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L’après-COVID-19 : tirer les leçons de ce printemps silencieux

Le confinement a réduit les villes au silence. Alors que les pays entament leur déconfinement, qu’aura-t-on appris de cette éclipse sonore?

Seules quelques personnes marchent sur une artère commerciale presque déserte.

Le centre-ville de Montréal était désert le 22 mars 2020. Seules quelques personnes marchaient à l'angle de l'avenue McGill College et de la rue Sainte-Catherine.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C’est une situation inédite : les villes n’avaient jamais été aussi silencieuses dans l’histoire récente. La mise en veilleuse des activités a eu pour effet d’éliminer le raffut incessant. Quelles leçons peut-on tirer de cet intermède pour améliorer le paysage sonore dans l’avenir? Des scientifiques ont profité de cette pause unique pour contribuer au débat.

Tout d’un coup, c’est comme si la ville était nue, c’est comme si la ville avait perdu sa voix.

C’est ainsi que Delphine Minoui décrit Istanbul, en Turquie, où elle habite depuis plusieurs années.

Pour cette correspondante du Figaro en Turquie, Istanbul, c’est les marchands qui s’égosillent le long des boulevards pour vendre leurs moules ou leurs châtaignes, les enfants qui jouent au soccer dans la cour du lycée près de chez elle, les musiciens de rue qui animent la rue Istiklal (les « Champs-Élysées » d’Istanbul) ou les adolescents regroupés sur le trottoir pour fumer des cigarettes et rire à gorge déployée.

Delphine Minoui souriante.

La journaliste Delphine Minoui est correspondante à Istanbul pour « Le Figaro ».

Photo : Courtoisie - Delphine Minoui

Mais depuis le 10 avril dernier, la ville est confinée.

Dans son appartement sur les rives du Bosphore, ce grand cours d’eau qui sépare le continent asiatique du continent européen, Delphine Minoui découvre une nouvelle réalité.

Le fleuve Bosphore à Istanbul avec un pont au loin.

À Istanbul en Turquie, le Bosphore est d'un calme anormal pendant le confinement.

Photo : Delphine Minoui

Ce qui est très marquant, c’est l’absence de sonorité, qui se noie dans un paysage complètement atypique, dit-elle. Quand vous contemplez le Bosphore normalement, il grouille, il est traversé par les tankers, par les bateaux qui vont d’une rive à l’autre ou d’un pays à l’autre, parce que c’est un lieu de passage. Mais ce Bosphore, quand je le contemple maintenant, il est tout lisse, il ressemble à une feuille vierge.

Delphine Minoui est troublée par ce silence soudain, comme un décor de film abandonné.

Conditions inédites pour les scientifiques

Mme Minoui n’est pas la seule à être fascinée par cette situation inhabituelle. Ce nouveau silence a mis la puce à l’oreille à des scientifiques, qui aimeraient qu’on puisse tirer des leçons de cette période d’apaisement sonore.

Dès les premiers jours de la mise en veilleuse des activités, des chercheurs se sont activés pour documenter cette période unique afin d’en apprendre davantage sur les vertus de ce silence d’or.

Samuel Challéat devant une montagne.

Samuel Challéat, géographe et chercheur invité au Laboratoire de géographie de l’environnement (GEODE) du Centre national de la recherche scientifique français (CNRS) à Toulouse.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Samuel Challéat est un de ceux-là. Expert des liens entre les citadins et l’environnement, il n’a pas hésité une seconde à lancer le projet Villes silencieuses au début du confinement.

Chercheur invité au Laboratoire de géographie de l’environnement GEODE du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Toulouse, il a voulu profiter de cette situation inédite.

Personne n’imagine mettre en oeuvre en temps normal une expérimentation où l’on arrête complètement la circulation dans une ville, dit-il.

Enregistreur sur un balcon.

Un enregistreur calibré pour le projet Villes silencieuses.

Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Avec des collègues bioacousticiens et leur réseau de contacts, il a sollicité la collaboration de 350 personnes munies d’enregistreurs calibrés afin de capter les sons des villes françaises en confinement. Ces collaborateurs ont programmé leur appareil pour enregistrer de leur fenêtre une minute de son toutes les dix minutes, 24 heures sur 24.

Il a lui-même tiré plus vite que son ombre en enregistrant des sons avant que le confinement ne soit imposé.

Le contraste est frappant, comme le montrent ces deux enregistrements, pris à une semaine d’intervalle.

On a hésité à aller de l’avant, vu la gravité de la situation, dit-il. Puis on s’est dit que face à cette situation exceptionnelle, notre travail de chercheur, c’est de documenter et d’analyser le caractère exceptionnel de cet état, et d’en récolter des données qui serviront à améliorer les politiques d’aménagement du territoire.

À 6000 km de là, à Montréal, la psychoacousticienne Catherine Guastavino a eu le même instinct.

Catherine Guastavino

Catherine Guastavino, psychoacousticienne, dirige le projet de recherche Villes sonores avec une équipe de l'Université McGill.

Photo : Christine KERRIGAN

Avec son équipe de l’Université McGill, elle mène déjà depuis quelques années le projet Villes sonores sur l’étude des effets du paysage sonore sur le bien-être des citadins.

Comme ses collègues français, elle a voulu profiter de la disparition inédite de la rumeur provenant de la circulation routière. C’est la source principale du bruit en milieu urbain qui a presque disparu du jour au lendemain, c’est du jamais-vu, dit-elle.

Un enregistreur installé sur le gazon.

Un enregistreur du projet Villes sonores à Montréal.

Photo : Daniel STEELE

Les effets sur la nature

Sans surprise, les deux chercheurs ont constaté qu’on entend beaucoup mieux les sons de la nature qui sont habituellement masqués, comme le chant des oiseaux, le bruit du vent dans les feuilles ou l’écoulement de l’eau dans une fontaine, qui sont associés à un caractère d’apaisement.

L’équipe de Samuel Challéat en profite pour s’intéresser au comportement des oiseaux. Les chercheurs observent qu’ils chantent plus tard le matin.

Ils ne sont plus en concurrence avec les bruits de la circulation, c’est comme s’ils prenaient un peu plus de temps dans la salle de bain et chantaient un peu plus longtemps sous la douche, dit M. Challéat.

Est-ce à dire qu’il y a eu un réensauvagement des villes, comme en ont témoigné plusieurs articles de presse?

Les chats sont les nouveaux sultans d’Istanbul, a constaté Delphine Minoui. On voit même les dauphins qui reviennent dans le Bosphore, on peut les croiser au pied du pont Galata, qui est vide. La seule trace d’humanité sous ce pont, ce sont les dauphins, dit-elle.

Un chat marche dans une rue déserte à Istanbul.

L'avenue Istiklal, les « Champs-Élysées » d'Istanbul, complètement désertée par les citadins pendant le confinement.

Photo : Delphine Minoui

Samuel Challéat ne pense toutefois pas que la faune a envahi la ville, attirée par ce nouveau silence.

Nous, on est prudents face à ça, dit-il. Nos observations montrent que la nature sauvage n’est pas revenue dans la ville, mais on veut l’objectiver avec les recherches.

Il est d’avis que, par la suite, les chercheurs pourront montrer qu’il n’y a pas vraiment eu une réémergence d’espèces qui avaient disparu des villes et qui, en quelques semaines, auraient pu recoloniser les espaces urbains.

Les effets des changements climatiques sur la pollution sonore

Deux climatiseurs accrochés sur un immeuble en brique.

Les climatiseurs font de plus en plus partie des « équipements » des résidents des villes.

Photo : Radio-Canada / Danny Gosselin

En faisant disparaître la principale source de bruit dans les villes (le transport), le confinement a permis aux chercheurs de constater l’importante présence d’un bruit qui est en pleine croissance dans les villes : celui des climatiseurs.

C’est un son qu’on ne remarque pas toujours parce qu’il est parfois masqué par le bruit de la circulation ambiante, dit Catherine Guastavino.

[Les climatiseurs] vont poser de plus en plus de problèmes de pollution sonore dans les villes parce que plein de personnes s’équipent de ces appareils sous l’effet de la disponibilité de la technologie, mais aussi du réchauffement climatique, qui multiplie à nos latitudes les épisodes de forte chaleur, dit-il.

Catherine Guastavino a aussi été frappée par ce phénomène au cours des dernières semaines.

Je pense aux ruelles vertes, pour lesquelles on met de l’avant l’aspect verdissement, dit-elle. L’environnement sonore de ces ruelles n’est pas toujours de qualité, parce qu’on a beaucoup d’équipements mécaniques comme les climatiseurs et les moteurs de piscine qui sont installés derrière.

Bien qu’elles soient vertes et souvent jolies, elle constate que les ruelles vertes sont de plus en plus bruyantes.

Je pense qu’on devrait intégrer ces considérations sonores quand on identifie des espaces qu’on veut protéger, dit-elle.

Changement dans les politiques publiques?

D’Istanbul, Delphine Minoui rappelle que les grandes manifestations ayant ébranlé le pouvoir politique en Turquie en 2013 ont été déclenchées par des écologistes qui s’opposaient à la destruction du parc Taksim Gezi, un des grands espaces verts de la ville. On voulait y construire un centre commercial à la place.

Perdre un des seuls havres de paix dans cette ville bruyante leur était inacceptable, dit-elle.

Cette période inédite de silence urbain est en effet un rappel pour les autorités que les lieux d’apaisement sonore sont désirés par les citoyens et sont bénéfiques pour la santé publique.

Les effets du bruit sur la santé physique et psychologique des citadins sont bien documentés par la science.

Un père et sa fille s'étirent dans un parc aménagé.

Un père et sa fille s'étirent dans un parc de Séville alors qu'ils profitent d'une première sortie depuis des semaines.

Photo : Getty Images / CRISTINA QUICLER

Avec notre projet, on va tenter de comprendre comment les citadins ont perçu ce retour des sons d’origine naturelle et cet effacement des sons d’origine humaine dans le paysage urbain, dit Samuel Challéat. Ça nous permettra de penser à des politiques d’aménagement qu’on aimerait voir par rapport à ce besoin de reconnexion avec la nature ordinaire.

Catherine Guastavino souhaite que cette crise génère des changements de fond : J'espère que cette situation va favoriser une prise de conscience collective, pas juste au niveau des décideurs, mais aussi du grand public, au sujet de l’importance d’avoir un environnement sonore de qualité, dit-elle. Je sais que le bruit n’est pas la priorité de la santé publique dans la situation actuelle, mais ça pourrait être l’occasion de repenser la prise en charge du bruit dans notre aménagement urbain et dans nos politiques publiques, pour s’assurer qu’on ait accès à des environnements sonores de qualité, en tout temps.

Samuel Challéat pense que cet intermède de silence prolongé participera à un changement majeur dans nos sociétés : Je pense que c’est la place de l’automobile dans la ville qui va changer, dit-il. Ne serait-ce que questionner la prépondérance actuelle des déplacements automobiles dans nos villes face à d’autres modes de déplacement plus silencieux que sont la marche à pied et le vélo.

Le bruit agréable

Les festivaliers et festivalières au FIJM 2016.

Un soir d'été sur la place des Festivals (Montréal).

Photo : Festival international de jazz de Montréal

Le confinement n’a pas fait disparaître que la pollution sonore. Il a aussi dissipé les sons qui font des villes des endroits plaisants.

À Istanbul, Delphine Minoui a un peu perdu ses repères dans la ville : « Istanbul, c’est une musicalité ininterrompue faite de bruits de klaxon, de cornes de brume, de tohu-bohu permanent, dit-elle.

Se retrouver un dimanche après-midi sur la plus grande avenue de la ville, où il y a tant de monde normalement qu’on a l’impression d’être dans une manifestation, et entendre le bruit de ses pas sur le pavé… Entendre sa propre musicalité, c’est troublant.

La ville, c’est aussi la rumeur des terrasses, le musicien dans le métro, le battement des tam-tam au pied de la montagne, le mégaspectacle au festival ou les rires d’une cour d’école.

Un environnement sonore dénué de tout bruit d’origine humaine peut être aussi angoissant, dit Samuel Challéat.

Générer un environnement sonore de qualité est donc une politique plus complexe que de simplement éliminer ou apaiser les sons désagréables.

On n’est pas toujours à la recherche d’un environnement plus calme, conclut Catherine Guastavino. Ce qui est important, c’est d’avoir accès à des périodes de calme, pour recharger nos batteries.

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