait à Justin Trudeau avec la Prestation canadienne d’urgence, soit d’être une sorte de concurrence déloyale qui va causer de grandes perturbations dans le marché de l’emploi.

On ne peut pas douter de la volonté de M. Legault de régler le problème de main-d’œuvre dans les CHSLD. Mais on doit se demander si on n’est pas dans un cas où les effets collatéraux pourraient causer plus de problèmes que la solution proposée.

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